Les caricatures de la radicalisation dans le sport

Entretien sans détour avec quelqu’un qui, lui, connait son affaire. Alors, avis sans frais aux fabricants de naufrage, aux putschistes d’opérette en surcharge galonnée, aux nains de jardin en mal de buzz, aux enragé(e)s du tour de vis et autres adeptes du tout répressif et forcément à tous ces empaffés de Cassandre.

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Cet entretien (réalisé par Alain Colter, ici présent) a été publié dans le magazine Sport et Vie, nº185/mars-avril 2021 (bimestriel de référence sans tambour, ni trompette - et sans pub).

L’interlocuteur qui en connaît un rayon c’est William Gasparini : sociologue, Professeur des universités, Chaire Jean Monnet « Le sport passeur d’Europe » et Directeur de l'Ecole doctorale "Sciences humaines et sociales - Perspectives européennes ».

Lorsqu’on s’intéresse aux vies de ceux qui commettent des attentats en France ou qui s’engagent pour le djihad, on constate qu’ils sont souvent assez sportifs et parfois même très sportifs.

- C’est exact. Le jeune tchétchène Abdoullakh Anzorov qui a froidement assassiné le professeur d’histoire Samuel Paty à la sortie de son collège en octobre dernier avait fréquenté un club de lutte. Amedy Coulibaly est un ex-champion de boxe thaï. Les frères Kouachi rêvaient de faire une carrière professionnelle dans le foot. Chérif avait même été éducateur sportif. Mohamed Lahouaiej Bouhlel, auteur de l’attentat au camion de la Promenade des Anglais de Nice le 14 juillet 2016, faisait de la musculation dans une salle privée. On pourrait multiplier les exemples.

A votre avis, pourquoi retrouve-t-on ce profil aussi systématiquement?

- Il y a deux raisons. La première résulte de la simple arithmétique. En France, il y a environ seize millions de personnes inscrites dans les clubs de sport ou qui font du sport de façon régulière et environ 8000 personnes inscrites au fichier des signalements dans la lutte contre le terrorisme. Que ces deux populations se recoupent en partie, c’est plutôt normal. Par le passé, il est arrivé d’ailleurs qu’on exagère ce lien. Dans les enquêtes sur l’itinéraire suivi par tel ou tel terroriste, on mentionnait un passage dans un club de football, de basket ou de sport de combat, sans spécifier que ce passage avait été éphémère et pas du tout déterminant dans son parcours de radicalisation.

Et l’autre raison?

- L’autre raison est plus difficile à entendre pour tous ceux qui aiment le sport. Mais on peut dresser des ponts entre la pratique du sport et les normes de l’Islam tel qu’il est prôné par ces mouvements intégristes: la stricte séparation des sexes par exemple ou encore cet esprit de conquête qui caractérise la compétition sportive mais aussi le djihad.

Quel est le profil de ceux qui passent des salles de sport à la guerre ou au terrorisme?

- En 2013, dix Strasbourgeois originaires du quartier populaire de La Meinau sont partis en Syrie pour rejoindre les rangs de l’Etat islamique. L’enquête sociologique menée à l’époque avait montré qu’ils étaient tous âgés de 24 à 27 ans. Tous étaient issus de l’immigration maghrébine. Tous avaient grandi dans des familles déstructurées. Tous avaient échoué à l’école. Plus intéressant encore pour ce qui nous concerne: l’analyse de leur parcours adolescent montrait aussi qu’ils avaient tous pratiqué un sport valorisant l’entre-soi masculin et la virilité comme la musculation, le football ou la boxe.

Le club lui-même peut-il devenir un lieu de radicalisation?

- Quand ils dépendent d’une fédération, les clubs sont relativement bien contrôlés et si l’on constate une dérive, par exemple le refus de la mixité, des sanctions sont actuellement prévues. De ce fait, le prosélytisme est peu fréquent au sein des clubs ayant pignon sur rue. Les enquêtes montrent au contraire que lorsqu’ils se sont radicalisés, les futurs djihadistes ont plutôt tendance à quitter leur ancien club, de la même façon qu’ils quittent aussi leur ancienne école ou leur mosquée. Cela ne signifie pas qu’ils arrêtent le sport. Disons qu’ils optent pour une pratique du type "street workout" en s’entraînant sur des agrès dans les parcs et les jardins ou alors ils se rendent dans les salles privées de musculation. Certains groupes se constituent aussi autour de pratiques sauvages de sports de combat ou de disciplines militaires comme le paint-ball. Mais tout cela se déroule hors du cadre fédéral.

De ce fait-là, leur pratique sportive échappe aux instances de contrôle.

- Exactement. On parle d’embrigadement dans les clubs. Le plus souvent, le processus de radicalisation se déroule en dehors des habituelles structures d’encadrement par le biais de groupes informels où l’on se retrouve via les réseaux sociaux. Puis il y a la prison aussi. Je rappelle que c’est en détention que les frères Kouachi se sont radicalisés. C’est là qu’ils ont rencontré Coulibaly alors qu’ils faisaient de la musculation ensemble.

Vous pensez qu’on exagère l’influence des clubs sportifs dans le processus de radicalisation?

- Contrairement à ce qui paraît régulièrement dans la presse, il n’y a pas véritablement de lieux sportifs de radicalisation. En revanche, certaines structures se caractérisent par ce que Gilles Kepel appelle un "djihadisme d’atmosphère". On peut les définir comme des endroits de rencontre où certains thèmes reviennent de façon récurrente et où on associe parfois pratiques sportives et religieuses. Reprenons l’exemple d’Amedy Coulibaly qui, avant les attentats de janvier 2015 (Charlie Hebdo et Hyper Casher), exerçait comme coach dans une salle de fitness à Grigny. Dans une vidéo sur le net, il déclarait: « J’ai sillonné les mosquées de France. Elles sont remplies d’hommes vigoureux. Elles sont pleines de jeunes sportifs! Pourquoi ces milliers de personnes ne défendent-elles pas mieux l’Islam?"

Les mouvements islamistes encourageraient-ils la pratique du sport afin de recruter de meilleurs combattants?

- Bien sûr. Comme tous les mouvements d’embrigadement, ces organisations encouragent leurs futures recrues à être en bonne forme physique pour faire ensuite de bons soldats. Plusieurs films produits par Daesh exhortent ainsi les jeunes à faire du sport. Un document circulait aussi parmi les recruteurs et portait un titre tout à fait explicite: ‘How can I train myself for Jihad’ (ndlr, "comment bien s’entraîner pour faire le djihad"). Il conseillait de se rendre régulièrement dans les salles de musculation, les clubs de boxe ou les écoles d’arts martiaux.

Si ce n’est pas au sein des clubs sportifs, où se produisent les premiers contacts qui amènent parfois à une radicalisation?

- Je peux vous donner l’exemple de deux recruteurs à Strasbourg en 2014. Ils s’appelaient Farid Boukhouch et Youssef Lamrini. Clairement, ils encourageaient des jeunes à faire le djihad tout en leur apprenant des techniques de combat en corps à corps dans les parcs de la ville. Farid Boukhouch se faisait appeler "Abou Aissa". Il entrait en contact avec des jeunes de confession musulmane à la sortie de la mosquée de Cronenbourg et il les invitait à rejoindre son groupe.

Vous avez d’autres exemples?

- Dans l’un des chapitres de l’ouvrage Les Territoires conquis de l’islamisme de Bernard Rougier, Hugo Micheron montre comment les frères Clain, convertis à l’islam en 1999, attiraient des jeunes du quartier du Mirail à Toulouse par le biais de petits tournois de basket en "3 contre 3" (*). A Trappes, ce sont des prédicateurs du Tabligh, un mouvement qui prône une pratique stricte de l’islam sunnite, qui proposaient des boissons sucrées et des confiseries aux adolescents après les parties de football aux pieds des barres d’immeubles. Le prosélytisme islamiste est prégnant dans tous ces quartiers. Mais cela se fait à l’écart des organisations sportives reconnues.

Tout le monde n’est pas d’accord là-dessus.

- C’est vrai. A partir de quelques exemples de djihadistes ou de terroristes qui sont effectivement passés par des salles d’arts martiaux ou de sport de combat, on a eu trop tendance par le passé à généraliser cette situation. Cette filière est donc souvent évoquée dans les notes des services de renseignements, dans les rapports parlementaires ou parfois dans les publications de pseudo-experts qui n’ont pas l’expérience du terrain et qui ont plutôt une approche sécuritaire. Du coup, il y a confusion: que les sports de combat demeurent des cibles privilégiées pour les recruteurs djihadistes, c’est vrai. Mais cela se passe à l’extérieur des clubs.

Pourrait-on dire à l’inverse que les clubs de sport protègent d’une radicalisation?

- Dans les quartiers populaires, la grande majorité des jeunes qui pratiquent un sport de compétition le font dans le paysage associatif traditionnel. Ils sont licenciés dans des clubs. Ils obéissent aux règlements fédéraux. Le sport contribue ainsi au « creuset français ». D’une certaine façon, cette pratique sportive les tient à l’écart de toute tentation de repli communautariste. D’ailleurs, ces jeunes-là ne sont pas toujours bien vus des prédicateurs salafistes et des recruteurs pour le djihad. Leur réussite sportive met à mal leur théorie sur l’exclusion sociale. On leur adresse alors toutes sortes de reproches comme d’avoir mis entre parenthèses leurs croyances religieuses et donc de ne pas être de bons musulmans.

Est-ce que ce n’est pas en train de changer? Ce n’est qu’un détail, mais beaucoup d’entraîneurs ont constaté qu’il n’est plus question de se déshabiller complètement sous la douche et que la cause de ce rejet de la nudité serait religieuse, précisément.

- Ce qui est vrai, c’est qu’effectivement de plus en plus de jeunes sportifs -footballeurs, basketteurs, boxeurs- gardent un caleçon long sous la douche pour des raisons à la fois culturelles et religieuses. D’un côté, le Coran interdit la nudité en public et précise même que la "partie honteuse à cacher" s’étend du nombril jusqu’au genou (**). Donc on peut voir cette bascule comme le signe d’une intensification de la religiosité. Cela dit, elle peut aussi résulter d’un simple phénomène de pudeur ou par la peur d’être piégé et qu’une photo de soi tout nu ne soit diffusée sur les réseaux sociaux. Parfois, celui qui persiste à prendre sa douche tout nu est l’objet d’insultes ou de moqueries de la part des autres comme c’était le cas auparavant de ceux qui ne voulaient pas se déshabiller. En fait, il faut faire attention à ne pas tout interpréter comme les prémisses d’une radicalisation islamiste violente. Seule une véritable enquête sociologique auprès des jeunes concernés permettrait de comprendre ces nouveaux comportements. Même chose pour le port de tous ces leggings qui couvrent entièrement les jambes et que l’on retrouve de plus en plus souvent dans des disciplines comme le foot ou le basket où ils ne sont pas interdits alors que c’est le cas dans les sports de combat et parfois même, ils ne sont interdits que pour les hommes comme en boxe thaïlandaise (muay-thaï) ou en kick-boxing. Donc si les femmes en mettent et pas les hommes, cela n’a donc pas directement à voir avec la religion mais plutôt avec quelques points obscurs du règlement. La publicité influence aussi les consommatrices. Beaucoup de marques ont misé sur la mode du legging.

On a aussi évoqué l’existence de clubs où les joueurs refusaient de serrer la main de l’arbitre si celui-ci était une femme.

- En juillet 2015, quelques mois avant l’attaque terroriste du Bataclan, les enquêteurs du SCRT, ou Service central du renseignement territorial, ont effectivement publié une note qui aurait dû rester confidentielle et qui était intitulée "Le sport amateur vecteur de communautarisme et de radicalité". Cette note révélait plusieurs exemples concrets de comportements qualifiés de "communautaristes" et révélateurs de "radicalisation religieuse". En football, par exemple, on pointait des prières sur la pelouse à la mi-temps d’un match d’une équipe amateur de Perpignan. Au sein du club de la Barbe d’or à Roubaix, tous les joueurs doivent être barbus et porter des collants pour que l’on ne voie pas leurs jambes. A Auxerre, on prie dans les vestiaires. Dans l’Ain, un club interrompt l’entraînement pour faire la prière. Il y a le problème des femmes arbitres comme vous le disiez mais aussi des clubs qui ne sont pas ouverts aux femmes ou seulement dans des créneaux horaires qui rendent impossible la rencontre avec des hommes. Mais les fédérations font attention désormais à ne pas cautionner cette forme de séparatisme et les clubs sont rappelés à l’ordre.

On retrouve même cela au plus haut niveau. Faire manger une équipe ensemble est devenu un véritable casse-tête pour les staffs des équipes professionnelles, tellement les interdits religieux sont nombreux.

- C’est frappant, en effet. Lorsque la France est championne du monde en 1998, la question des croyances religieuses est absente du débat. On célèbre une équipe "black-blanc-beur" comme si les joueurs faisaient fi de leurs différences dès lors qu’ils revêtent le maillot tricolore. Douze ans plus tard, on retrouve cette même sélection pour la Coupe du monde en Afrique du Sud, éliminée cette fois-ci au premier tour après le fiasco du bus de Knysna (***). On y apprend que, « par respect des religions », des repas halal sont autorisés pour les joueurs qui en font la demande. Depuis, les médias affichent de plus en plus la religion des joueurs, notamment musulmane et catholique.

Que s’est-il passé?

- A son tour, le sport a été touché par un large processus d’ethnicisation des rapports sociaux qui pousse certaines personnes à mettre leur identité religieuse en avant plutôt que d’autres caractéristiques personnelles. Parfois, cela peut prendre des tournures extrêmes, c’est vrai. Mais il ne faut pas non plus généraliser. L’immense majorité des jeunes sportifs d’ascendance musulmane ne font pas de leur religion un élément primordial ou exclusif de leur identité.

Par le passé aussi, on a connu des athlètes qui ont utilisé leur notoriété pour faire la promotion de l’Islam: le boxeur Mohamed Ali, le basketteur Kareem Abdul-Jabbar.

- Pour ces champions, l’évocation des croyances religieuses se faisait lorsqu’ils étaient sollicités par les journalistes, lors des interviews. Sur le terrain, ils se gardaient généralement d’en arborer les signes. Aujourd’hui, c’est un peu différent. On voit des footballeurs de confession musulmane mimer les ablutions après avoir marqué un but comme Nicolas Anelka ou Franck Ribéry alias Bilal Yusuf Mohammed puisqu’il a aussi changé de nom en 2006.

De tels rituels existent aussi dans la religion catholique. On voit plein de joueurs se signer en montant sur le terrain.

- Dans le foot, ces mises en scène de la religion par des signes de croix à répétition ont surtout été le fait des footballeurs venus d’Amérique du Sud. Certains d’entre eux sont extrêmement croyants comme le Brésilien Kaka ou l’Uruguayen Cavani qui se définissent même comme des "athlètes du Christ". Leur comportement a déteint dans la tradition française laïque faite généralement de plus de discrétion et de retenue. Dans le rugby, on a l’exemple des équipes du Pacifique (Fidji, Samoa, Tonga) qui célèbrent le début et la fin du match par une prière collective. Parfois même lorsqu’ils marquent un essai. Le problème du religieux dans le sport de haut niveau, c’est qu’il est passé de la pratique privée à l’espace public et, sous l’œil des caméras, tout prend une proportion démesurée. On peut facilement être tenté d’imaginer un lien entre la réussite sportive et la foi. C’est une manifestation de fierté et de revendication d’appartenance à une communauté.

Comment devraient réagir les autorités pour éviter que le stade ne devienne petit à petit le théâtre de toutes les ostentations?

- Il existe des règlements et on doit éviter de trop les changer et ne pas suivre l’exemple de la fédération internationale de football qui, en juillet 2012, a décidé d’autoriser les joueuses à porter le voile islamique lors des compétitions officielles, alors que c’était précédemment interdit. Certains y voient la preuve d’une influence grandissante des monarchies du Golfe sur ce sport. C’est possible. On sait que le Mondial 2022 aura lieu au Qatar et aussi que la chaîne qatarie El Jazira compte désormais lors des négociations pour les droits-télé. Il s’agit pour moi d’une nouvelle forme de diplomatie sportive à destination des pays occidentaux accueillant des populations de confession musulmane.

On peut voir aussi ce genre de mesures comme une façon d’ouvrir la pratique du sport au plus grand nombre.

- Je ne crois pas. Aussi loin qu’on remonte dans le temps, il n’y a pas de tradition de voile dans le sport féminin. La première sportive musulmane à participer aux Jeux olympiques était une archéologue turque qui s’appelait Halet Çambel. Elle a participé au tournoi d’escrime des Jeux de Berlin en 1936. Sans voile! Pas plus que n’en portaient la Marocaine Nawal el Moutawakel lorsqu’elle remporte le 400 mètres haies aux Jeux de Los Angeles en 1984 ou l’Algérienne Hassiba Boulmerka, médaille d’or du 1500 mètres de Barcelone en 1992. Jusqu’aux Jeux d’Atlanta en 1996, c’est simple: aucune athlète musulmane ne porte le voile. Ce bastion est tombé avec l’Iranienne Lyda Fariman qui cette année-là, obtint l’autorisation du CIO de garder le voile lors de la cérémonie d’ouverture et pour participer aux épreuves de tir à la carabine. Cette décision est prise en contradiction avec l’article 50 de la Charte olympique qui prohibe les signes religieux (****). Aux Jeux de Pékin en 2008, c’est au tour la sprinteuse bahreïnienne, Rakia Al-Gassra, de se présenter voilée sur la piste. Ensuite, les cas se multiplient aux Jeux de Londres et de Rio au point d’alerter la Ligue du Droit International des Femmes (LDIF) qui, depuis lors, réitère régulièrement son opposition au port du voile dans les compétitions sportives. Pour cette organisation, le voile n’est pas tant l’expression de la religiosité qu’un marqueur de la place singulière des femmes musulmanes dans l’espace public.

Dans l’histoire de l’olympisme, on constate souvent que les règles changent dès lors que le mouvement est menacé par une forme quelconque de dissidence.

Cet assouplissement des règles vise peut-être à éviter l’émergence de Jeux islamiques qui leur feraient de l’ombre.

- Ces Jeux existent déjà. La première édition a eu lieu à La Mecque en 2005. Depuis lors, ils se tiennent environ tous les quatre ans et sont organisés par la Fédération sportive pour la solidarité islamique afin de renforcer les liens entre les athlètes des 57 pays participants. Ils sont uniquement réservés aux hommes. Mais il existe aussi un pendant féminin, organisé séparément par la fédération sportive des femmes musulmanes.

Cela ressemble un peu aux Maccabiades, non?

- Le but est similaire. Pour les Jeux islamiques, on veut créer un sentiment d’appartenance supranationale entre les ressortissants des pays où l’Islam est la première religion. Pour les Maccabiades, l’idée était aussi de consolider les liens qui unissent les Juifs de la Diaspora et le peuple israélien. Ces Jeux sont organisés tous les quatre ans sous l’égide d’une organisation sioniste, la Maccabi World Union. Il y a donc beaucoup de points communs entre ces deux manifestations. Il y a aussi quelques différences. La mixité notamment. Elle n’existe pas dans les Jeux islamiques. De plus, les Maccabiades sont toujours organisés en Israël alors que les Jeux musulmans voyagent de pays en pays. L’organisation juive est aussi beaucoup plus ancienne. La première édition des Maccabiades date du début des années 30 avec une popularité qui ne s’est pas démentie au fil des années. Peuvent y participer des athlètes juifs du monde entier ainsi que quelques arabes qui possèdent la nationalité israélienne. Au total, cela fait plus de 10.000 sportifs représentant 80 pays qui s’affrontent dans 40 disciplines.

Que la religion soit désormais utilisée pour discriminer les athlètes et les compétitions, n’est-ce pas antinomique avec l’ancienne représentation du sport censé favoriser le brassage social?

- La religion et le sport ont toujours été intimement mêlés. En France, les églises protestante et catholique ont beaucoup utilisé le sport pour séduire la jeunesse. Au début du XXe siècle, un tas d’associations sportives se sont créées, toutes plus ou moins dépendantes des églises, pour promouvoir la pratique de la gymnastique, de l’athlétisme, du football, du rugby. A l’entre-deux-guerres, c’est surtout le basket qui est mis en avant car il ne nécessite pas trop de place et peut se pratiquer dans la cour de patronage, par exemple. Bien sûr, les jeunes ne rêvent que d’une seule chose, c’est de se mesurer entre eux. Dans les années 50 et 60, on sait par exemple qu’en Alsace mais aussi en Bretagne, de jeunes catholiques évitent de mentionner leur religion pour jouer dans le club protestant et vice versa. A l’époque, la religion était un facteur discriminant. Puis cela s’est atténué avec la mise en place du processus de sécularisation. Les structures religieuses se sont lentement effacées au profit des clubs laïques, même si des noms de club faisant référence à une religion persistent. Mais ils accueillent désormais toutes confessions confondues.

Se pourrait-il que cela change?

- Peut-être. Dans certaines villes, on organise déjà des tournois de foot entre les jeunes des différents quartiers. Cela se passe en marge de la fédération et les équipes se constituent quelquefois en fonction des lieux de culte. Ainsi en est-il des tournoi inter-mosquées. L’une des premières compétitions de ce type s’est déroulée en 2010 à Montigny. Ensuite, il y eut Hénin-Beaumont, Lille, Roanne, Bondy et bien d’autres encore. "L’objectif est de montrer qu’être musulman, ce n’est pas que prier: on organise aussi des manifestations culturelles et sportives", déclare à ce propos Abdelkader Aousseddj, président de la Fédération régionale de la Grande Mosquée de Paris. Cette déclaration aurait pu tout aussi bien sortir de la bouche d’un curé ou d’un pasteur du siècle passé ou du Vatican aujourd’hui. Depuis quelques années, on remarque que ces tournois inter-mosquées s’ouvrent à la participation d’autres équipes avec les aléas que cela suppose. C’est ainsi qu’à Bondy en 2019, un match a opposé l’A.S. Chrétiens et le F.C. Musulmans.

Comment expliquez-vous ce retour en force du religieux dans le sport?

- Historiquement, le sport a toujours été un lieu d’affirmations identitaires et on pouvait donc y afficher aussi ses croyances religieuses. Ensuite, cela s’est atténué en raison notamment des transformations de la société et du fantastique développement de compétitions laïques de type Coupe du monde ou Jeux olympiques. Pendant un temps, les expressions religieuses avaient pratiquement disparu de la sphère sportive. Y compris dans les pays arabo-musulmans. Puis un nouveau basculement s’est produit avec l’émergence de nouvelles crises et la fin des grandes idéologies du XXe siècle. Ce contexte général de désenchantement a été propice à la résurgence de toutes les formes de religiosité. Le réveil de l’islam, bien sûr. Mais aussi l’essor de l’évangélisme protestant ou encore les mouvements de renouveau du judaïsme ou du christianisme. Cette période que nous vivons actuellement avait été anticipée par le politologue français Gilles Kepel dans un livre intitulé "La revanche de Dieu" (*****). Lorsqu’on le relit trente ans après sa sortie, on est toujours autant frappé par l’acuité de sa vision alors qu’au même moment, d’autres persistaient à refuser d’intégrer le religieux dans leur grille d’analyse .

Par exemple?

- Par exemple celle de penser qu’après deux ou même trois générations post-migration, on assisterait à une uniformisation des comportements et à la disparition progressive des normes sociales et religieuses de ceux qui formaient la première génération d’immigrés en provenance du Maghreb et de la côte ouest-africaine, il y a 50 ou 60 ans. Or, même si l’intégration a globalement fonctionné dans des périodes de plein emploi, la crise économique associée à la montée des revendications identitaires a bousculé ce schéma. C’est ainsi que, dans certaines familles, les pratiques religieuses sont même devenues plus rigoristes que celles pratiquées à l’origine.

Avec la loi sur le séparatisme débattue au Parlement, diriez-vous qu’on a enfin pris en compte la réalité du problème?

- Beaucoup de gens avaient conscience du problème depuis des années. En 2004 déjà, les Renseignements Généraux avaient sorti un rapport qui pointait le risque de "repli communautaire" dans les quartiers sensibles et le rôle croissant de prédicateurs islamistes radicaux, notamment des prêcheurs salafistes "qui œuvrent dans le domaine sportif ou éducatif". Dans ce rapport, on évoquait l’existence d’éducateurs sportifs fichés comme salafistes ou encore des gymnases et vestiaires transformés en lieux de prêche. La même année, le rapport Obin sur « les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires » signalait également l’avènement dans certains quartiers de contre-sociétés. En 2012, je publiais un article dans Le Monde « Port du voile : le corps des footballeuses comme enjeu de pouvoir ».

Donc on savait tout.

- Malheureusement, cela n’a pas suffi pour endiguer le phénomène. Le processus de paupérisation, de repli identitaire et de remise en question des valeurs républicaines dans certains quartiers s’est poursuivi inéluctablement, ponctué de phases de crises comme les émeutes urbaines de l’automne 2005 et bien sûr, les attentats de l’année 2015. Tout reste à faire, y compris lutter contre les discriminations !

On a débuté l’interview avec l’évocation du passé sportif de nombreux terroristes. Avec qui voudriez-vous la clore?

- Avec une personne qui montre que les salles de boxe auxquelles on fait souvent un très mauvais procès peuvent aussi servir d’école de citoyenneté. Qu’elles peuvent être un endroit où s’acquièrent l’esprit de discipline, l’attachement au groupe, le respect d’autrui et de soi et faire rempart au processus d’embrigadement islamiste. Bref, je voulais terminer avec Mayhar Monshipour, boxeur français d’origine iranienne. Il avait dix ans lorsqu’il est arrivé pour habiter chez une tante à Poitiers. Il ne parlait pas un mot de français. Huit ans plus tard, il passe son bac D et devient boxeur professionnel. Il décroche le titre de champion du monde poids super-coqs en 2003 et gardera la ceinture jusqu’en 2005. Puis il devient cadre technique à la fédération française de boxe et aujourd’hui référant "Radicalisation" pour sa fédération. Les sports de combat peuvent produire ce genre de belles histoires. Les autres sports aussi, et pas uniquement pour les hommes. De nombreux exemples dans le monde nous montrent que des jeunes femmes s’émancipent des interdits religieux pour pratiquer le football ou l’athlétisme.

Notes

(*) Les Territoires conquis de l’islamisme, sous la direction de Bernard Rougier, éd. PUF, 2020.

(**) "Limites du sport en droit musulman et arabe", par Sami A. Aldeeb Abu-Sahlieh dans Confluences Méditerranée, n°50, 2004.

(***)Le fiasco de Knysna désigne l'échec sportif, les conflits internes, la grève d'un entraînement par les joueurs et, plus généralement, la crise connue par l'équipe de France de football et ses joueurs durant la Coupe du monde 2010 en Afrique du Sud.

(****) A son point 50, la charte olympique stipule: "aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée dans un lieu, site ou autre emplacement olympique".

(*****) La Revanche de Dieu. Chrétiens, juifs et musulmans à la reconquête du monde, par Gilles Kepel, éd. Seuil, 1991.

NB :

Cinq mois plus loin, le message a manifestement été reçu cinq sur cinq par Roxana Mărăcineanu, une ‘Ministre des Sports’ haut de gamme (enfin !) qui, à l’inverse de ses collègues (nombreux) du gouvernement, offre l’avantage de ne pas naviguer à vue sur la majorité de ses dossiers (nombreux, eux aussi). Bref, que les pisse-froid de service se rassurent : non, ‘Roxy’ n’a pas le cerveau esquinté par le chlore des piscines. Au contraire ! Surtout que sa spécialité, c’est justement de savoir conserver la tête hors de l’eau.

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