Moi Hermès, toi Jane (Birkin)… et par ici la bonne soupe (de crocodiles). 1/4

Cette semaine, n’en déplaise à Valeurs Actuelles, descente en 4 temps records et raccords au cœur nucléaire du procès dit ‘Contrefaçon-Hermès’. Procès savoureux au détour duquel le fantôme de Spaggiari a même côtoyé son ombre… Un proverbe faussaire affirme que le diable se cache dans les détails alors autant s’employer à les soigner sans pour autant essayer de refaire le match.

Fin 2020, pris en étau entre les blockbusters Charlie Hebdo et Paul Bismuth (frappé du don d’ubiquité), il y avait le procès dit Contrefaçon-Hermès. Soit environ vingt-quatre personnes jugées pour avoir fabriqué et écoulé - répondant à une demande à laquelle Hermès ne pouvait (voulait ?) pas faire face, des sacs Birkin 'contrefaits' plus… vrais que nature. Pas moins !

Contre-Façon Hermès © © P.E.T.A. Contre-Façon Hermès © © P.E.T.A.

   D’emblée, la barre du tribunal de Paris va perdre le peu de latin qui lui reste. En effet, aucun des principaux accusés (liés à la production) ne cherche à embrouiller, aucun d’entre-eux ne tortille du cul pour chier droit, aucun ne part dans un gros délire, aucun ne crie à l’infamie ou se défend ‘C’est pas moi’, ‘J’ai rien fait’… Sans fierté excessive, tous assument. Ils ont joué, ils ont perdu. C’est la faute à personne. Ou plutôt, si ! La faute à la balance de service aveuglée par la jalousie et intoxiquée au JT de 20 hrs. Une balance qui fabriquait dans son coin des sacs péraves, une balance qui émarge également sur le banc des accusés. Comme quoi…

  Ces vingt-quatre-là recevront bientôt l’addition, le 24 février. Les résidents français, assurément pour fraude fiscale. Éventuellement pour contrefaçon car les chefs d’accusation qui pèsent sur leurs épaules ne sont peut-être pas aussi tranchés qu’on aimerait bien le faire croire. Et basta la dialectique des bons et des méchants ! Quoiqu’il advienne, tous se savaient promis à une mise en serre aux frais du contribuable. Et ils ne se sont pas déballonnés. Respect total. Alors, pour essayer de mieux appréhender cette saga à forte connotation sociétale, on va s’aventurer (en vain ?) à rebattre les cartes tant de l’ordre établi que celui des rôles. Tout ceci évidemment avec le but avoué de rechercher et de suggérer la vérité à travers les faits (shishi qiushi dans le mandarin de l’écrivain Liu Xiabo, prix Nobel de la Paix, dont la mission fut de subvertir le système du mensonge par la vérité), socle sur lequel tout se construit. Car c’est connu, la vérité dérange. Comme le rappelle le titre du livre d’Andrew Boe : The Truth Hurts (publié chez Hachette-Australia). Boe, c’est l’avocat aussie qui s’occupe des pires criminels du coin mais aussi, en pro bono cette fois, des plus démunis devant le système judiciaire de l’île continent. C’est-à-dire, les Aborigènes. Mais là, c’est une autre histoire. Un jour, peut-être ?…

    Avant de jaillir bêtement des starting-blocks pour entamer au carton le virage du casting, il faut prendre la mesure du caractère inédit, voire symbolique et historique, de cette affaire promise à être un jour portée à l’écran. Netflix Calling ! Bref, suite à cette dénonciation, une convergence d’autorités (le G.I.R. ou Groupes Interministériels de Recherches) se met en branle.  Les effectifs spécialisés d’usage en service commandé pour la patrie. Á ce petit jeu (de piste), les gendarmes de la section de recherches (SR) de Versailles sont aux premières loges. Une enquête sans frontières. Et sans danger. Une enquête rondement menée. Si bien qu’au bout d’une année, les principaux responsables sont cueillis un petit matin (blême) comme dans un polar signé Olivier Marchal. Par la suite, ils transitent via le bureau du juge chargé de l’instruction. Ou plutôt de Madame la juge ! En France, Claire Thepaut, c’est la super grosse pointure, l’étoile montante de la magistrature. Comme le signale aux ignorants le Journal Officiel daté du 15 décembre 2020 avec l’annonce de sa nomination en qualité de vice-présidente chargée de l'instruction au tribunal judiciaire de Paris. Là encore, respect total ! Pas besoin de faire un dessin : Madame la juge, c’est rien que du lourd. Les dossiers successifs passés entre ses mains l’attestent : affaire Clearstream, affaire Areva, affaire Tapie mais aussi, les mises en examen de Marine Le Pen (détournement de fonds publics) et de Nicolas Sarkozy (les fameuses écoutes téléphoniques). Gageons que de l’affaire Contrefaçon-Hermes, notre top gun nationale de la magistrature en a conservé un souvenir assez… bienveillant. Contrairement à ses autres clients d’un tout autre standing et toujours assez vaniteux pour venir y réciter leur petit refrain, ses mémoires nous apprendrons un jour que, face à elle, l’attitude des prévenus reposait sur une longueur d’onde très différente. Issus du peuple, ceux-là n’ont pas tourné autour du pot, cherché à jouer les oies blanches. Mieux, aucun d’entre-eux ne s’est essayé à vilipender son intégrité sous un prétexte fallacieux. Dans ce dossier, Claire Thépaut eut à faire à des gens très polis, pas grossiers. Des gens qui ne se la racontaient pas et qui ne mentaient pas sans arrêt, en la prenant au passage pour une poire. Un autre monde que celui des sans-dents si chers à François ‘Moi, Président’ Hollande… En somme, ces gens-là ont presque rassurée Madame la juge sur les mérites et les vertus de sa fonction. Á ce tarif là, c’est pas rien ! 

     Après un aller-simple au Parquet, détention provisoire à la Maison d’arrêt de Fleury-Mérogis (7 allée des peupliers) pour le présumé ‘cerveau’ (dans l’anglais de David Peace, ça se dit the brain). Au quartier des nouveaux arrivants, celui-ci patiente alors en compagnie d’autres futurs codétenus venus d’horizons très différents, kidnapping, proxénétisme, car-jacking, etc. Comme le réclame la coutume, chacun examine (hé oui, ils savent lire) les chefs d’inculpation des uns et des autres. À un moment donné, l’un d’eux se dresse et brandit le dossier du ‘cerveau’, criant à la cantonade : «  Pourquoi t’as six pages, toi ? Oh, putain ! 18 millions… Hé les gars, c’est le Patron qu’est là ! » Ambiance. Tous se lèvent à l’unisson, ils applaudissent. Á tout rompre. Une pointure de gros bonnet ! Et pour ceux que les gains du Loto interpellent : 18 millions d’euros, ça va chercher loin, 18 millions, ça vous pose son homme. À l'heure du bilan comptable, entre 2008 et 2012, ce réseau foutraque de contrefaçon de sacs Hermès, avec l’improvisation comme mot d’ordre, est soupçonné par les autorités françaises d’avoir généré annuellement une somme estimée à 18 millions d'euros. En somme (sans jeu de mots), ils ont décroché la lune. 

    Le 18 (tient, encore ce chiffre) juillet 1976, ‘Ni armes, ni violence et sans haine’, tel était le message en forme de slogan qu’Albert Spaggiari avait voulu laisser derrière lui, in aeternam, sur un mur de la salle des coffres de la Société Générale de Nice. Cette nuit là, lui et son équipe en étaient ressortis avec un butin vertigineux de 50 millions de Francs (l’équivalent de 30 millions d’euros en 2011). Dans son genre, Spaggiari pourrait aujourd’hui se vanter (pour changer) d’avoir trouvé un successeur enfin digne de son standing. Un héritier qui aurait pu, lui, ajouter sans trembler au slogan déjà mythique de son inapaisable et insaisissable ainé : ‘Ni armes, ni violence et sans haine. Mais aussi, sans l’aide du grand-banditisme ou d’un quelconque groupuscule politique extrémiste’. Il fallait le dire et l’écrire en caractère gras. C’est fait !

 

Le grand retour de Gavroche

    Qui se dissimule donc derrière ce casse Made in France (peut-être celui de tous les siècles) ? Un casse qui refuse à dire son nom… Les quelques rares articles de presse s’évertuent à le prénommer Romain suivi de la lettre C : Romain C. Mais, ça, c’est pas le pseudo (le C. Pour Clément) utilisé par un Spaggiari en cavale ? On croit rêver ! Toutefois, le notre s’appelle pour de vrai Romain Chollet-Ricard. Béret basque sur l'œil, gouaille ravissante. Un personnage attachant, lui aussi ! Tout à la fois graine de Cyrano et arrière petit-fils bien caché d’Arsène Lupin. Jeune gâchette de la contrefaçon, The Brain a grandit à Cachan (Val de Marne) en bordure de la nationale 20. Et forcément, il a fait ses ‘universités’ à la Cité Bleue. Qu’ils s’appellent Sékou, Hichem ou… Zizou, mixité des origines, tous ceux qui se sont escrimés (c’est le terme exact) à produire avec lui, sans compter les heures sups, des sacs Hermès plus vrais que nature, à échafauder malgré eux un mini-empire clandestin du luxe façon coopérative, tous ceux-là sont d’abord passés par la case banlieue ou la case bled. Et c’est ce qui fait désordre ! Surtout en ploutocratie. Une ploutocratie en l'occurrence où un ex-Président de la Ve République française s’était promis de pendre les… faussaires à un croc de boucher.

   Au fait, pourquoi tout ceci fait désordre ? Tout simplement qu’en France, la banlieue doit savoir rester dans ses marques. Un must. Et quand la banlieue ose en sortir, c’est la mouche dans le lait. L’imaginaire de la société actuelle associe la banlieue aux braquages (toujours comme dans les polars d’Olivier Marchal), aux dealers à capuche, aux barbus jusqu’aux genoux commerciaux ad-hoc de l’islam radical, à la frime du rap et évidemment aux footeux pétés de thunes et dotés d’une gestuelle technique irréprochable. Pour l’élite, l’ascenseur social doit rester bloqué à ground zero. En banlieue, la vraie progression n’a pas cours, sauf si elle dérive vers le crime organisé, la musique ou le ballon rond. En banlieue, on fait quasi du surplace. C’est inscrit dans l’ADN des cités. Et voilà que, sans le moindre coup de pouce salutaire d’un Sarko, dotés d’un culot inouï, Romain Chollet-Ricard et son équipe revendiquée de pieds nickelés artisans (des coupeurs hors pairs, des préparateurs aguerris, des piqueurs machine qui emploient du fil de lin - une véritable prouesse, des monteurs selliers-maroquiniers avec des doigts de fée) parviennent non seulement à réaliser des sacs aussi bien que les originaux mais aussi à satisfaire la demande. Une demande à laquelle, soit-disant, la prestigieuse maison Hermès et ses presque deux siècles de savoir-faire et de tradition n’arrivait plus à suivre ! Matière grise contre matière grasse ; bac - 2 contre bac + 8 modèle standard et fils à papa ultra pistonnés qui se goinfrent de glaces avec un pull autour du cou… Aujourd’hui, c’est surtout là-dessus que ceux d’en-haut tiquent. Ce procès Contrefaçon-Hermes, c’est d’abord le procès de la banlieue qui a su faire preuve d’initiative (poussée, il est vrai) en allant à l’encontre de l’ordre établi. Une banlieue maline, bosseuse, respectueuse du travail bien fait et du… client. Un paradoxe pour une trame souterraine susceptible de résumer toute une époque. Une époque manifestement loin d’être révolue.

    En parcourant ce billet (si possible pas en diagonale, merci !), certains se disent que cette rocambolesque histoire de Contrefaçon-Hermès d’ampleur internationale leur rappelle quelque chose. Gagné ! L’an passé, Le Parisien avait choisi d’en faire son feuilleton de l’hiver. Sans toutefois aborder (ce n’était alors pas son propos) de trop près les détails où le diable se cache, le journaliste Nicolas Jacquard avait fait le job. Et du même coup, honneur à sa carte de presse tricolore. Il faut dire quand même qu’il avait accès au dossier d’instruction (épais comme un bottin d’annuaire à l’ancienne, plus de mille pages) alors que le principal accusé en était, lui, curieusement tricard. Deux poids, deux mesures, pour un autre détail… Justement, toujours à propos des fameux détails, pourquoi croyez-vous que Le Parisien ait accordé autant de place et d’intérêt à cette histoire de Contrefaçon-Hermès ? Personne ne voit ! Un indice : ce quotidien réputé appartient au boulimique… Bernard Arnault. Ce nom vous dit peut-être quelque chose ? Mais si, bien sûr ! C’est le big boss de la marque au monogramme LVMH. L et V ne signifient par Le Vorace mais plutôt Louis Vuitton, l’autre géant mondial de l’industrie du luxe à la française. En quelque sorte, The concurrent direct. De nos jours, la différence entre maroquinerie et sellerie est aussi tenue que le fil d’un string acheté en grande surface. En faisant preuve de mauvaise foi, on pourrait y voir là le spectre d’un tacle glissé. Par derrière, évidemment. Chez les poids lourds du luxe, comme en politique, tous les coups sont bons. Pas de quartier.

    Sauf faux départ, demain, on abordera au pas de charge la ligne droite opposée comme sur un 400m plat. Une ligne droite placée décemment sous le signe du crocodile. Á savoir qu’après les avoir plus ou moins dessoudées, on dépèce ces créatures d’une autre ère, souvent encore vivantes, juste pour la seule confection d’un… sac à main sur lequel, en plus, il y aurait beaucoup de choses à redire. Mieux encore, avec ce risque accru lié aux élevages en ferme d’animaux exotiques, nos grands champions du luxe à la française, Hermès et Louis Vuitton, investissent depuis quelques années en Australie dans des fermes de crocodiles surdimensionnées. Et cela sans se préoccuper officiellement une seule seconde, même à l’heure de la pandémie, du moindre risque de zoonoses.

     Et selon la formule consacrée, chantée par Sixto Rodriguez : « But thanks for your time/ Then you can thank me for mine. »

 

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