Nouveaux documents sur la Sncf et la Shoah

Sur Rue 89, Noémie Taylor vient de publier un article fort intéressant faisant le point sur la bataille « mémorielle » que livre actuellement la Sncf aux USA pour emporter plusieurs contrats, malgré les réticences suscitées par son silence à propos de ses responsabilités dans la Shoah.

Sur Rue 89, Noémie Taylor vient de publier un article fort intéressant faisant le point sur la bataille « mémorielle » que livre actuellement la Sncf aux USA pour emporter plusieurs contrats, malgré les réticences suscitées par son silence à propos de ses responsabilités dans la Shoah.

Dans cet article, Jean Marc Dreyfus remarque ironiquement : « Depuis le début, la Sncf a eu une mauvaise politique de mémoire qui lui a beaucoup nui. Aujourd'hui, si elle se donnait la peine de retrouver, par exemple, un certain nombre de documents qu'on lui réclame, elle pourrait calmer bien des fantasmes et faire taire certaines rumeurs. »

De quoi s'agit-il ? Essentiellement de la « convention des transports de l'espèce » au nom de laquelle la Sncf s'est faite payer, y compris par la France libérée, pour les transports sur les segments « franco-français » de la Shoah, c'est à dire entre la Zone sud et Drancy.

L'existence de cette convention avait été révélée par la fameuse « facture Schaechter » à la fin des années 90. Depuis , la SNCF a toujours refusé de produire cette convention la liant à l'Etat (français) , prétendant qu'il n'existait pas d'autre convention que la convention d'armistice de 1940... qui ne concernait que la zone occupée. Cet argument a été décisif pour le Conseil d'Etat, qui, au nom de l'ignorance de cette « convention des transports de l'espèce » (c'est à dire des juifs), a déclaré la justice administrative « incompétente » pour juger les responsabilités civiles de la SNCF dans la Shoah.

Toutefois, un examen minutieux du monumental Rappport Bachelier sur la SNCF sous l'occupation a permis de découvrir une autre archive manquante: une lettre d'accord entre le président SNCF de l'époque (P.E. Fournier) et Laval, premier ministre de Pétain, sur les « conditions de transports des détenus ». Comme le remarque Bachelier, cette archive est anormalement soustraite dans un secteur parfaitement classé des archives SNCF, mais son existence est révélée par une autre archive, aux Archives nationales.

 

Voilà déjà deux des pièces que la SNCF doit fournir d'urgence ! Mais au fait... ces pièces existent aussi du coté de l'Etat, qui en est même le principal dépositaire. Qu'attend-il ?

 

Car l'Etat n'est pas blanc dans cet histoire d'archives. Un (bref) examen des archives du Fonds Schaechter montre par exemple que sa fameuse facture (portant sur le segment Toulouse-Drancy des déportations du 1er trimestre 1944) a fait l'objet d'un contrôle par la France libérée... qui a payée rubis sur l'ongle une fois convaincu que la déportation avait bien été réalisée ! Mieux : après le 8 mai 1945, différents ministères se disputaient encore sur lequel devait payer la déportation... à la SNCF, et non pas sur lequel devait indemniser les déportés !

 

Sur tout cet aspect obscur de notre histoire, je viens de publier une synthèse à paraître le 20 octobre : La SNCF et la SHOAH. Espérons que la SNCF se saisira de l'occasion, conformément au discours de Bobigny du président Pepy, pour faire enfin la lumière en publiant les archives manquantes.

 

Alain Lipietz

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.