Diversion, maître-mot du complexe politico-médiatique

Amener les citoyens à se détourner de ce qui les concerne. Telle est la vocation des Armes de Diversion Massive que déploie l'industrie médiatique au service de pouvoirs en panne de légitimité.

Nul besoin de deus ex machina, de "chef d'orchestre clandestin" et encore moins de donneurs d'ordres qui comploteraient dans l'ombre pour asservir leurs semblables. La distraction conçue comme divertissement mais surtout comme facteur d'inattention réunit les pouvoirs et les outils médiatiques en un complexe comparable au "complexe militaro-industriel" contre lequel le président Eisenhower alerta le peuple américain en 1961. "L'acquisition d'une influence illégitime" par le complexe politico-médiatique résulte d'intérêts convergents, la disponibilité mentale des consommateurs convertible en ductilité des citoyens.

Obtenir la ductilité du peuple

La notion de ductilité appliquée aux relations entre le pouvoir et les citoyens est imputable à Valéry Giscard d'Estaing. Elle a été instrumentalisée à la fin des années soixante-dix, peu après la condamnation de l'enseignement des "rhumatismes de l'Histoire" par la réforme Haby.

La notion de ductilité désigne le passage de la contrainte au modelage de l'esprit public. Telle qu'elle est exercée par les pouvoirs autoritaires, la contrainte est coûteuse; la surveillance et la répression consomment de l'énergie politique et de l'argent. Elles sont surtout incompatibles avec l'émergence de la transparence comme exigence universelle. Le façonnement des consciences est beaucoup moins dispendieux. Et quasiment indolore.

Injecter à fortes doses dans les contenus dédiés à l'information: du sport (divertissement parfois agréable mais sûrement pas de l'information), des people news (= culte intellectuellement abrasif des Prépondérants), des newsgames qui enserrent l'Histoire en train de se faire dans les règles débilitantes du jeu vidéo. Profiter de l'implémentation de l'information continue (France Info 1987) pour réduire le pouvoir journalistique de hiérarchiser les évènements, organiser avec les "animateurs" l'hybridation entre entre journalistes et amuseurs, entre intellectuels et chansionniers... Tout celaparticipe de l'entreprise de diversion massive.

Cette entreprise a commencé dans les années quatre-vingt, alors que la gauche était au pouvoir. Elle s'est déployée avec la privatisation de l'audiovisuel par la droite.

L'Etat-Providence et la sociale-démocratie, simples digressions historiques

La domination idéologique de la droite s'explique de deux manières.

A l'échelle mondiale, la sociale-démocratie n'a été utile au libéralisme que comme "contre-feu" au communisme. Le communisme s'étant effondré de (et sur) lui-même à la fin des années quatre-vingt (c'est à dire en même temps que le déploiement des ADM = Armes de Diversion Massive), la sociale-démocratie ne présentait plus aucun intérêt pour le libéralisme.

Il est même loisible de constater, en prenant encore un peu plus de recul, que l'Etat-Providence ne représente dans l'Histoire contemporaine qu'une brève parenthèse. Tout le travail idéologique des neocons américains consiste à s'appuyer sur l'influence illégitime du complexe politico-médiatique pour faire accepter le New Deal de Roosevelt comme une regrettable digression, sans rapport avec la crise du libéralisme des années trente.

Exactement ce que les néo conservateurs français tentent actuellement, avec l'aide du complexe politico-médiatique hexagonal. Faire accepter l'idée que les mesures " de gauche" sont de néfastes erreurs, passées et potentielles, sans rapport avec la crise du libéralisme de 2008-2015. Entreprise couronnée de succès pour l'instant dans la mesure où la sociale-démocratie - si tant est qu'elle ait existé en France - n'a plus aucun fondement historique, comme le montre le désarroi programmatique de la gauche française.

Le fonctionnement des Armes de Diversion Massive mis en oeuvre par le complexe politico-médiatique est un des spectacles les plus passionnants de l'époque.

 

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