Festival par temps de crise

Le festival d’Avignon s’est terminé il y a quelques jours et nous voilà à l’heure de la réflexion. Et ce festival a été comme toujours une sorte de météorologie du temps présent. Cette année, le temps s’est montré plutôt à l’orage, annonciateur de bouleversements à venir. Afin d’évoquer cet état, je vais tenter de rendre compte de trois spectacles, œuvres de trois metteurs en scène, représentant trois générations : Thomas Ostermeier, Krystian Lupa et Benjamin Porée.

Le festival d’Avignon s’est terminé il y a quelques jours et nous voilà à l’heure de la réflexion. Et ce festival a été comme toujours une sorte de météorologie du temps présent. Cette année, le temps s’est montré plutôt à l’orage, annonciateur de bouleversements à venir. Afin d’évoquer cet état, je vais tenter de rendre compte de trois spectacles, œuvres de trois metteurs en scène, représentant trois générations : Thomas Ostermeier, Krystian Lupa et Benjamin Porée.

Commençons donc par Richard III dans une mise en scène de Thomas Ostermeier, âgé de 47 ans, il est un des metteurs en scène majeurs de la scène européenne actuelle.Le spectacle a été l’évènement de ce festival mais peut-être pas pour les bonnes raisons car Ostermeier a réussi le tour de force de pièger le public à son propre jeu. Tant celui-ci était en attente du spectacle événement, le metteur en scène allemand lui a donné exactement ce qu’il attendait. Un spectacle séducteur, auto-centré sur un comédien virtuose qui se donne en pature à son public, prêt à tout pour le séduire, cabotinant à l’envi et qui n’a de cesse de le ramener vers lui, les yeux dans les yeux. Car ce Richard III est un spectacle démagogique… mais qui utilise les armes de la démagogie pour faire la critique des démagogues. Et ça marche ! Le public en redemande, en standing ovation et cela fait peur. Et c’est la dernière image du spectacle qui en dit long sur l’angoisse du metteur en scène concernant l’avenir politique de l’Europe et qui est aussi la clé du spectacle : Richard III / Lars Eldinger s’accroche lui même au cable qui descend des cintres et qui va lentement le hisser dans le silence, la tête à l’envers, comme une carcasse de viande offerte aux charognards.  Mais qui sont ces charognards ? Les ennemis de Richard III bientôt triomphants ou bien nous, le public. Il me semble que le message est clair, c’est nous. Pendant tout le spectacle, le réel et la fiction ne cesse de se téléscoper, l’un et l’autre sont d’égale importance et Ostermeier joue à l’envi de ce trouble. Que nous dit-il ? Cela vous a plu, on vous a séduit, on vous a fait rire, on vous a donné ce que vous vouliez et bien maintenant jettez-vous sur la viande ! Ce ne sont pas des applaudissements qui auraient dû accueillir cette dernière image mais l’effroi de s’être laissé avoir par le comédien, comme en tant que citoyen nous nous laissons avoir par les populistes de tout poil qui lentement se rapprochent du pouvoir en Europe. Ostermeier veut nous parler de nous et de notre inconséquence, de notre aveuglement et de la mort politique qui se rapproche si nous continuons à nous laisser séduire sans pensée, en nous laissant aller à toutes les compromissions dans un monde repu par les valeurs du confort matérialiste.

Et les compromissions et les valeurs bourgeoises c’est bien de cela qu’il s’agit dans le magnifique texte de Thomas Bernhard mise en scène par Krystian Lupa, 72 ans. Krystian Lupa est un maître et cela se voit dans sa mise en scène qui semble réunir dans un même mouvement le théâtre d’hier et celui d’aujourd’hui. Et cette maîtrise s’exprime, au-delà de l’esthétique et de la direction des comédiens, tous parfaits, dans une maîtrise du temps aussi bien celui de la représentation, que celui de ses personnages. Car c’est de cela que nous parle Lupa, du Temps. Aussi bien du temps qui passe, celui de l’embourgeoisement des vieux artistes et de leur apathie face à la montée de la misère spirituelle que du temps de la pensée, autrement dit celui de la représentaion. Car la pensée nécessite du temps, un temps d’attente parfois d’ennui comme celui qui nous prend, nous public, dans la première heure et demie, où l’ennui des personnages devient notre ennui, mais il est nécessaire d’en passer par là pour aborder la pièce maitresse du spectacle : le dîner. Ainsi comme devant la Cène, le célèbre tableau de Léonard de Vinci, représentant le dernier repas du Christ, nous nous retrouvons devant le repas de cette petite bourgeoisie repue avec au centre le comédien du Burgtheater, messie de la soirée, étalant à l’envi son besoin de reconnaissance, comme l’ensemble des convives d’ailleurs. Et à partir de là tout va crecendo jusqu‘à une fausse fin où une partie du public, n’y tenant plus, a applaudi avant de comprendre qu’il s’était bien fait avoir et qu’il restait encore une bonne demi-heure de spectacle. Ainsi va l’art de Lupa, lui aussi nous prend à notre propre piège, il joue avec son public et l’oblige à lâcher prise, à accepter de se laisser bercer par la représentation, par ses personnages qui malgré leur vacuité et leur vanité deviennent d’une profonde humanité. Et nous les quittons à regret après 4h30 de spectacle.

De la vacuité et de la vanité, il en est aussi question chez le jeune Benjamin Porée, né en 1986, dans sa Tragédie du revoir de Botho Strauss mais malheureusement pas à l’endroit où nous attendrions qu’elles soient. Si tant est que ce jeune homme semble avoir oublié que le théâtre est un spectacle vivant et qu’il se compose à partir d’un point de vue ouvrant le sens en accord avec l’être des acteurs et du public. Tout à l’inverse, Porée ne fait que mettre sur le plateau des situations brutes que le texte porte déjà en lui et rien de plus, en jouant avec les comédiens comme l’on joue avec des poupées de chiffon sans vie. Chaque scène ainsi s’égrène avec platitude, égale à elle-même dans un ennui certain. Tout est nivellé, aucun point de vue de mise en scène, si ce n’est peut être celui d’un enfant gâté devant un jouet tout neuf tentant de constuire de beaux tableaux figés. De plus aucune direction d’acteurs ne semble soutenir cet univers artificiel, ainsi les comédiens avancent en roue libre, essayant désespéremment de faire exister chaque situation avec l’énergie du désespoir. Seuls, les plus aguéris semblent tirer leurs épingles du jeu avec la liberté et le désenchantement que peut donner l’expérience. A l’inverse les plus jeunes souffrent de ce naufrage, ils surnagent avec l’énergie de la jeunesse, ne voulant pas sombrer, ils hurlent et se donnent tout entier dans des déplacements convenus et artificiels. On se demande alors comment ce jeune homme a pu se retrouver là, dans la programmation du Festival In, alors que manifestement il n’en a pas encore l’étoffe, et comment tant d’argent public a pu être investi dans un tel néant alors que les économies sont prônées tous azimuts ? Au final, on se croirait dans une mise en scène du théâtre de boulevard qui se voudrait originale tout en voulant à tout prix plaire et séduire.

Ce spectacle est l’exact inverse des deux autres et représente la chose même que veut combattre Thomas Ostermeier et Krystian Lupa : la misère de la pensée. L’Art est chose sérieuse, il représente l’état spirituel de la société, et l’Art Théâtral l’est d’autant plus qu’il met en action cet état spirituel. Il nous permet alors, à nous citoyens, de prendre acte de notre état afin de créer notre devenir avec plus de responsabilité. Rien n’est donc plus dangereux qu’un spectacle sans vie, tenté par la facilité du vide et de la séduction, car il annonce des lendemains sombres et orageux où les coulées de boue risquent de tout emporter sur leur passage.

 

 

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