Conjuguer tolérance et laïcité

On a fortement tendance en France à jeter un regard fortement critique sur le concept de tolérance. Celui-ci est le plus souvent considéré comme réservé aux pays méfiants à l’égard de la laïcité à la française. Aussi dans notre tradition politique voit-on parfois la tolérance comme une vertu inutile. Je me propose de montrer que les deux notions doivent être pensées ensemble.

 

On a fortement tendance en France à jeter un regard fortement critique sur le concept de tolérance. Celui-ci est le plus souvent considéré comme réservé aux pays, notamment anglo-saxons, qui manifestent une grande méfiance à l’égard de la laïcité à la française. Aussi dans notre tradition politique voit-on parfois la tolérance comme une vertu inutile. Je me propose de montrer que les deux notions doivent être pensées ensemble.

 

Les usages de la tolérance, antérieurs à l’époque moderne mais toujours prégnants, font référence à une attitude de condescendance, de grâce toujours révocable, à une sorte de clémence de la vérité (théologique) envers l’erreur. Il est vrai que l’étymologie latine (tolerare signifie supporter) enracine dans nos esprits l’idée que celui qui tolère supporte quelque chose de négatif, qu’il condamne sans se plaindre. Même s’il demeure dans l’acception moderne du terme un peu de cette négativité, le sens moderne est bien différent car il est avant tout question de laisser à autrui le droit d’exprimer des opinions que nous ne partageons pas. Il entretient donc des rapports étroits avec la liberté et avec le pluralisme moral.

 

 

Les conditions de la tolérance

 

Parmi les conditions nécessaires pour qu’apparaisse la tolérance, il y a ce que l’on pourrait appeler, en nous inspirant d’Eric Weil, le choc des certitudes. Il intervient lors du XVIe siècle, d’abord dans le champ religieux lorsque l’idéal d’unanimité s’affaiblit et rend nécessaire la recherche de compromis. C’est cette volonté de compromis qui est au fondement des réflexions de ceux qui donnent au concept de tolérance son contenu moderne. Si l’on cite fréquemment les noms de Bayle et de Spinoza, il convient d’attirer l’attention sur la figure de Sébastien Castellion (1515-1563), dont il faut retenir du débat avec Calvin (Contra libellum Calvini) l’idée forte que le christianisme ne saurait s’accommoder sans se trahir de la persécution des hérétiques. La question décisive est ici celle de la violence et son rejet se fonde sur l’absence de certitude, les Ecritures ne pouvant prétendre à une absolue clarté. Il importe donc de tolérer tout ce qui n’est pas certain. C’est dans cette perspective qu’il faut lire Spinoza et, tout particulièrement, le Traité théologico-politique(1670) dont la méthode établit un lien entre critique des textes et tolérance.

 

La nécessité de la tolérance se construit différemment chez Bayle. C’est, en effet, plus que la critique des textes, la liberté de conscience, et le scepticisme corrélatif, qui exige de refuser l’intolérance. La réponse que Bayle apporte au fanatique qui dit suivre les prescriptions de sa conscience est, de surcroît, profondément novatrice. La société est autorisée à le mettre légitimement hors d’état de nuire car le fanatique ne saurait invoquer une prescription universalisable. Bayle, en suggérant que c’est à l’État de garantir le principe de tolérance, annonce une généralisation de celui-ci en dehors de la sphère religieuse au sein de laquelle pourtant l’auteur paradigmatique du libéralisme, Locke, à peu près au même moment, le cantonne. En effet, même si Bayle et Locke s’accordent sur le primat de la conscience, le dernier nommé exclut du bénéfice du principe de tolérance les catholiques et les athées. Mais l’on aurait tort d’invoquer ces limitations pour oublier l’essentiel : Locke justifie la tolérance par la finitude humaine qui explique largement l’étroitesse du domaine de la certitude. Aussi le salut doit-il être laissé à la responsabilité de chacun et le pouvoir se contenter d’assurer la liberté et la sûreté individuelles. C’est dans cette perspective qu’il faut interpréter le Traité sur la tolérance de Voltaire et De la liberté de John Stuart Mill.

 

La tolérance implique la laïcité et vice-versa

 

La réflexion sur l’idée de tolérance a permis d’assurer « l’autonomisation progressive de l’État moderne en mettant l’accent sur la distinction entre la société civile et la société religieuse »[1]. La tolérance que nous devons promouvoir dans la société civile passe donc évidemment par la laïcité de l'association politique. L'Etat laïque ne reconnaît que des citoyens libres et égaux. Il n'est d'ailleurs vraiment laïque qu'à partir du moment où proclamant la liberté de conscience, il s'engage à la protéger. Cette obligation concerne les incroyants comme les croyants. Dans cette perspective, il est difficile de soutenir que l'affirmation non prosélyte d'un signe religieux remet en cause le principe de laïcité.

 

Si, en effet, on interprète la tolérance comme l'attitude de celui qui s'abstient d'intervenir dans l'action ou l'opinion d'autrui, quoiqu'il ait le pouvoir de le faire, et bien qu'il désapprouve l'action ou l'opinion en question[2], la désapprobation, par exemple à l’égard du port du foulard islamique, ne peut à elle seule servir de justification à son interdiction. D’autant que ce pouvoir d'interdiction peut être vécu par les croyants comme un instrument de domination ou, au minimum, de stigmatisation. Bien entendu, ce ressenti est très largement la conséquence d'un désaccord, au sein des sociétés démocratiques modernes, sur les modalités de l'association politique. Si le modèle laïque défend la séparation entre le politique et le religieux, l’islam serait incapable (ce point est néanmoins contesté) de l'envisager. Il nous incombe d'argumenter. Une laïcité tolérante (cette expression devrait être un pléonasme) ne peut être bâtie que si nous percevons qu’à l’instant même où nous décidons de permettre, les raisons d’interdire n’ont pas cessé d’exister. Si la tolérance est une vertu modeste et difficile, c’est en raison de sa fragilité constitutive. Raison de plus pour la préserver et ne pas la confondre avec ses nombreuses contrefaçons (parmi lesquelles figure le relativisme culturel). La laïcité, moteur de l’intégration républicaine, est l’irremplaçable instrument de cette préservation.

 

 


[1] Valentine Zuber, « Tolérance », in Pierre-André Taguieff (dir.), Dictionnaire historique et critique du racisme, Paris, PUF, 2013.

[2] Susan Mendus, « Tolérance et pluralisme moral » in Monique Canto-Sperber, Dictionnaire d'éthique et de philosophie morale, Paris, PUF, 1996, p. 1536

 

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