SOMMES-NOUS CHARLIE ?

SOMMES-NOUS CHARLIE ?

 

 

« Si Dieu existe, j’espère qu’il a une excuse »

 

 

L’émotion, la compassion.

Oui, naturellement. J’ai pleuré, il y avait de quoi.

L’indignation. La colère.

Bien sûr. Envie de tuer les tueurs, œil pour œil, et tout le koulchi, comme disaient autrefois mes élèves marocains…

ET APRÈS ?

 

L’union sacrée ? Comme en 1914, alors ? L’indéfectible union des loups et des moutons, l’union sacrée des combattants et des planqués, des engagés et des profiteurs ?

Très peu pour moi. Tous unanimement confits dans la déploration, les uns en toute sincérité, tant d’autres parce que moutons, et que mouton doit bêler avec le troupeau si le berger le demande, et puis les hypocrites, les politiques, ceux qui leur crachaient dessus depuis des années, et qui soudain les embaument.

Des héros, bientôt des saints !

On va voir naître la Légende Dorée de Charlie Hebdo, un comble…

Des héros, oui – maintenant. Bien contre leur gré, je vous assure ! Non, les gars de Charlie n’étaient pas des petits saints, heureusement, et nous sommes nombreux à pouvoir en témoigner, comme du fait qu’ils se trompaient parfois de cible et qu’il leur arrivait d’avoir tort, et même de ne pas le reconnaître. Les hommes engagés ne sont pas plus infaillibles que les autres, mais ils s’engagent, ça change tout. C’étaient des hommes engagés, des amoureux de la vie, de vrais vivants. C’est bien pour ça qu’il fallait les tuer.

Ils témoignaient. De la vraie vie, la seule, celle qui vaut la peine d’être vécue.

 

Au fait, autour de quoi, l’union sacrée ? Pour le Bien (nous tous, bien entendu) contre le Mal ?

Oui, le Mal existe, mais se limiterait-il par hasard aux sinistres crétins qui ont cru avoir tué l’esprit d’indépendance parce qu’ils ont décimé la rédaction d’un des très rares médias réellement indépendants qui subsistent dans notre si admirable démocratie ?

Je ne crois pas que l’équipe de Charlie aurait apprécié la « belle unanimité » proclamée urbi et orbi par les grands-prêtres de notre irréprochable démocratie. Et je suis sûr que s’ils ont par hasard découvert que leur athéisme était infondé (ce dont je doute quelque peu), ils ont dû se poiler grave en entendant sonner, pour les bouffeurs de curés jamais rassasiés qu’ils étaient, les cloches de Notre-Dame !

 

Posons-nous la vraie question : pour qui sonne le glas ? Et pourquoi sonne-t-il ?

Je ne lis pas beaucoup Michel Onfray, mais il est le seul intervenant que j’aie entendu aujourd’hui sur France-Inter parler avec intelligence et justesse de ce qui est en train de se passer, le seul à n’avoir pas parlé pour ne rien dire, à n’avoir pas agité les grands mots creux sortis pour l’occasion des malles disloquées du grenier moral poussiéreux où on les conserve à toutes fins utiles, soigneusement embaumés.

 

Car « cette bande de joyeux déconneurs », comme les définit de façon si commodément réductrice un Thomas Legrand parfois mieux inspiré, ne faisait pas que s’amuser. Journal satirique, Charlie Hebdo était tout autant un journal politique, dimension que les besoins d’une unité nationale aussi spontanée que factice exigent d’occulter le plus soigneusement possible.

Charlie ne s’attaquait pas qu’aux religions, ou plutôt il s’attaquait à toutes les religions, à la religion du fric totu particulièrement, à la religion de la consommation, à l’adoration forcenée du pouvoir, à la religion libérale de l’exploitation de l’homme par l’homme.

 

Parce que, tout de même, la violence, c’est seulement les attentats terroristes ? C’est seulement la violence physique ? Pour ne prendre que cet exemple, il y en aurait bien trop, les salariés de France-Télécom qu’on a bien gentiment poussés au suicide pendant des années, c’est quoi ? Je ne me souviens pas d’avoir jamais entendu Robert Badinter, cette référence morale pesamment obligatoire, cette conscience chatouilleuse à géométrie variable, s’émouvoir de l’état actuel du monde, où l’immense majorité se voit pourtant condamnée par une violence économique et financière toujours plus ouvertement impitoyable à ne vivre que pour survivre, et encore…

Stéphane Hessel avait tort de dire « Indignez-vous ! ». Si, passé le premier moment, elles n’entraînent pas à l’action, l’indignation, comme la compassion, se font complaisantes et deviennent vite le refuge des spectateurs plus ou moins volontairement impuissants que nous sommes trop souvent. Ce que nous devons nous dire, c’est : « Réveillons-nous ! »

Parce que, Monsieur Badinter, désolé, il n’y a pas d’unité nationale possible quand 1% de salauds volent depuis des années à la nation et à ses citoyens le fruit de leur travail ; pas d’unité nationale possible quand on cautionne la scandaleuse, l’injustifiable croissance des inégalités.

C’était formidable de faire abolir la peine de mort en matière judiciaire, mais combien d’êtres humains notre modèle de développement a-t-il dans le monde littéralement condamnés à mort et exécutés depuis la fin de la Seconde guerre mondiale ?

 

Posons-nous la question : Sommes-nous vraiment libres ? Sommes-nous vraiment Charlie ? C’est bien beau de dire : « Je suis Charlie », mais si ça n’engage pas à agir pour que ça change, ce ne sont que des mots creux, les cache-misères d’une bonne conscience qui est la plaie de « notre belle civilisation occidentale », cette bonne conscience inoxydable qu’un Charb ou qu’un Oncle Bernard dénonçaient autant qu’ils la brocardaient.

Aujourd’hui, dans l’élan, nous sommes Charlie. Et demain ?

 

J’ai lu les derniers textes d’Oncle Bernard, je n’avais pas envie de réfléchir, mais je n’ai pas pu m’empêcher de réfléchir, ni de sourire, ce dont j’avais encore moins envie.

J’ai regardé un dessin de Charb. Je n’avais pas du tout envie de rire, mais je n’ai pas pu m’empêcher de rire.

C’était ça, Oncle Bernard, c’était ça, Charb, et ça restera ça, morts ou vifs.

Tant qu’un texte de Maris m’obligera à réfléchir en souriant, j’entendrai sa voix et je me saurai vivant.

Tant qu’un dessin de Charb me forcera à rire, je me sentirai libre et je le saurai vivant.

Les gars, vous êtes immortels. Continuez !

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