Un territoire perdu de la République : la police

Les jours passent, les mois, puis les années, et chaque événement lié aux violences policières vient conforter l'analyse de ceux qui ne croyaient pas si bien dire en parlant des « territoires perdus de la République », mais qui n'imaginaient certainement pas que cette expression pourrait s'appliquer aux forces de l'ordre, chargées précisément de défendre le droit et la République.

Les jours passent, les mois, puis les années, et chaque événement lié aux violences policières vient conforter l'analyse de ceux qui ne croyaient pas si bien dire en parlant des « territoires perdus de la République », mais qui n'imaginaient certainement pas que cette expression pourrait s'appliquer aux forces de l'ordre, chargées précisément de défendre le droit et la République.

Car s'il est un territoire sur lequel la République n'a cessé de perdre du terrain depuis quelques années, c'est bien celui des forces de police.

Les années 70, riches en actualités politique et sociale dans la foulée de Mai 68, avaient vu nombre de bavures policières : arrestations arbitraires des vendeurs de la Cause du Peuple, matraquages appuyés de manifestants, et les passages à tabac du lycéen Gilles Guiot ou du journaliste Alain Jaubert avaient suscité de gigantesques indignations sous l'oeil impavide du Castaner de l'époque, Raymond Marcellin.
Mais au regard de ce que nous vivons depuis quelques années, il faut bien admettre que ces bavures là n'étaient que des épiphénomènes tant les dérapages sont devenus de plus en plus fréquents en même temps qu'ils devenaient de plus en plus violents.
Car on le sait depuis quelques temps, parler des violences policières, ce n'est plus seulement affaire de bleus, de bosses, de gifles ou de coups de bottins sur le crâne.

C'est affaire de plaies ouvertes, de mutilations, et parfois de mort.

On ne relatera pas ici la longue liste des victimes du mouvement des gilets jaunes, d'autres l'ont fait, dans les pages de ce même journal, et, bien sûr, nombreux sont ceux qui n'oublieront les Adama Traoré, Zineb Redouane, Steve-Maïa Caniço et Cedric Chouviat pour ne citer que quelques uns des derniers décès en date dus à la violence des forces de l'ordre.
Les derniers développements de l'actualité liés à la situation sanitaire nous montre chaque jour de quelle façon les forces de l'ordre (mal)traitent les citoyens, et les réseaux sociaux sont envahis de vidéos montrant bavures, tabassages, insultes racistes, menaces et parfois arrestations de ceux qui filment.


Les cas de violences policières ne sont pas nouveaux, mais ceux du passé avaient souvent été liés à des circonstances particulières et à des instrumentalisations politiques : influence, pour ne pas dire noyautage de la police parisienne par l'extrême-droite pro-OAS sous l'égide du préfet de police Papon et aboutissant aux massacres du 17 octobre 1961, consignes politiques de faire la chasse aux militants gauchistes au début des années 70, propos criminogène du ministre de l'intérieur Bonnet et du préfet de l'Isère Jannin (« s'il le faut, je ferai ouvrir le feu sur les contestataires » - https://www.youtube.com/watch?v=ItkZmNWPcJU) en prélude à la manifestation antinucléaire de Creys-Malville du 31 juillet 1977 qui se soldera par un mort et plusieurs mutilés.

Ce qui est nouveau, c'est ce caractère répété, systématique, on pourrait, sans exagération aucune, dire routinier que nous observons depuis quelques années.

Aux interpellations violentes façon série américaine, aux tirs meurtriers de LBD et aux lancers de grenades, sont venus s'ajouter les menaces de plus en plus fréquentes à l'encontre de ceux, journalistes ou simples citoyens, qui ont la mauvaise idée de filmer et de prendre ainsi sur le vif les dérapages et les atteintes à la loi perpétrés par les forces de l'ordre.

Que disent les autorités de l'état devant cette avalanche ? Rien, si ce n'est couvrir et justifier les actes policiers délictueux.

Comme on imagine mal que les hautes autorités politiques puissent donner des consignes de violer la loi, on ne peut qu'en conclure que ce sont des secteurs, des pans entiers de la police, hiérarchie administrative incluse, qui ont quitté le domaine de la loi républicaine.

Lorsque non pas 1 ou 2, mais 10, 50, 100, 500 actes violents sont commis à l'encontre des citoyens par autant de policiers différents, on ne peut qu'en conclure que le respect de la loi, de la déontologie et des principes républicains, ont reculé parmi les forces de l'ordre.
Lorsqu'un policier effectue sciemment et parfois à bout portant, un tir de LBD en plein dans la tête d'un manifestant pacifique, ce sont les règles de la république qui sont bafouées.

Tout ceci a déjà été longuement développé, mais il nous faut aller plus loin et nous poser la question non pas du comment, mais du pourquoi.

Beaucoup se sont déjà interrogé sur le caractère inédit de ces transgressions massives.

Il n'est pas exact que ce soit inédit, et il y a un précédent connu, c'est celui de la guerre d'Algérie.

A partir de l'année 1956, l'armée envoyée en Algérie pour mater la guerre d'indépendance ouverte par le FLN va peu à peu prendre ses distances avec la loi républicaine, la contourner, puis l'ignorer, puis la bafouer jusqu'à jusqu'à renverser la 4e république par le coup de force du 13 mai 1958, et par la suite tenter de renverser le nouveau régime mis en place.


Dès 1956, l'armée, faisant fi des lois, et notamment des lois internationales, détourne et arraisonne un avion affrété par le roi du Maroc et qui conduisait certains des principaux dirigeants du FLN, dont Ahmed Ben Bella à une conférence. Toute la hiérarchie militaire en place en Algérie a organisé et couvert ce qui ne fut rien d'autre qu'un acte de piraterie aérienne. Le pouvoir politique, dirigé alors par le président du conseil Guy Mollet avala tout cru le boa. Cet acte n'était pas seulement un crime au regard des lois, c'était aussi une imbécillité sans nom qui eut pour résultat de faire cesser tout net les premiers contacts et les premiers efforts diplomatiques pour mettre fin au conflit.

Puis, au cours de l'année 57, le pouvoir civil démissionna au profit de l'armée lors de la bataille d'Alger. Les résultats furent dramatiques : tortures, exactions, exécutions sommaires, disparitions. Et nous étions en République.

Le pouvoir politique, ne put que courir après les évènements, couvrir et justifier certains actes, nier farouchement les crimes les plus atroces, faisant le (mauvais) calcul qu'en couvrant la hiérarchie, il contrôlait les évènements.

L'armée en Algérie était devenue une entité autonome, quasi-indépendante, détachée des lois, et donc détachée des principes républicains. Mue par sa propre dynamique, elle allait donc également organiser, conduire, et encadrer la manifestation algéroise du 13 mai qui mis à bas ce qui restait du pouvoir civil en Algérie avant de mettre à bas la 4e république.

Devenue ivre de sa toute puissance, l'armée, pour reprendre les mots d'Yves Courrière « n'obéissait ni ne désobéissait. Elle faisait ce qu'elle voulait ».

De Gaulle revenu au pouvoir dans les bagages d'une armée devenue incontrôlable, allait lui-même être victime de l'illusion. Pensant que lui aux commandes de l'état, le pouvoir civil l'était également, il ne vit pas venir, malgré les avertissements, la tentative de putsch des généraux à Alger en avril 1961. Après l'échec de cette tentative, une partie de l'armée allait même faire sécession de façon organique en rejoignant l'OAS, l'organisation armée secrète, avec le général Salan à sa tête, lui-même était un ancien commandant en chef de l'armée en Algérie.

Après le temps des bavures individuelles, voici donc venu le temps des premières manifestations de la police comme corps détaché de la république : des manifestations de policiers en tenue, en armes, avec véhicules de fonction et pendant la nuit ! Des policiers chargés de défendre les lois ne respectant aucune des lois qui les concerne ! Quelques centaines de policiers sous l'oeil bienveillant de combien de dizaines de milliers d'autres ? Sous l'oeil complice de la hiérarchie ?

Lorsque la force armée d'un pays commence à faire ce qu'elle veut, s'affranchit des lois, puis prend conscience de sa puissance au point de contraindre le pouvoir politique au silence ou à l'approbation, il est à craindre que le pire reste à venir.

Si l'histoire s'est jouée une première fois comme tragédie, sa répétition ne serait cette fois pas une farce.

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