LA MAUVAISE GRÈCE

LA MAUVAISE GRÈCE

Mes quelques lecteurs l’auront remarqué. J’interviens bien peu sur ce blog. Il est vrai que l’homme moyen que je prétends rester est dépassé, et de loin, par le surhomme transhumaniste qui se profile à l’horizon du libéralisme mondialisé avec une insistance digne d’une pub pour déodorant radical ou gomina suractivée.

L’homme moyen n’arrive pas à marcher sur la tête, il a déjà du mal à rester sur ses pieds, et il perçoit de mieux en mieux toute l’insolente incongruité et l’insupportable présomption qu’il y a à tenter de demeurer à peu près normal dans un monde de frappadingues si déboussolés que l’usage du bon sens le plus élémentaire leur paraît désormais digne de la camisole de force et de l’électrochoc.

 Parler de l’actualité se résume de plus en plus à comptabiliser les désastres provoqués par notre infernale stupidité. L’effondrement en cours d'une espèce humaine aveuglée par son hubris démentielle s’accélère chaque jour, décourageant d’autant plus le commentaire que d’une part cette implosion tous azimuts était prévisible et que d’autre part elle intervient encore plus vite que prévu tout en prenant des proportions qui nous dépassent désormais si complètement qu’il devient évident que le contrôle de notre destin nous a définitivement échappé.

Nous avons affaire à un déluge de catastrophes, à un irrésistible raz-de-marée de corruption, à un entassement inédit de crimes et d’actes contre nature qu’il ne sert plus à rien de dénoncer, tant ils font désormais partie du paysage de notre quotidien, au point d’en être devenus la norme, et tant leur amoncellement en rend impossible la complète appréhension. Quand, sabordé par son équipage, le bateau fait eau de toutes parts, écoper devient une plaisanterie de mauvais goût. Apprenons plutôt à nager, si tant est que ce soit possible dans ce cloaque…

 J’ai donc décidé de ne plus parler que de choses positives et tiens, ça tombe bien, puisqu’il est arrivé quelque chose de formidable, pas plus tard qu’avant-hier. Enfin, proclame la Voix de nos Maîtres, l’Europe a fait quelque chose de beau, de fort, de grand, enfin l’Europe s’est montrée fidèle à sa vocation initiale, généreuse, impeccablement démocratique, et pleinement vouée à la recherche de l’intérêt général. Grâce à l’Accord Historique si justement sanctifié par notre Président Normalisé, la Raison incarnée par l’infaillible Union Européenne est venue à bout de la folie de l’honteusement faillie nation hellène.

 Quoi de plus raisonnable en effet que de s'attaquer à la racine de tous nos problèmes, la racine grecque ? La globalisation tourne au désastre économico-financier, il est donc urgent de punir les grecs. Le dérèglement climatique prend des proportions inouïes, il est devenu incontrôlable, c’est la faute aux grecs. Le flicage universel généralisé, encore un coup des grecs, comme d’ailleurs le chômage, la pollution, les déchets nucléaires, Fukushima et le taux du Livret de Caisse d'Épargne ! 

Quantité de problèmes aussi graves qu’urgents exigent en effet des réponses aussi immédiates qu’adaptées. Ai-je besoin de dire que la première chose à faire, toutes affaires cessantes, est de régler leur compte aux grecs après leur avoir fait rendre des comptes ? La crise est grecque par définition. D’ailleurs le mot crise vient du grec, point barre.

 Donc, les Grecs sont des parasites. Détruisons-les, c’est le sort que la Raison, cette exigeante déesse, réserve aux parasites. Ruinons-les, ils ont le tort de l’être déjà, piétinons-les, ils ont le tort d’être à terre. Ne l’oublions pas, les Juifs étaient des parasites, il était donc juste et rationnel, mieux, indispensable et vital, pour le salut de la nation allemande, que dis-je, de la « race » aryenne tout entière, de les détruire rationnellement, comme on éradique les « nuisibles », je veux dire ceux qui nous dérangent.

Ces Grecs, non seulement ils nous coûtent cher, mais ils font, par leur incurie, leur frivolité, leur illogique et incongrue joie de vivre, obstacle au règne de la Raison. Irrationnels, les Grecs sont ipso facto irrécupérables. Comment faire confiance à un peuple que ne gouverne pas la Raison ? Autant faire confiance à la Nature !

 Au vu de sa fixation obsessionnelle sur 2% du PIB de la zone euro, il me semble que la très étrange Europe actuelle mérite que l’on se penche sur son cas, et notamment sur sa façon de traiter sa mauvaise Grèce. Férus de mythologie grecque, les gouvernants européens, avec l’à-propos et le sens de l’humour qu’on leur connaît, ont depuis quelques trop longues années repris avec un brio ébouriffant et un enthousiasme communicatif le rôle ô combien jouissif de Cronos, le dieu qui dévore ses enfants. Leur bel appétit ne semble plus connaître de bornes, et comme ils en arrivent au dessert, il peut paraître logique de s’interroger un peu sur le sens de leur boulimie avant que nous ayons fini d’en faire les frais. C’est une mince mais réelle consolation pour l’être humain moyen de savoir avant d’être complètement digéré à quelle sauce nous sommes tous en train d’être mangés par les gastronomes de la cuisine oligarchique.

 On sait à quel point nos chers, très chers amis allemands, dont nous sommes plus que jamais les hôtes de mark, ont toujours aimé la Grèce. Avec la subtile bienveillance et le fraternel dévouement dont ils nous ont donné tant d’exemples frappants depuis 150 ans, ils ont plusieurs fois tenté de corriger ce peuple déviant en l’envahissant de différentes façons. Carotte ou bâton, Fallschirmjäger ou touristes, peine perdue : le Grec est incorrigible.

 Conclusion imparablement logique : pas de place pour l’irrationnel dans une Europe rationnelle, consciente d’avoir sa juste place dans le monde de l’Argent Roi, des marchés qui se régulent tout seuls dans la joie et la bonne humeur, ce monde des riches dignes de l’être puisqu’ils le sont, et de l’être aux dépens des pauvres qui méritent leur sort puisqu’il ne tient qu’à eux d’en sortir en devenant riches, question de travail comme chacun sait : Arbeit macht frei.

À la religion de la Raison comme à toutes les autres, il faut des sacrifices : non conforme, hors norme, déraisonnable, la Grèce, cette tache sur la carte de l’Europe, doit être effacée, et tant pis si les Grecs meurent avec elle : chacun des dieux de la nouvelle Gross Europa, le Dieu Marché, la Déesse Raison, reconnaîtra les siens.

 Il est donc bel et bien historique, cet accord, car il est génial : d’un seul coup de pied dans la fourmilière il parachève près de soixante ans d’histoire de la « construction » européenne en faisant disparaître la ringarde utopie d’une Europe démocratique au profit, c’est bien le mot, d’une Europe soumise à l’oligarchie politico-financière globalisée, à laquelle, qu’on se le dise, cons se le disent, il n’est pas d’alternative. Seuls les bons élèves seront admis au club, les feignants et les pas doués, les « untermenschen » seront remis à leur place, qu'ils n'auraient jamais dû quitter : à la cuisine, au lit, repos et repas du guerrier. L'avenir de la Grèce ? Des ilotes et des îles, un rêve d'Übermensch…

 Je voudrais voir la tête des pères fondateurs devant le spectacle des gouvernants des « démocraties » européennes réunis pour fonder par le sacrifice d’un commode bouc émissaire l'illégitime avénement de ce que je me suis efforcé de définir dans un article publié le 4 septembre 2013 sur mon autre blog et intitulé « Ce que libéral-nazisme veut dire… selon moi ! ».

Grâce à ce triomphe de la Raison, nos maîtres peuvent ôter le faux-nez de l’Union européenne, sous lequel ils s’avançaient, tant qu’il n’était pas nécessaire d’employer la manière forte. Nous pouvons enfin nommer leur véritable idéologie, ce « libéral-nazisme », produit pervers d’une « rationalité » dévoyée, devenue folle à force de s’auto-célébrer.

Au fond, ce que veut l’actuelle Union européenne, c’est durer. Il lui faut, comme à d’autres, un « Reich de mille ans ». D’où doivent donc être exclus les indignes, les pêcheurs impénitents qui en ruineraient la cohérence et le souilleraient par la gangrène d’une mixité répugnante : on est tout de même mieux entre élus, experts et « sachants », entre gens raisonnables.

 Tiens, justement, essayons d’être raisonnables. Bien sûr que les grecs ne sont pas parfaits, bien sûr qu’ils ont commis des erreurs, des fautes. Mais à ce compte, si nous punissons les grecs pour leur légèreté, qu’aurions-nous dû faire en 1945 aux allemands, qui avaient tout de même eu la main un peu plus lourde ?

Aux pharisiens bouffis de bonne conscience de l’Europe nouvelle, un certain Jésus aurait sans doute dit :

« Que celui d’entre vous qui n’a jamais pêché leur jette la première pierre… »

 

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