C'est sous ce titre que Jean Pierre Barou, l'éditeur (avec Sylvie Crossman) de "Indignez vous" de Stéphane Hessel, publie son dernier livre au éditions du Seuil. Un livre de plus sur cette guerre civile de sinistre mémoire, direz vous? Il n'en est rien . Ce texte opère une véritable révolution copernicienne vis à vis de ce que nous croyons savoir des prémices de cette guerre. Il met en procès la thèse manichéenne du conflit entre républicains et nationalistes. A travers un récit-enquête mélant visites sur place, témoignages, archives historiques et textes littéraires, Jean Pierre Barou nous oblige à reconsidérer toutes nos certitudes en la matière.... Et si c'était plus complexe! Sans invalider les recherches historiques sur ces évènements majeurs, l'auteur change de focale et entame son récit au plus près du terrain. Muni en guise de viatique (il l'expose dans l'introduction) d'un texte de Thomas Mann, "Espagne" rédigée en 1936, et de positions de Camus ces années là, Jean Pierre Barou se rend en Andalousie au coeur de la sierra de Cadix, pour retrouver les traces de ce qui s'est passé à Casas Viejas. En 1933 de nombreux villages d'Andalousie, d'Extremadura, ou des Asturies firent parler d'eux. C'est Casas Viejas qui laisse le plus de trace. Jean Pierre Barou y décèle comme un trou noir dans l'historiographie des origines de la guerre civile espagnole. Ce qui s'est passé dans ce village, une insurrection citoyenne dirait on avec nos mots d'aujourd'hui, "les revendications de la conscience" dont parle Thomas Mann, ont tout autant inquiété le premier ministre d'alors Manuel Azana le républicain, que le général Franco le nationaliste plus tard. C'est donc sur place que l'auteur découvre un livre paru aux Etats unis en 1982 et consacré aux évènements de janvier 1933, "Les anarchistes de Casa Viejas" écrit par un anthropologue Jérome Mintz. Celui ci s'est immergé dans le village durant quatre années pour y recueillir les restes de la mémoire populaire trente ans après. Et c'est un choc. On n'a pas affaire à un soulèvement de paysans illétrés mais au contraire à une insurrection de l'esprit "d'ouvriers conscients" que l'on ne peut enrégimenter nulle part ailleurs que dans le mouvement de leur prise de conscience individuelle et collective. Et c'est là que le texte de Thomas Mann fait écho : "Liberté et progrès ne sont pas encore chez ce peuple des notions rongées par l'ironie et le scepticisme. Il croit en elles, comme dans les valeurs les plus hautes et les plus dignes de son honneur national." Ces trous noirs que révèlent ce livre ont été des communes libres et c'est pour cela qu'elles ont été éradiquées par les républicains comme par les nationalistes. Ce que met en évidence ce livre est térrible, terreur rouge et terreur blanche ont visé le peuple espagnol en refusant de voir celui ci accéder au "libre examen". Remise en perspective cette guerre contre le peuple nous rappelle que tous les fascismes européens sont arrivés au pouvoir avec un soutien populaire en tous cas en s'en revendiquant. Le nationalisme espagnol s'est imposé contre son peuple après que les républicains ne l'ait pas ménagé. Jean Pierre Barrou nous donne là un texte clé d'une réévaluation complète de la période 31-36. Totalement d'actualité à lire sans modération et de toute urgence.
Pour écouter JP Barou : http://www.divergence-fm.org/IMG/mp3/gu034_150122_gulliver_guerre_despagne.mp3