FAUT-IL SUIVRE LA MODE ?

Pour indiquer mon retour sur Mediapart, je reprends ici un texte publié le 24 mai dernier. Il était accompagné d'une bonne douzaine d'articles tendant à en étayer les conclusions assez radicales, dont le moins qu'on puisse dire est qu'elles ont été confirmées depuis à de nombreux niveaux…

Je joins en annexe le commentaire formulé par un ami et ma réponse, parce que ces deux interventions me semblent pouvoir aider à dissiper certaines équivoques trop fréquentes quant à l'utilité et "l'efficacité" d'une prise de parole, et quant à la différence entre débat et témoignage.

J'y ajoute le texte d'André Bellon évoquant fort bien la question de la "légitimité", souvent évacuée, bien à tort me semble-t-il.

 

La plupart du temps, ce que des pouvoirs trop enclins à prétendre qu’il n’y a pas d’alternative nous présentent comme des vérités révélées ne sont que des modes passagères.
Mais à force de communication matraquée, nous courons le risque de nous habituer à les considérer comme légitimes ou du moins inévitables, et d’adhérer par lassitude ou par paresse à un consensus fabriqué de toutes pièces…
Devons-nous vraiment accepter l’inacceptable ?

 

FAUT-IL SUIVRE LA MODE ?


Qu’il soit clair que je ne m’adresse pas ici aux gens « raisonnables », ceux-là mêmes qui par leur égoïsme, leur hypocrisie et leur lâcheté ont laissé advenir, voire encouragé, le désastre actuel (on peut consulter à ce sujet les articles proposés à la fin de cette chronique). Qu’ils s’informent enfin, qu’ils acceptent enfin de voir la réalité en face, puis qu’ils se regardent dans leur miroir s’ils l’osent encore. Si ces autruches sortent la tête du sable, elles redeviendront peut-être audibles. D’ici là, nous n’avons plus rien à leur dire.

Ernest Renan disait, à la fin de sa conférence Qu’est-ce qu’une Nation ? en 1882, « le moyen d’avoir raison dans l’avenir est, à certaines heures, de savoir se résigner à être démodé ».

La mode est à la dictature à peine déguisée d’une poignée de petits cons (je reviendrai tôt ou tard sur cette appellation tout à fait contrôlée) sans foi ni loi, aussi méprisants qu’incompétents, courroies de transmission d’une dictature financière perverse et inhumaine en voie de rejoindre dans l’ignominie les régimes tyranniques qui ont tant fait pour rendre le XXe siècle immortel dans la mémoire de l’humanité.
C’est donc aujourd’hui un honneur et un devoir d’être démodé.
Une preuve, entre tant d’autres ? Voyez la justice à la mode, celle où l’on va bientôt dessaisir le juge d’instruction indépendant au profit du procureur aux ordres, voyez-la fonctionner :
En France, jugé en comparution immédiate, on peut se retrouver directement en prison un an ou deux pour n’avoir pas payé des billets de train, mais on est dispensé d’y passer fût-ce une journée à condition d’avoir été ministre du Budget tout en fraudant le fisc dans les grandes largeurs et de s’être parjuré devant la représentation nationale après avoir menti comme un arracheur de dents au Président de la République et au gouvernement dont on faisait partie…
Comment nomme-t-on les juges capables de rendre de pareils jugements sans crever de honte ? Comment croire à la justice dans ces conditions ? Quelle légitimité accorder à ces pouvoirs dévoyés ?

Il me semble que le court texte d’André Bellon qui suit, écrit à l’occasion de l’anniversaire d’Emmanuel Macron, résume fort bien l’escroquerie à la « légitimité » par laquelle une minorité de fait s’estime autorisée à gouverner la France en faveur de l’archi minorité du 1% des plus riches.
Pour ma part, il y a longtemps que je ne reconnais plus aucune légitimité à quelque gouvernement que ce soit dans le cadre de la Ve République, et c’est pourquoi depuis le premier tour des dernières présidentielles je ne participe plus à aucun des votes pseudo-démocratiques qu’on me propose d’exprimer en sachant que ce sera en pure perte. Comme nous tous, j’ai mieux à faire.
Pour l’heure, face à la « politique » de l’actuel gouvernement, coup d’état rampant mis en œuvre par une succession ininterrompue de micro-coups d’état menant tout doucement à la dictature, et face aux obstacles mis à toute tentative de grève, si légitime soit-elle, la grève du vote est encore possible.
Massive, son efficacité non-violente serait considérable : elle dirait clairement que la prétendue légitimité des gouvernements actuels, dont on nous rebat sans cesse les oreilles, n’est qu’une farce, les obligeant ainsi soit à se retirer, soit à découvrir leur vrai visage en imposant ouvertement la dictature qu’ils exercent déjà de fait, sous le masque d’élections truquées par la désinformation, la propagande et la corruption, comme le montrent à l’évidence, entre mille autres preuves, la campagne de Macron et les conflits d’intérêt dans lesquels ce président avarié et ses soutiens baignent comme des crocodiles dans un marigot, avec la bénédiction intéressée des puissances financières au service desquelles ils se sont mis sans état d’âme, et dont ils dépendent étroitement.


P.S. : Au fait, à propos de Venise, et de mon exposition actuelle au Musée-Muséum départemental des hautes-Alpes à Gap, intitulée VENISE, PRÉSENCE DE L’ABSENCE, il faudrait peut-être la débaptiser et le renommer : VENISE, ABSENCE DE FUTUR :
MSC Croisières, ça ne vous dit rien ?
C’est le numéro 2 mondial de la « croisière » bidon, qui a ses entrées à l’Élysée, puisque le secrétaire général de la Présidence, Alexis Kohler, cousin germain du PDG de cette boîte de merde dont les paquebots, avec d’autres, sont littéralement en train de couler Venise, en a été le directeur financier – encore un conflit d’intérêt particulièrement scandaleux, soit dit en passant.
Naturellement, ces immondes salauds prétendent que leurs HLM de croisière ne font pas de dégâts.
Voyez par vous-même :  VENISE ET LES "GRANDI NAVI"…
Et vous pourrez trouver aisément de nombreuses autres vidéos tout aussi parlantes !

 

 COMMENTAIRE DU TEXTE QUI PRÉCÈDE :

"Comme souvent, alors que je partage le fond, la lecture du billet me dérange. Suivre ou non la mode ne déroge pas au malaise.
La polémique (que j’aime pratiquer hélas aussi) est une arme redoutable en ce qu’elle est très difficile à manier. Je le constate à chaque fois que j’emploie une formule un peu forte face à un interlocuteur parfois désorienté, fréquemment sur la défensive, à vif. Toujours sur un fil, elle est à la merci du moindre dérapage. L’injure ou l’invective initiale n’apportent rien au débat, qu’elles empêchent d’entrée de jeu. Les accumulations de vipères lubriques n’ont rien apporté, bien au contraire, à la cause du communisme soviétique.
Tout « accumoncellement » est outrancier. Au contraire, il nourrit et renforce le refus d’écouter, de lire plus avant, donc de réfléchir, voire de se remettre en question. Contre-productif par excellence. À trop vouloir prouver, on ne convainc nullement.
Le fond a beau être pertinent, la forme peut tout gâcher. J-L Mélenchon en offre l’exemple bien trop souvent.
S’en tenir aux faits, évoquer la lamentable affaire Cahuzac se suffit, peut-être, sans passer par les noms d’oiseaux pour les mal voyants.
Et puis... le chapelet de textes probants n’engage pas forcément à parcourir le rosaire, que l’on a envie de jeter avec le bassin d’eau bénite."

 

RÉPONSE À CE COMMENTAIRE

Il me semble que tu m’as mal lu, ou que je me suis mal fait comprendre.
J’ai pourtant pris soin de préciser d’entrée l’objet de cet article et à qui il s’adresse – ou pas !

Un premier point, que tu soulèves dans ta dernière épistole : convaincre, persuader.
Tu sembles croire que je cherche à convaincre. Ce n’est pas le cas. Je respecte trop l’indépendance d’autrui et la mienne pour chercher à convaincre ou persuader.
Je veux juste témoigner de mon ressenti, c’est une toute autre démarche.
Qui laisse l’autre libre de prendre ou de ne pas prendre, mais ne cherche pas à lui imposer un débat dont il n’a pas forcément envie ou qu’il n’est pas en mesure de soutenir. Je ne crois pas au débat, même entre participants de bonne foi, il s’achève pratiquement toujours par un mauvais compromis, celui qu’obtient non la juste analyse du problème mais la rhétorique la plus habile, qui n’est qu’une version particulièrement malsaine de la loi du plus fort. Et je parle d’expérience…
Je crois en revanche à l’échange d’expériences personnelles, à partir desquelles faire ou non quelque chose de concert – et de concret !
Je témoigne donc le plus clairement et le plus sincèrement possible de mon vécu, et des faits et analyses qui me semblent l’éclairer.
Je comprends que mon parler cru provoque ton malaise ; de mon côté, l’approche consensuelle et les précautions oratoires que tu utilises assez souvent dans tes épistoles me gênent : impression d’un rideau de fumée, d’une pensée qui se maquille un peu pour se rendre acceptable. Je sais faire à l’occasion, mais ça me gêne aussi bien chez moi que chez autrui.
Mes éruptions sont-elles efficaces ? je n’en sais rien, et je m’en fous royalement. Pour moi, là n’est pas du tout la question. Partager autant que possible un vécu me paraît plus sain que vouloir persuader, qui suppose qu’on pense connaître la vérité et qu’on veut y rallier autrui. Je ne me reconnais pas ce droit, ni à personne. À vrai dire, je trouve ça encore plus ridicule qu’odieux.

Second point : pourquoi ai-je peu à peu renoncé aux analyses très argumentées dont je régalais initialement mes éventuels lecteurs ?
Parce que précisément j’ai constaté comme toi que les ânes n’ont pas soif, et que les autruches ayant volontairement la tête dans le sable, mes beaux développements sont inutiles et inefficaces.
Mais aussi parce que les tigres n’ont que faire des débats ni des belles pensées. Tu commets, nous commettons souvent l’erreur des gens honnêtes : tu crois avoir affaire à des gens comme toi. Mais les hommes de pouvoir ne sont pas des gens comme nous. Ils font juste semblant. Et pendant que tu leur sers le thé et lèves le petit doigt en commentant agréablement, en homme bien élevé, leurs méfaits, ou en résumant avec un art consommé le dernier opus d’un grand bourgeois révolutionnaire en dentelles, ils te piquent tes rideaux et foutent le feu à la baraque…
Et comme tu ne sembles pas avoir tout à fait compris de quoi il retourne, ils pissent dans ta théière et te crachent à la gueule. Ne t’amuse pas à te plaindre, tu te retrouverais en garde à vue, dûment bastonné au préalable. Parce qu’ils sont en guerre, eux, et que de ton côté tu veux encore croire qu’on peut toujours s’entendre avec des gens raisonnables – et ce sont des gens raisonnables, puisqu’ils te le disent, et même qu’ils sont les seuls à l’être, et ont donc toujours raison quoi qu’il arrive.
J’aurais volontiers supprimé le petit passage polémique qui précède, mais une remarque de l’ignoble Collomb sur les manifestants complices des casseurs, un « débat » tout à l’heure sur la chaîne parlementaire avec une députée LREM odieuse qui n’écoute rien et ne cesse de couper la parole à autrui, à quoi s’ajoute le confucianisme néo-libéral infâme du porte-coton pardon, parole, du gouvernement (je rajoute cet article en tête de la liste que tu trouves trop longue, ce qui n’est pas mon avis) m’obligent à le laisser !
On ne débat pas avec des gens qui vous méprisent ouvertement et « répondent » à tous vos arguments : « Cause toujours, je ferai ce que je veux à n’importe quel prix ». On s’écrase ou on se révolte, ce qui commence par leur arracher leur masque.

C’est le troisième point : dire ce que sont réellement les hommes au pouvoir, c’est une question de salubrité publique. Parce que le mensonge est désormais institutionnel, que la presse n’est pas libre, que nous somme soumis à un conditionnement digne de 1984 (ce n’est pas tout à fait par hasard que sort une nouvelle traduction de cet ouvrage capital, mise au présent !).
Faire tomber leur masque et les nommer pour ce qu’ils sont est en effet un acte violent. Mais porter un masque, afficher des valeurs qu’on ne cesse de violer, c’est encore bien plus violent et c’est à quoi nous somme de plus en plus confrontés depuis le début de la Ve prétendue République : les pharisiens sont au pouvoir et tu ne les battras jamais avec leurs propres armes, justement parce que tu es honnête.
On ne peut pas débattre avec un menteur, on ne peut pas argumenter avec un pervers narcissique. On les démasque et on les vire, ou on les accepte, ce qui revient à dire qu’on se soumet à leur volonté, car le pervers ne connaît que la sienne.
Sous le masque, le roi est nu. Et c’est pourquoi il faut appeler un chat un chat et Macron un fripon, même si sur le moment l’homme raisonnable, ce bien pensant qui croit bien penser, sursaute. Et se tire d’affaire en invoquant la prétendue insignifiance de l’excès.
Du temps d’Hara-Kiri, ce sont mes excessifs amis qui ont fait bouger les choses, pas les pusillanimes ménageurs de chèvres et de choux.
C’est que contrairement à ce que pensent les Machiavel à la petite semaine qui encombrent les media d’aujourd’hui, on ne se bat pas d’abord avec sa tête, mais avec ses tripes.
Ce n’est pas Voltaire le révolté consensuel, qui engendre la Révolution, c’est Rousseau, parce qu’il met le doigt où ça fait vraiment mal et s’engage tout entier, et la bonne société de l’époque ne s’y est pas trompée qui encense l’industriel et hue le vagabond…

Quatrième point, last but not least !
Attention au politiquement correct, à l’autocensure et aux consensus fabriqués. Les règles de la bienséance et les trucs de com, ce sont des jeux de pouvoir destinés à désarmer les opposants. Refuser de jouer ces jeux-là est un préalable. Faire provision d’ambages conduit au contraire à des discours lénifiants, à des généralités creuses, et au mieux à une somnolente lucidité.
Un pays où on s’interdit de dire que Cahuzac est un porc et que Macron et ses ministres sont tout simplement des petits cons immatures est un pays très malade.
En somme, nous avons des analyses très voisines, mais nous n’en tirons pas les mêmes conclusions…
Face à l’arbitraire et à la corruption, tu te sens plus à l’aise dans la retenue, l’understatement ; aux fleurets plus ou moins mouchetés j’ai toujours préféré l’épée. Deux méthodes, deux tempéraments, à mon avis complémentaires, presque comme le couple classique des flics en interrogatoire, avec le gentil et le méchant se relayant pour faire avouer le lecteur, pardon, le suspect !

P.S. : Au fait, as-tu lu Les Châtiments, virulent pamphlet d’un certain Victor Hugo ?
Certes, un grand intellectuel dans ton genre a fait la fine bouche, disant dédaigneusement : « Dix mille vers de haine, c’est beaucoup… »
C’est vrai, mais s’il n’a pas convaincu les élites de l’époque, et pour cause, ce pamphlet énormément diffusé a exercé une grosse influence sur le peuple, Hugo contribuant par là, bien involontairement, à la naissance de la Commune.
Compte tenu de l’époque, son ton et son vocabulaire sont encore plus injurieux que les miens…

Au fait, la Commune, Thiers, un petit air de Versailles, je pêche sur Mediapart ce dessin dont la légende en dit long sur l'inconscient politique d'Emmanuel M :

thiers_etat_le_club_de_mediapart-2.jpg

 Et je ne résiste pas au plaisir d'inviter mon lecteur à lire ou à relire cet excellent article de Benjamin Grivaux :

macronfucius_c_est_la_faute_aux_pauvres.pdf

 

LA DICTATURE DE LA MINORITÉ


André Bellon


A l’occasion du premier anniversaire de l’élection d’Emmanuel Macron (ah, ce goût pour les commémorations stupides !), on entend se développer en boucle un refrain selon lequel le Président respecte le programme pour lequel il a été élu.
Il n’est pas inutile de rappeler que, si l’actuel titulaire de l’Elysée a bien été constitutionnellement élu, ce n’est pas son programme que les citoyens ont avalisé. Au premier tour, qui caractérise justement le soutien à un programme, Emmanuel Macron a obtenu à peine plus de 18% des inscrits. Le deuxième tour exprimait surtout le refus du Front national, non un appui à un projet et, même dans ce contexte, l’heureux élu n’a pas atteint 44% des inscrits. Prétendre qu’un tel résultat engageait un programme n’est qu’une triste plaisanterie.
Il revient à l’esprit, à l’occasion de ces déclarations, une thèse très à la mode dans les milieux philosophico politiques depuis des décennies. Tocqueville aidant, on nous met en garde quant à une présumée « dictature de la majorité ». Certes, la nécessité de contrepouvoirs ne fait aucun doute, et notre Constitution en manque cruellement, mais l’idée d’une « dictature de la majorité » est plus que douteuse. Imagine-t-on qu’une dictature de la minorité soit préférable ? Et n’est-ce pas le danger qui nous guette ? Car il n’est pas acceptable qu’un pouvoir aussi absolu que celui du Président de la République procède d’une légitimité électorale aussi faible.
La question des institutions est depuis longtemps au cœur de la crise politique et sociale. Elle devient encore plus dramatique lorsqu’un pouvoir aussi faible veut imposer des mesures fort minoritaires, renforcer le pouvoir présidentiel, aussi bien sur le territoire national en écrasant les collectivités locales que dans une vision européenne bien éloignée de la volonté du peuple.
Cette situation engendre des tentatives tout aussi minoritaires, certaines prônant la violence, d’autres contestant les principes mêmes de la souveraineté populaire, du citoyen et de son droit au vote, attaquant l’essence même du suffrage universel. Rien de malheureusement plus logique, ces tentatives condamnables trouvant naissance dans la forme de dictature engendrée par le système.
Une telle situation nous mène à des affrontements graves et des phénomènes de violence de plus en plus manifestes. La solution se trouve dans le retour aux principes fondamentaux de la démocratie, à partir des citoyens, dans les communes comme dans les quartiers. Ce travail permettra la redéfinition d’un contrat social, fondement nécessaire à l’équilibre national comme à la réaffirmation de saines relations internationales. Tel est le sens du processus menant à l’élection d’une Constituante en France qui, loin des solutions clefs en mains de tous les pouvoirs autoproclamés, est la seule solution pacifique, démocratique et rassembleuse aux défis du moment que nous traversons.

 

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