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Billet de blog 10 août 2022

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Corse: mafia or not mafia? Décoder pour comprendre

Une session de l’Assemblée de Corse, consacrée au « phénomène mafieux dans l’île» devrait se tenir en Octobre 2022. Ce débat est réclamé par une partie de la société civile et du monde politique. Avant la tenue de ce débat, je vais publier une série d’articles sur le phénomène mafieux. Ils sont issus d’un travail que je mène depuis plusieurs années sur le thème : Corse, mafia or not mafia ?

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Préambule

Existe-t-il une Mafia corse ?

Depuis des années, cette question revient sur le tapis des médias et parfois de la politique.  Nous pouvons constater que la presse française survole souvent la « question mafieuse », sans suivi et sans approfondissement. Peut-on lui reprocher cette légèreté ? En partie seulement, car les médias tiennent leurs informations des institutions, notamment judiciaires, policières et politiques.  Ces institutions n’ont pas une idée claire et arrêtée sur l’existence et la réalité d’une Mafia.  Les « tâtonnements » de l’actualité sont là pour nous rappeler ce pas de deux.

A la suite de l’assassinat de Massimu Susini, gérant de paillote à Cargèse, en Corse du Sud (Septembre 2019), deux comités se sont créés afin de  dénoncer la prégnance d'une «  Mafia en Corse ».

Des individus et des associations demandent la mise en place de lois et de règlements semblables à ceux existant en Italie. Ils réclament, notamment, l’instauration d’un délit mafieux dans la loi française et aussi un renforcement  de la loi sur les saisies de biens.

Par ailleurs, plusieurs magistrats ayant travaillé sur les dossiers criminels concernant la Corse, estiment qu’il existe  une « mafia en Corse » ou une « mafia corse ».

Un « danger de Mafia » est énoncé par plusieurs voix, depuis des années. Je retiens les propos d’une figure du nationalisme corse, Pierre Poggioli, ancien responsable du FLNC (1977-1988) :

« Mais si la Corse n’est pas la Sicile, il y a quand même, ici, une dérive mafieuse qui fait que, bientôt, tous les ingrédients seront là pour que la Corse devienne une terre mafieuse avec ses différents territoires. Ce n’est pas encore le cas, mais cela en prend la route. » …

…« Quand on défilait dans les années 90 avec une banderole « Mafia no », tout le monde refusait cette réalité. Maintenant, on y est. Ou l’on y arrive ». Entretien au magazine «Corsica » Juin 2013.

J'ai choisi cet entretien, comme exemple, parce qu'il contient une grande partie des "ingrédients" qui fondent mon travail, exposé ci-dessous. Cette citation n'est qu'un appui pour la démonstration. J'aborderai, par ailleurs, l’ambiguïté de certaines attitudes et de certains individus, au sein du mouvement nationaliste.

Le long texte qui suit n’entend pas répondre à toutes les questions, notamment la principale: existe-t-il, avec certitude, une mafia en Corse ?

D’emblée, je ne peux affirmer qu’une chose : le doute. Je ne suis pas absolument certain qu’il existe une Mafia corse, mais je n’ai aucune certitude pour dire qu’il n’en existe pas. Ce que je subodore, c’est l’existence d’un « système » difficile à cerner entièrement, mais dont plusieurs éléments émergent tout au long de l’Histoire de la Corse (clanisme, vendettas, bandits "d'honneur",violence politique...) et se retrouvent dans les débats en cours.

Faute de certitude avec un grand C, j’essaye de donner des indications, les plus précises possibles, sur les différents thèmes qui sont abordés aussi bien par des chercheurs que par des journalistes.

Tout au long de mes activités de journaliste, en Corse, j’ai eu le temps de m’imprégner de certaines données. Celles-ci vous arrivent d’abord « en vrac », sans que vous ayez toujours la possibilité de les décoder. Il faut du temps et du recul pour essayer de séparer l’essentiel (qui a du sens) de l’accessoire (la mousse de l’actualité). Le temps et le recul, c’est ce qui manque souvent aux personnes et aux institutions censées travailler sur ce thème.

Les différents chapitres qui suivent n’ont pas la prétention de couvrir la totalité des interrogations. Cependant, j’ai essayé d’aborder un maximum de problématiques, judiciaires, économiques, politiques, sociales, culturelles… et de les placer en synergie, afin d’offrir une possible cohérence. En la matière, il n’y a pas d’ordre idéal. Chaque chapitre peut renvoyer à un autre, sans qu’une chronologie ne s’impose. C’est pour cela que je procéderai à de constants allers-retours entre l’Histoire et l’actualité et entre la Corse et d’autres régions et pays, en Italie notamment.

Un autre avertissement est nécessaire : la matière est difficile, complexe et ne fait pas réellement partie d’un fonds culturel français. Pour lire ce qui suit, il faut « s’accrocher ». J’ai complété plusieurs chapitres par de nombreux liens hypertextes qui amènent le lecteur vers des revues, des articles de chercheurs ou de « simples » reportages de journalistes. Ce travail s’appuie, notamment, sur une importante bibliographie. Tout cela est souvent ardu, essayer de comprendre est à ce prix.

Les limites de l’exercice

La principale difficulté est que, pour le dire en un jeu de mots facile, une Mafia corse repose sur des hypothèses avancées par de nombreux intervenants : magistrats, politiques, journalistes… Mais ces hypothèses n’ont pas débouché sur une… thèse. Aucun chercheur en sciences sociales ou en criminologie ne s’est aventuré complètement, pour l’instant sur ce terrain.

Il n’existe pas vraiment de travaux scientifiques sur le thème exclusif d’une Mafia corse. Nous trouvons, quand même, des travaux sur la nature de la criminalité dans l’île. Le mot mafia y est prononcé, mais il est très rarement central. Des statistiques existent, mais il faut en permanence essayer de les vérifier, de les recouper avec circonspection. L’exercice le plus difficile est d’en tirer une synthèse qui ait un sens. En France les études de criminologie existent. Elles portent souvent sur les « grands sujets », en fonction du… moment et donc des thèmes sur lesquels les Pouvoirs décident de braquer le projeteur.

De toute façon, comme en France le délit mafieux n’existe pas en droit, toute réflexion sur ce problème relève, forcément, d’une extrapolation. Quelques individus, essayent de se prononcer sur la question, à travers des ouvrages. Mais tous travaillent sur une base théorique : ils considèrent qu’il existe une Mafia corse, c’est une affirmation. Toute la difficulté est de la matérialiser. Nous tâcherons de voir pourquoi c’est si difficile.

De la même façon, les magistrats sont divisés en deux camps, ceux qui affirment qu’il n’existe pas de mafia insulaire et ceux qui utilisent le mot Mafia. Même attitude de la part des politiques. Face à ces deux hypothèses, nous voyons très peu de propositions nouvelles être avancées. Constater que la Corse connaît une « grande criminalité » développée ou une « Mafia », est une chose, analyser la situation et avancer des propositions, en est une autre.

Pour ce qui est des médias, on observe une grande méconnaissance de la réalité des mafias. La tendance est à confondre le crime organisé et la matière mafieuse. A près tout, c’est normal puisque le droit français ne connaît pas le délit mafieux. A de rares exceptions près, les médias vont donc piocher dans le vocabulaire « iconique » (films, romans, presse étrangère) des mafias italiennes ou autres, sans pousser l’enquête plus loin. Les différents livres proposés par des journalistes, nous décrivent souvent avec précision la partie « fait divers » du phénomène (assassinats, violences, racket, business, relations entre les membres d’une même bande..) leurs auteurs ont eu accès à des rapports de police et à des procès verbaux d’instruction. Mais si le mot « Mafia » revient souvent, nous voyons surtout la description d’une grande criminalité, très prégnante, mais les autres éléments constitutifs d’une Mafia (politiques, entrepreneurs, fonctionnaires…) sont rarement abordés et plus rarement décrits. Pourquoi les journalistes, qui travaillent sur une matière existante -l’actualité- le feraient-ils avec plus de précision que les autorités (policières, judiciaires, politiques…) ? Ces derniers font, souvent preuve d’approximation dans les mots employés. Les médias disposent donc d’une matière souvent approximative et en tout cas incomplète.

D’une certaine façon, les phénomènes de grande criminalité sont trop cantonnés à la rubrique « faits divers », même si elle est devenue une rubrique « faits de société ». Il existe cependant un groupe de chercheurs qui étudient ce thème. Cela se fait, généralement, à partir de la « matière première » la plus riche : les mafias italiennes.

La Mafia, un objet politique

Pourtant une Mafia ce n’est pas une bande qui exerce une criminalité « ordinaire », c’est un objet politique qui interfère, de manière pérenne sur l’environnement économique, social et politique de la zone où elle développe ses activités. Mais à la lecture de plusieurs ouvrages, consacrés au crime organisé en Corse, nous voyons que le récit est celui d’une criminalité « ordinaire », présentée comme ayant un poids extraordinaire sur l’île, sans que ce poids ne soit décortiqué et sans aborder, en profondeur, les causes et les conséquences politiques. En Italie, la plupart des acteurs et observateurs (magistrats, policiers, universitaires, journalistes) est capable de faire la différence entre la criminalité « ordinaire » et une Mafia.

L’Italie est, effectivement,un point de référence. Elle est géographiquement et par certains aspects culturels, proche de la corse. De plus c’est le pays où le phénomène mafieux a été le mieux étudié par les universitaires, la magistrature et par voie de conséquence la presse. Dans ce pays, les mafias ne sont pas que des mots dans des romans et des images de cinéma. Elles impactent la vie économique et sociale de millions de personnes et elles exportent leurs méthodes, leurs capitaux et leur violence dans toute la péninsule, ainsi qu’à l’étranger.

Comparaison n’est pas raison mais, faute de mieux, j’essayerai de me livrer à une étude comparée de ce qui est connu (Italie) et de ce que l’on subodore (Corse). Par comparaison avec l’Italie, comme le précise Jean-Louis Briquet, chercheur au CNRS, « en France l’accès aux sources judiciaires est autrement plus difficile. » In revue Savoir/agir.

En comparant la situation de la Corse à celle de l’Italie, nous verrons que la première est plus proche de la Sardaigne que de la Sicile, dans bien des domaines.

La lecture de certaines données sur l’Italie possède, au moins, un intérêt : voir comment une Mafia s’entend, dans son intégralité, et essayer de comprendre si certains points correspondent au monde qui nous entoure.

Je propose aux lecteurs de mon travail d’essayer de voir si les exemples italiens peuvent avoir des similitudes avec des situations qu’ils ont observées ou vécues.

En procédant à ce travail, je perçois mieux les ambigüités et les manques contenus dans certains ouvrages consacrés au phénomène en Corse.

La dimension hypothétique du versant corse vient d’une attitude constante des autorités. Des magistrats, des rapports parlementaires, des politiques parlent parfois d’une « Mafia ». Pourtant, ces mêmes personnes n’avancent aucune proposition pour se donner les moyens de le vérifier et donc de combattre cette autre dimension du crime organisé. Les propositions réglementaires et législatives, transmises au Ministère de la Justice par des magistrats de la Juridiction Interrégionale Spécialisée de Marseille (révélé par Le Monde en Octobre 2021) n’ont pas reçu une réponse officielle de la Chancellerie. Pourtant, pour la première fois, des magistrats spécialisés dans le domaine de la grande criminalité parlent de « mafia en Corse ».

Car en fait, le paradoxe se trouve là. Si l’on estime que la Corse, donc la France, possède une Mafia, se contenter d’un constat, d’incantations et de lamentations est dérisoire.

Une partie importante de mon travail comprend une comparaison des systèmes judiciaires français et italiens. Il faut comprendre que l’aspect judiciaire et policier dans l’observation du phénomène mafieux est important. Cependant, en rappelant qu’une Mafia et un objet politique, il faut s’interroger sur les solutions législatives. In fine c’est l’organisation de la société de demain qui importe et cette organisation est une donnée politique.

Laisser la tentative de règlement du problème mafieux au seul outil répressif est, à la fois, incomplet, inefficace et dangereux. Il faut donc s’interroger sur les causes qui produisent des mafias et y remédier.

Les conditions socio-économiques d'un territoires sont inséparables des phénomènes de criminalité. Nous verrons la nuance entre pauvreté (Corse) et misère (Sicile).

Pour comprendre comment fonctionne une criminalité "ordinaire", dans des territoires insulaires, nous observerons deux exemples: l'archipel des Baléares et la Sardaigne. Une fois de plus, comparaison n'est pas raison, mais il faut bien s'appuyer sur des exemples existants. Nous verrons que pour ces deux territoires, les observateurs notent une absence de mafia "endogène", mais constatent une activité des mafias étrangères et de gros dossiers de corruption.

Je décrirai, dans le détail, plusieurs mafias connues de longue date dans des pays développés:

-Les yakusas (Japon)

-La ‘Ndrangheta (Calabre-Italie-à travers le monde)

Nous essayerons de voir s’il existe des caractéristiques communes avec la situation en Corse. Des points de convergence semblent exister, mais les systèmes criminels ne jouent pas « dans la même division ».

Nous pouvons aussi nous demander si les relations entre les bandits "d'honneur" et le système notabiliaire (le clanisme) n'ont pas posé les bases d'une "mafiosisation" de la société. La question se doit d'être posée.

Vous ne devez pas attendre de révélations ou de scoops dans les propos qui suivent. La quasi-totalité des informations contenues dans ce texte, ont déjà été publiées.

Ce qui guide ma démarche, c’est une volonté de mettre les faits en perspective. Il s'agit moins d'apprendre, ce que l'on sait déjà, que de comprendre le sens global d'événements rendus publics (médias, littérature, bouche à oreille...). Ces événements sont souvent diffusés "en vrac" et ne sont pas reliés forcément entre eux. Il s'agit, en quelque sorte, d'observer si la mise en relations de certains événements débouche sur une lecture cohérente et pertinente du "phénomène". C’est une lecture personnelle de ces éléments que j’ai choisie, c’est mon point de vue.

Je ne vais pas énumérer les exemples de faits divers violents en Corse et en Italie, les médias en sont remplis et la littérature n’en manque pas. Au-delà, on peut surtout constater que les débats tournent souvent autour du thème : Mafia or not Mafia ?

Le premier article, qui suivra, essayera de répondre à la question : Qu’est-ce qu’une Mafia ?

En effet, en France, une grande confusion règne entre les termes Mafia et grande criminalité. Ce n’est pas la même chose. Nous tâcherons d’y voir plus clair.

Ajaccio le 10 Août 2022

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