Un succédané de journalisme

La seule question intéressante posée au cours de cette campagne pour l'élection présidentielle ne l'a pas été pas un journaliste, mais par un homme politique : lorsque Nicolas Dupont-Aignant a demandé aux chroniqueurs du Grand Journal de Canal Plus le montant de leurs rémunérations

La seule question intéressante posée au cours de cette campagne pour l'élection présidentielle ne l'a pas été pas un journaliste, mais par un homme politique : lorsque Nicolas Dupont-Aignant a demandé aux chroniqueurs du Grand Journal de Canal Plus le montant de leurs rémunérations. A elle seule, cette question explique le système politico-médiatique dans lequel vit la France depuis des décennies. Il est évident qu'un journaliste qui gagne 100, 150 ou 200.000 euros par mois n'a pas la même liberté que celui qui en gagne 2 ou 3000.

Dans les pays anglo-saxons, ce niveau de rémunération pourrait être un gage de liberté; en France, c'est une entrave et je pense qu'il faut remonter à 1945 pour le comprendre. Parmi toutes les mesures prises par le Conseil National de la Résistance, la plus nocive a sans doute été celle qui a consisté à « offrir » les journaux aux partis politiques. Notre pays a fini par s'habituer à une presse qui n'était pas en capacité de poser toutes les questions à tous ceux à qui elle aurait dû les poser. Ce furent d'abord les hommes politiques eux-mêmes, puis les grands patrons amis de ces politiques, etc., etc.

Un système a fini par s'installer qui a conduit à faire émerger des journalistes inféodés aux pouvoirs quels qu'ils soient. Certains d'entre eux, à des niveaux différents, sont devenus des acteurs majeurs de ces pouvoirs. Il faut se souvenir, par exemple, que des correspondants permanents du Monde à l'étranger avaient plus de pouvoir et d'influence que les ambassadeurs dans ces mêmes pays. Peu importe l'usage qu'ils faisaient de leur statut, c'est ce statut en soi qui était incompatible avec la fonction de journaliste.

Parallèlement à ce phénomène, qui à mon sens est symptomatique, d'autres journalistes ont pris une place tout à fait injustifiée dans le monde politique français. D'abord parce qu'ils avaient été des compagnons des hommes politiques pendant la période de la Résistance, ensuite, pour les générations ultérieures, parce qu'ils étaient ou sont devenus politiquement proches des responsables de l'Etat ou, au contraire, de leurs opposants. A la lueur de l'histoire, il est bien évident que ce sont des journalistes gaullistes, et plus globalement de droite, qui ont en très large majorité occupé ces places proches du pouvoir. Certains d'entre eux exercent toujours et ont même accédé à la direction de leurs entreprises.

Aujourd'hui, ce clivage politique a été supplanté par un clivage économique, mais il repose exactement sur le même principe. Il est même plus nocif. Auparavant, un journaliste gaulliste ne posait pas de questions désagréables à un ministre gaulliste; un journaliste communiste n'en posait pas plus au secrétaire général du PCF. Maintenant, un journaliste extrêmement bien payé ne pose plus de questions désagréables à personne. S'il le faisait, il risquerait de détruire le système qui lui a permis d'arriver là où il est.

Ce qui est grave, c'est que ce système ne concerne qu'une poignée de journalistes que l'on peut quasiment compter sur les doigts des deux mains, mais ce sont les seuls qui sont connus du grand public du fait de leur omniprésence sur les radios et les télévisons essentiellement. Ils sont rejoints épisodiquement par les directeurs de la rédaction de tel ou tel « grand » journal quotidien ou hebdomadaire, invités à se montrer ou à se faire entendre sur ces médias qui touchent des dizaines de millions d'auditeurs et de téléspectateurs alors que leur propre journal n'est lu que par quelques dizaines de milliers de lecteurs. Ils ne sont pas invités par hasard : eux aussi sont rémunérés, mais ce n'est pas là l'essentiel; ils acquièrent surtout une notoriété (le fameux VU A LA TELE) qui les empêche de dénoncer les travers de ceux qui les invitent.

Pour élargir le cercle, ces faiseurs d'opinion s'entourent de quelques « spécialistes », toujours les mêmes quels que soient les médias, qui à leur tour obéissent aux mêmes lois économiques : on ne mord pas la main de celui qui donne à manger à celui qui vous invite et vous paie.

Avec un oeil et une oreille avertis, on se rend compte tous les jours des méfaits qu'a produit ce système. Mais il est devenu tellement caricatural que de plus en plus de gens le constatent à leur tour. Sauf que l'opinion publique aujourd'hui a tendance à mettre tous les journalistes dans le même sac et à douter de la sincérité des véritables professionnels, de ceux qui font leur métier en respectant une éthique et une déontologie, et qui sont de loin les plus nombreux.

Dans une démocratie normale, les révélations de Mediapart sur les relations entre l'ancien régime libyen et Sarkozy auraient dû provoquer une gigantesque tempête médiatique. Pas seulement ces derniers jours, car cela fait des mois que l'on a des informations pour le moins troublantes, d'abord sur le Pakistan, ensuite sur la Libye. Des livres sont sortis sur ces affaires, mais en raison du fonctionnement de ce système, leurs auteurs n'ont quasiment jamais été invités à s'exprimer sur les grands médias et leurs bouquins ont fait un flop. Au lieu de ça, on entend ces derniers jours, dans les journaux télévisés ou les émissions que je qualifierai de convenues, quelques questions (il en faut bien un minimum tout de même...) très frileuses au président-candidat et celui qui les pose se satisfait du revers de main qui accompagne la dénégation de Sarkozy.

S'il est réélu, la vie politique sera sans aucun doute agitée un temps de quelques soubresauts provoqués par cette affaire qui ne manquera pas de connaître des rebondissements et tout rentrera très vite « dans l'ordre ». S'il est battu, c'est la justice qui s'invitera sans doute dans le jeu et, si les faits qui lui sont reprochés sont avérés, là ces « journalistes » ne manqueront pas de s'exprimer à longueur de journée en expliquant que tout le monde savait, que des livres et des articles avaient été écrits sur le sujet et qu'on ne comprend pas que ces choses-là aient pu se produire.

Il ne pouvait pas être mis un terme à ce succédané de journalisme jusqu'à l'apparition d'internet et au formidable développement des médias en ligne. L'espoir vient de ce phénomène et, au regard du travail effectué par certains sites, je suis convaincu que la fonction essentielle du journaliste dans une société éclairée va enfin trouver sa place en France.

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