Elections européennes de 2019 en France : la rupture de 2017 confirmée

Maintien de l'extrême-droite à un niveau élevé, consolidation du macronisme en tant que parti, éclatement de la gauche, marginalisation de la droite : ces élections européennes ont largement confirmé les bouleversements de 2017

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Tableau des résultats

  • Rassemblement national (Jordan Bardella) : 5 286 939 voix, 23,3 %, 22 élu.e.s (23)
  • LREM/MoDem/Agir/MRSL (Nathalie Loiseau) : 5 079 015 voix, 22,4 %, 21 élu.e.s (23)
  • Europe Ecologie (Yannick Jadot) : 3 055 023 voix, 13,5 %, 12 élu.e.s (13)
  • Les Républicains (François-Xavier Bellamy) : 1 920 407 voix, 8,5 %, 8 élu.e.s (8)
  • La France insoumise (Manon Aubry) : 1 428 548 voix, 6,3 %, 6 élu.e.s (6)
  • PS/Place publique/Nouvelle Donne (Raphaël Glucksman) : 1 403 170 voix, 6,2 % 5 élu.e.s (6)
  • Debout La France/CNIP (Nicolas Dupont-Aignan) : 795 508 voix, 3,5 %
  • Génération.s (Benoît Hamon) : 741 772, 3,3 %
  • Union des démocrates et indépendants (Jean-Christophe Lagarde) : 2,5 %
  • Parti communiste français (Ian Brossat) : 2,5 %
  • Parti animaliste (Hélène Thouy) : 2,2 %
  • Urgence Ecologie (Dominique Bourg) : 1,8 %
  • Union populaire républicaine (Fançois Asselineau) : 1,2 %
  • Listes à moins de 1 % : 2,8 %

NB : certaines listes verront leur nombre d'élus augmenter une fois le brexit consommé. Ce sont les chiffres indiqués entre parenthèses.

Une augmentation surprenante de la participation

C’est sans doute la principale surprise de cette élection, et non des moindres : la participation est en hausse. Et même en forte hausse : 50,1 % des électeurs inscrits ont pris part au vote, contre seulement 42,4 % aux élections européennes de 2014. C’est même plus qu’au premier tour des élections législatives de 2017 (48,7 %), dont les aboutissements ont sans conteste des impacts on ne peut plus importants sur le quotidien des français. Cette élection européenne a donc été perçue comme étant liée à des enjeux importants, qui la dépassent sans doute assez largement. Cela n'est pas si surprenant si l'on tient compte du fait qu'il s'agit de la première élection depuis les élections présidentielle et législatives. Il convient toutefois de tempérer cette tendance à la hausse avec la réalité de ce chiffre : la moitié du corps électoral a préféré bouder les urnes, confirmant par-là même l’abstention massive devenue une quasi-norme lors de tous les scrutins en France à l’exception de l’élection présidentielle. Notons par ailleurs que la participation est en hausse partout dans l’Union européenne et dans pas moins de 20 États-membres. Ce regain de participationnisme n'est donc pas spécifiquement français.

La participation est relativement homogène sur l’ensemble du territoire national : 82 départements affichent un taux de participation supérieur à 50 %. C’est en outre-mer qu’on participe le moins, avec des niveaux de participation inférieur à 30 % des inscrits à Saint-Pierre-et-Miquelon, à Mayotte, en Polynésie française, en Nouvelle-Calédonie, en Martinique, à Saint-Martin/Saint-Barthélemy, en Guadeloupe et en Guyane, où seulement 13,4 % des électeurs inscrits se sont rendus aux urnes. Les deux départements de Corse ainsi que la Seine-Saint-Denis enregistrent moins de 40 % de participation. Dans tous les autres départements, on observe un minimum de 45,0 % (Val d’Oise) et un maximum de 59,2 % (Lot). Les départements du sud-ouest ont été particulièrement participationnistes, de même que Paris. Les départements de la région Grand-Est et de l’Île-de-France hors Paris enregistrent à l’inverse les niveaux d’abstention les plus importants.

La participation électorale reste marquée par des biais sociologiques très forts. Plus on est âgé, plus on vote : de 40 % chez les moins de 35 ans, la participation atteint 65 % parmi les électeurs âgés de 70 ans ou plus[1]. Elle, comme d’ordinaire, plus élevée parmi les cadres que parmi les professions intermédiaires, les employés et les ouvriers. En revanche, le niveau de diplôme n’a cette fois-ci pas été un critère discriminant, la participation étant quasi-identique chez les personnes ayant arrêté leurs études avant le bac et chez celles ayant décroché un diplôme du supérieur. Le niveau de revenu reste un marqueur fort : de 40 % parmi les français les moins fortunés, la participation atteint 56 % chez ceux jouissant des revenus les plus élevés.

Par rapport au vote au premier tour de l’élection présidentielle, les électeurs les plus mobilisés ont été ceux de Benoît Hamon (62 %), d’Emmanuel Macron (60 %), de Marine Le Pen (57 %) et de François Fillon (56 %). Seuls 45 % des anciens électeurs de Jean-Luc Mélenchon se sont déplacés, ce qui n’est pas étranger au résultat de la France insoumise comme nous le verrons.

Un résultat élevé mais pas exceptionnel pour le RN

Avec 23,3 % des suffrages exprimés, le Rassemblement national de Marine Le Pen, dont la liste était conduite par Jordan Bardella, est le parti ayant obtenu le plus de voix. Ce résultat n’a toutefois plus rien d’exceptionnel pour ce parti, qui avait déjà obtenu, sous son ancien nom de Front national, 24,9 % des suffrages exprimés lors des élections européennes de 2014. D’un scrutin à l’autre, le RN a donc vu son résultat relatif baisser. Il conserve en réalité un étiage proche de celui de Marine Le Pen au premier tour de l’élection présidentielle de 2017 (21,3 %).

La géographie électorale du RN est peu surprenante et confirme sur bien des aspects les résultats du premier tour de l’élection présidentielle de 2017, avec des chiffres particulièrement élevés en outre-mer, dans le nord de l’hexagone, dans le sud-est ainsi que dans quelques départements du Languedoc et du Roussillon. Notons notamment 45,6 % à Mayotte, 31,2 % à La Réunion et 28,4 % à Martin/Saint-Barthélemy pour l’outre-mer, et de belles performances dans ce qu’il convient maintenant de qualifier de bastions de l’extrême-droite, comme l’Aisne (39,9 %), le Pas-de-Calais (38,1 %), la Haute-Marne (36,1 %), les Ardennes (35,9 %) et la Meuse (34,1 %). Il est tout à fait saisissant de constater que cet ordre d’arrivée était déjà exactement le même pour le premier tour de l’élection présidentielle avec Marine Le Pen. Le succès du RN tient donc essentiellement, pour ne pas dire exclusivement à une bonne mobilisation de ses électeurs.

Sans surprise également, le RN obtient des résultats significativement inférieurs à sa moyenne nationale à Paris et dans la petite couronne ainsi qu’en Bretagne. Mais les zones de faiblesses à proprement parler se font rares : seuls 8 départements accordent moins de 15 % de leurs suffrages à la liste Bardella.

Le vote RN est peu lié à l’âge, même si on relève une faiblesse marquée chez les 18-24 ans (15 %) et un niveau plus élevé parmi les 50-59 ans (30 %). Le RN est mieux représenté chez les hommes (25 %) que chez les femmes (19 %), un gender gap habituel pour les électeurs de ce parti. Côté catégories professionnelles, peu de surprises là aussi : le RN est plébiscité par les ouvriers (40 %) et atteint un niveau élevé chez les employés (27 %) mais est boudé par les cadres (13 %). Notons toutefois que le niveau de 22 % dans le vote des retraités est particulièrement élevé, les électeurs les plus âgés ayant jusqu’alors été beaucoup moins nombreux à voter pour l’extrême-droite. Le niveau de diplôme marque fortement le vote RN : plus on est diplômé, moins on vote pour ce parti. Le RN atteint ainsi 33 % auprès des électeurs n’ayant pas atteint le bac, contre 12 % seulement chez les titulaires d’un bac+3 et plus. Même observation concernant le niveau de revenu : plus on est fortuné, moins on vote RN, de 30 % parmi les électeurs déclarant appartenir à un foyer touchant moins de 1200€ par mois à 18 % parmi ceux touchant plus de 3000€ par mois.

En dépit de la polémique provoquée par le ralliement fortement médiatisé d’un conseiller régional LFI lors de l’avant-dernière semaine de campagne, le RN a peu séduit à gauche, n’attirant que 4 % des électeurs ayant voté pour Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle. Il a en revanche capté le vote de 18 % des anciens électeurs de François Fillon, ce qui illustre la radicalisation de beaucoup d’électeurs de droite. Notons enfin que 23 % des anciens électeurs de Nicolas Dupont-Aignan et 78 % des anciens électeurs de Marine Le Pen ont voté RN. Les électeurs RN sont donc pour l’essentiel… Des électeurs RN.

La majorité présidentielle, digne remplaçante de la droite ?

Avec 22,4 % des suffrages exprimés, la liste LREM/MoDem/Agir conduite par Nathalie Loiseau aura limité la casse, mais guère plus. Seule et unique liste favorable au gouvernement, elle se situe à un niveau inférieur à celui d’Emmanuel Macron au premier tour de l’élection présidentielle (24 %). C’est de bien mauvais augure pour les élections locales, qui s’annoncent périlleuses pour LREM et ses alliés hors ralliement d’édiles bien implantées en provenance du PS ou de LR.

C’est en Polynésie française (43,3 %) et à Wallis et Futuna (37,1 %) que la liste « Renaissance » obtient ses meilleurs résultats. Notons également une belle performance auprès des français établis hors de France (36,8 %). En métropole, la géographie électorale de LREM épouse à bien des égards les contours de la carte du vote de droite, avec de bons, voire d’excellents résultats dans les Hauts-de-Seine (33,6 %), à Paris (32,9 % très concentrés dans les arrondissements aisés du centre et de l’ouest de la capitale), dans les Yvelines (30,0 %) ou encore en Vendée (26,8 %), dans le Rhône (26,2 %) et en Mayenne (25,9 %). Autant de départements qui avaient accordé à François Fillon des niveaux nettement supérieurs à sa moyenne nationale à l’élection présidentielle de 2017. D’ailleurs 27 % des anciens électeurs de Fillon déclarent avoir voté LREM pour ces élections européennes. Si l’on tient également compte du fait qu’un gros quart des anciens électeurs d’Emmanuel Macron se sont reportés sur des listes de gauche (14 % EELV, 11 % PP/PS et 4% LFI, Génération.s ou PCF), et que 9 % des anciens électeurs de Nicolas Dupont-Aignan ont voté LREM, on peut dire qu’on assiste à une droitisation à marche forcée de l’électorat macroniste. C’est d’autant plus vrai que seuls 57 % des anciens électeurs d’Emmanuel Macron apportent leur voix à la liste LREM, alors que le résultat de cette liste est très proche du résultat de Macron au premier tour de l’élection présidentielle.

La sociologie de l’électorat LREM se distingue sur un point de celui de la droite : cet électorat est majoritairement masculin (25 %, contre 19 % chez les femmes). En revanche, sur les autres caractéristiques, le virage à droite est corroboré : plus on est âgé, plus on vote LREM, en partant de 12 % auprès des 18-24 ans pour parvenir à 33 % auprès des 70 ans et plus. Une pyramide des âges qui était jusqu’ici caractéristique du parti LR. Côté catégories professionnelles, on retrouve logiquement un niveau très levé parmi les retraités (30 %) mais aussi parmi les cadres (28 %) et des niveaux inférieurs à la moyenne nationale chez les autres catégories d’actifs, en particulier les ouvriers (12 %). Si le niveau de diplôme n’a pas vraiment eu d’impact sur la propension à voter LREM, les niveaux de revenus ont en revanche eu une influence très forte : plus on est fortunés, plus on vote LREM, de seulement 11 % pour les électeurs dont le niveau de revenu du foyer est inférieur à 1200€ par mois à 26 % pour ceux dont le niveau de revenu du foyer excède 3000€ par mois.

L’électorat de la liste « Renaissance » est donc un électorat âgé, aisé, bien représenté dans les couches supérieures de la société, massivement issu des rangs de la droite. LREM a, en quelque sort, remplacé LR lors de cette élection.

La droite traditionnelle en voie de disparition

C’est l’un des plus grands perdants de cette élection : le parti LR essuie la pire humiliation électorale de son existence lors de ces élections européennes. Avec 8,5 % des suffrages exprimés, c’est peu dire que le parti dirigé par Laurent Wauquiez est laminé, on est bien loin des 20 % récoltés par François Fillon au premier tour de l’élection présidentielle, ou des 112 députés élus dans la foulée aux législatives (deuxième groupe de l’Assemblée nationale). Ce résultat sonne comme une très lourde défaite pour la ligne nationale-identitaire de Wauquiez, qui a d'ailleurs rapidement démissionné de la présidence du parti, et pose la question de la survie du parti en tant que tel.

La géographique électorale de la liste LR montre des zones de forces qui restent cantonnés aux forteresses électorales ancestrales de la droite conservatrice, avec 19,6 % en Haute-Loire (département de Laurent Wauquiez, tout un symbole !), 16,8 % dans le Cantal voisin, 13,3 % en Lozère, 12,4 % dans les Yvelines, 11,8 % dans les Hauts-de-Seine ou encore 11,4 % dans les Alpes Maritimes. Autant de départements dans lesquels, à l’exception de la Haute-Loire, LR n’est pas parvenu à contenir la concurrence de LREM auprès de son électorat traditionnel.

Tout au plus peut-on citer quelques bons résultats en Corse ou en outre-mer (et encore, en passant outre les quasi-disparitions en Guyane, en Guadeloupe ou à La Réunion). Mais dans d’autres fiefs traditionnels, comme la Haute-Savoie et la Vendée, la droite est littéralement écrasée par le macronisme. Dans d’autres zones de force, comme le Grand-Est, c’est cette fois-ci le RN qui marginalise les troupes de François-Xavier Bellamy. Dans certains des départements dans lesquels le RN est le plus fort, LR est presque inexistant : 5,9 % dans le Pas-de-Calais, 6,3 % dans le Nord, ou encore 6,6 % dans la Somme. Et ne parlons pas des bastions de la gauche : 5,0 % en Seine-Saint-Denis, 5,2 % en Ariège.

Car le parti LR s’est retrouvé littéralement écartelé entre LREM et le RN : parmi les anciens électeurs de François Fillon, seuls 34 % ont voté pour la liste Bellamy. 27 % ont voté LREM et 18 % ont voté RN. 9 % se sont même reportés sur la liste UDI de Jean-Christophe Lagarde dont la déroute faisait pourtant peu de doutes. Du fait de cet affaiblissement général, LR n’a plus d’électorat très marqué sociologiquement parlant. Tout au plus pouvons-nous mentionner une surreprésentation parmi les âgés et les plus fortunés, mais c’est sans commune mesure avec ce qu’on avait pu observer par le passé et surtout ces électeurs ont massivement rallié LREM.

Signe que LR a totalement perdu pied chez une partie de son électorat de prédilection, le parti est dominé par LREM parmi les catholiques pratiquants, dont 37 % ont apporté leur voix à la liste conduite par Nathalie Loiseau, contre seulement 22 % à la liste Bellamy (source La Croix).

Cantonné à un socle électoral rabougri, l’avenir de la droite française semble compromis. Les prochains mois vont sans doute être particulièrement agités pour Les Républicains.

La gauche bouge encore !

On la donnait percluse de divisions, réduite à un quart des suffrages exprimés. La gauche se retrouve effectivement très divisée, mais, de manière assez surprenante, parvient à fédérer un tiers des votants. Soit une progression par rapport au premier tour de l’élection présidentielle et aux élections législatives de 2017.

La poussée écologiste

Au sein de ce bloc de gauche, la liste Europe Ecologie triomphe littéralement. Avec un inattendu 13,5 %, EELV et leurs alliés de l’Alliance écologiste indépendante et de la Fédération Régions et Peuples Solidaires mettent à bonne distance La France Insoumise. C’est le deuxième meilleur résultat des écologistes en France après les 16,3 % des élections européennes de 2009.

La géographie électorale des écologistes est presque caricaturale, à un détail près : les meilleurs résultats se trouvent dans les deux départements Corse, qui ne sont pas à proprement parler des bastions écolos. Mais la présence en neuvième position sur la liste de l’autonomiste corse François Alfonsi a valu à Yannick Jadot le soutien du président de l’exécutif corse Gilles Simeoni, ce qui n’est sans doute pas sans rapport avec ces résultats hors norme (22,8 % en Haute-Corse et 21,1 % en Corse-du-Sud).

En dehors de ça, peu de surprises : les écologistes retrouvent leurs zones de force habituelles en Île-de-France (Paris, Val-de-Marne), dans l’ancienne région Rhône-Alpes (Rhône, Isère, Savoie, Haute-Savoie, Drôme) ou encore en Bretagne (Ille-et-Vilaine, Finistère et par extension Loire-Atlantique), où ils obtiennent des résultats excédant largement les 15 %. On retrouve, comme en 2009, des résultats très élevés dans les villes-centre des grandes métropoles : citons 24,3 % à Rennes, 24,3 % à Nantes, 22,4 % à Grenoble, 21,5 % à Bordeaux, 21,3 % à Toulouse, 20,9 % à Lyon, 20,7 % à Strasbourg, 19,9 % à Paris ou encore 19,4 % à Montpellier.

D’un point de vue sociologique, gare aux préjugés : l’électorat écolo n’est pas (que) un électorat « bourgeois-bohème » urbain. C’est un électorat très majoritairement féminin (17 %, contre 9 % chez les hommes), très jeune (25 % chez les 18-24 ans, 28 % chez les 25-34 ans, beaucoup moins chez les électeurs plus âgés avec notamment un piteux 5 % parmi les 70 ans et plus), fortement diplômé, bien représenté chez les cadres (20 %) mais aussi parmi les professions intermédiaires (21 %) sans pour autant être marginal du côté des catégories populaires (13 % chez les employés, 12 % chez les ouvriers, 13 % chez les chômeurs). Le découpage de l’électorat par échelles de revenus ne fait d’ailleurs pas apparaître de déterminismes de classe dans le vote écolo : de 12 % chez les personnes dont le ménage touche moins de 1200€ par mois, on arrive à 15 % chez ceux touchant plus de 3000€ par mois.

L’électorat EELV est avant tout un électorat de gauche : 19 % des anciens électeurs de Jean-Luc Mélenchon et 24 % des anciens électeurs de Benoît Hamon ont glissé un bulletin EELV dans l’urne dimanche 26 mai, du moins parmi ceux qui sont allé voter. Mais la liste Jadot a aussi séduit 14 % des anciens électeurs d’Emmanuel Macron et 9 % de ceux de Nicolas Dupont-Aignan. Les prises sont plus résiduelles du côté de Marine Le Pen (5 %) et de François Fillon (4 %). De nombreux anciens électeurs socialistes qui avaient voté pour Emmanuel Macron dès le premier tour de l’élection présidentielle, et qui sont déçus de l’action gouvernementale, ont sans doute vu dans le vote EELV un refuge.

Bien que ce résultat, qui reste en définitive assez modeste, ait redonné le sourire aux dirigeants d’EELV, il doit toutefois être nuancé car le socle est friable : d’après l’enquête conduite le jour du vote par Harris Interractive, 40 % des électeurs écologistes ont pris leur décision quelques jours avant le vote, et 15 % le jour-même. Un électorat particulièrement volatile, donc.

Une débâcle inattendue pour La France insoumise

Avec 6,3 %, la France insoumise essuie une cuisante défaite. Ce résultat est sans rapport avec les 19,6 % obtenus par Jean-Luc Mélenchon au premier tour de l’élection présidentielle, ni même avec les 11,1 % obtenus au premier tour des élections législatives de 2017. Ce résultat est même inférieur à celui des listes Front de gauche aux élections européennes de 2014 (6,6 %), même s’il faut tenir compte du fait que le PCF présentait cette fois-ci une liste concurrente. Le ralliement d'une fraction du PS derrière Emmanuel Maurel et Marie-Noëlle Lienemann n'a sans doute rien apporté à LFI d'un point de vue électoral.

Les zones de forces du mouvement de Jean-Luc Mélenchon sont faméliques : on relève 11 % en Seine-Saint-Denis et 10,7 % en Ariège, départements dans lesquels le mouvement compte plusieurs députés. Les résultats sont également nettement supérieurs à la moyenne nationale en outre-mer : 19,0 % à La Réunion, 13,6 % en Guyane, 13,0 % en Guadeloupe, 12,9 % en Martinique, 11,9 % à Saint-Pierre-et-Miquelon. Il est probable que ces départements et territoires d’outre-mer aient été sensibles à la présence en 4ème position sur la liste LFI du député européen réunionnais Younous Omarjee, élu en 2014 sous les couleurs de l’Alliance des outre-mer.

En dehors des territoires précités, LFI parvient à faire un petit mieux que sa moyenne dans des bastions traditionnels de la gauche, en particulier dans le Midi et le Massif central. On note 8,5 % dans la Somme, département où est élu François Ruffin.

Les grandes villes et chefs-lieux qui avaient apporté de nombreux suffrages à Jean-Luc Mélenchon lors du premier tour de l’élection présidentielle ont visiblement cette fois-ci préféré la liste Europe Ecologie, même si les insoumis y obtiennent des résultats supérieurs à la moyenne. LFI atteint 10,3 % à Lille, sans doute aidée par la notoriété de ses deux jeunes députés lillois, Ugo Bernalicis et Adrien Quatennens. Même constat à Montreuil, ville d’élection du député Alexis Corbière : 12,7 % (soit un peu plus de la moitié du score d’EELV), ou encore à Saint-Denis, qui a élu Éric Coquerel député en 2017 (15,6 %, devant EELV mais derrière LREM). En revanche, on ne relève que 8,2 % à Marseille, ville où est pourtant élu Jean-Luc Mélenchon en personne. Montpellier, dans laquelle Mélenchon caracolait en tête du vote présidentiel avec plus de 30 % des voix et où est élue la députée Muriel Ressiguier, n’accorde que 9,8 % de ses suffrages à la liste conduite par Manon Aubry. Les résultats ne sont guère plus brillants au Havre (9,2 %), à Toulouse (8,8 %) et à Grenoble (7,8 %), villes qui avaient également placé Jean-Luc Mélenchon en tête au premier tour de l’élection présidentielle et où le PS est parfois devant. Une analyse du vote bureau de vote par bureau de vote à Grenoble met en évidence un phénomène de migration massif des électeurs mélenchonistes vers la liste écologiste. Dans ces villes, LFI conserve toutefois un ancrage relativement fort dans les quartiers populaires.

La sociologie de l’électorat LFI est peu marquée, ce qui n’a rien de surprenant compte tenu de la faiblesse du résultat. Si la surreprésentation parmi les plus jeunes s’est largement étiolée (9 %), on relève encore et toujours une faiblesse très marquée auprès des plus âgés (2 %). Les professions intermédiaires et les employés (10 et 11 %) sont les CSP qui ont le plus voté LFI, comme lors des scrutins précédents. LFI atteint 12 % chez les électeurs dont le foyer touche moins de 1200€ par mois, ce qui est là aussi un héritage de l’ancrage du vote Mélenchon parmi une partie des catégories populaires.

Depuis la présidentielle, LFI s’est montrée incapable d’attirer de nouveaux électeurs. Elle ne retrouve que 36 % des anciens électeurs de Mélenchon qui ont bien voulu se déplacer pour aller voter (55 % ne l’ont pas fait). Elle n’a capté le vote que de 7 % des électeurs qui avaient voté pour d’autres candidats à l’élection présidentielle. 19 % de ces électeurs ont préféré voter EELV, 11 % ont voté PCF, 8 % ont voté PS et 6 % ont voté Génération.s… Soit 44 % d’électeurs apportant leurs voix à des listes de gauche autres que LFI. Contrairement à certaines affirmations péremptoires entendues dans certaines émissions de TV ou de radio, il n’y a pas de porosité entre le vote LFI et le vote RN : seuls 4 % des anciens électeurs de Jean-Luc Mélenchon se sont reportés sur la liste conduite par Jordan Bardella.

Un Parti socialiste devenu résiduel

En dépit de son alliance avec Raphaël Glucksman et son parti Place publique, le PS n’est pas parvenu à se relever de sa déroute de 2017. Avec 6,2 %, la liste PS/PP est la dernière à parvenir à franchir le seuil d’éligibilité. Ses meilleurs résultats sont à rechercher du côté des bastions traditionnels de la gauche, ce qui lui donne une géographie électorale assez proche de celle de LFI, avec des zones de forces plutôt concentrées dans le sud-ouest et le Massif central, et seulement deux départements dans lesquels la barre des 10 % des franchie : Saint-Pierre-et-Miquelon (11,0 %) et les Landes (10,5 %). Le fait que Paris place la liste Glucksman à un niveau sensiblement supérieur à celui de la Seine-Saint-Denis en dit long sur le décrochage du PS auprès des catégories populaires urbaines.

L’électorat de la liste PS/PP est plutôt âgé et peu marqué socialement parlant, bien qu’on observe une faiblesse parmi les bas revenus et les ouvriers, signe que ce parti a perdu, sans doute pour de bon, la composante populaire de son électorat. Un électorat composé en grande majorité d’anciens électeurs de Benoît Hamon, bien que 8 % des anciens électeurs de Jean-Luc Mélenchon et 11 % des anciens électeurs d’Emmanuel Macron aient également glissé un bulletin de vote Glucksman dans l’urne dimanche dernier. En somme, un électorat socialiste résiduel, dépourvu de bastion électoral. Le PS ne semble plus devoir être qu’une force d’appoint pour d’autres forces de gauche voire, comme l’est maintenant le PCF, un simple réseau d’élus locaux.

Avec 3 députés européens élus (sur les 6 obtenus par la liste Glucksman, 2 sont membres de Place publique et 1 de Nouvelle Donne), le Parti socialiste n’aura jamais envoyé une délégation aussi faible au Parlement européen.

Le nouvel échec de Benoît Hamon

Pour le premier test électoral de Génération.s, le nouveau parti de Benoît Hamon, l’échec est lourd. Avec 3,3 % la liste « Printemps européen » parvient seulement à se faire rembourser ses frais de campagne et n’obtient aucun élu. Il n’y a pas à proprement parler de zone de force pour Génération.s, qui obtient son meilleur résultat départemental dans le Finistère avec seulement 6,0 % des suffrages exprimés. Il ne passe la barre des 5 % que dans trois autres départements : la Seine-Saint-Denis, Saint-Pierre-et-Miquelon et les Côtes d’Armor. Ses meilleurs résultats sont, comme pour le PS, concentrés dans les zones de force traditionnelles de la gauche, dans le massif central et le sud-ouest, avec quelques résultats plus élevés sur la façade atlantique et notamment en Bretagne, région dont Benoît Hamon est originaire.

L’électorat Génération.s est peu marqué sociologiquement, avec toutefois des résultats un peu meilleurs parmi les électeurs les plus jeunes, les cadres et les électeurs jouissant des revenus les plus modestes. Seuls 23 % des anciens électeurs de Benoît Hamon à l’élection présidentielle ont voté Génération.s, qui n’a pas pu compter sur d’autres renforts malgré un petit apport d’anciens électeurs de Jean-Luc Mélenchon.

L’avenir de ce parti semble compromis, surtout depuis que Benoît Hamon a annoncé son retrait de la vie politique.

La confirmation de la marginalisation du PCF

L’effort de renouvellement produit par le Parti communiste avec la candidature de Ian Brossat et une communication dépoussiérée n’y auront rien changé : le PCF est marginal, semble-t-il pour de bon. Avec 2,5 % des suffrages exprimés, la liste communiste fait un peu moins qu’aux élections législatives de 2017 (2,7 %). Depuis la dissolution du Front de gauche, le PCF s’est avéré incapable d’exister dans les urnes sous ses propres couleurs. Pour la première fois, il ne comptera aucun représentant au Parlement européen. Ses zones de forces restent limitées aux aires d’influence traditionnelles du communisme français : on relève 5,8 % en Seine-Saint-Denis, 4,9 % dans l’Allier, 4,6 % dans le Val-de-Marne, 4,4 % dans le Puy-de-Dôme, notamment. Des résultats qui globalement restent donc faibles, voire très faibles, on compte même 5 départements dans lesquels le PCF n’atteint pas les 1 %. Le seuil de remboursement des frais de campagne étant fixé à 3 %, l'addition promet d'être lourde.

L’électorat communiste n’est pas marqué socialement et essentiellement composé d’anciens électeurs de Jean-Luc Mélenchon, que le parti soutenait lors de l’élection présidentielle.

L’existence de ce parti sur la scène politique semble devoir se limiter à un échelon local, où il conserve un maillage d’élus locaux de plus en plus modeste. Il va sans dire que les élections municipales de 2020 seront déterminantes pour le PCF.

Pas de miracle pour les « petites listes »

Il y avait 34 listes en lice pour des élections européennes. 21 d’entre elles ont recueilli moins de 1 % des suffrages exprimés. Et non des moindres : citons notamment la liste Lutte ouvrière conduite par Nathalie Arthaud, la liste Les Patriotes conduite par l’ex-FN Florian Philippot, qui a donc totalement raté sa dissidence ou encore les listes se revendiquant du mouvement des gilets jaunes, dont celle conduite par le comédian Francis Lalanne. Le manque de moyens financiers, d’exposition médiatique ou de notoriété des têtes de liste ne suffit pas à expliquer ces résultats.

En effet parmi ces « petites listes » deux tirent leur épingle du jeu. La liste « Urgence écologie » conduite par Dominique Bourg et soutenue par Génération écologie de Delphine Batho et le Mouvement écologiste indépendant d’Antoine Waechter obtient 1,8 % des suffrages exprimés. Ce n’est pas la première fois qu’une liste écologiste concurrente à celle d’EELV obtient quelques voix. En 2009, la liste de l’Alliance écologiste indépendante avait obtenu 3,6 % (cette fois-ci l’AEI a fait alliance avec EELV, décrochant deux sièges de députées européennes). C’est, en quelque sorte, la poussière d’étoile qui accompagne la percée de la liste écologiste « officielle ».

Citons également les 2,2 % de la liste du Parti animaliste soutenue par Brigitte Bardot. Un résultat plus qu’honorable pour un parti dépourvu d’élus et dont la tête de liste, Hélène Thouy, est totalement inconnue du grand public. D’ailleurs l’affiche officielle de cette liste ne comportait pas le visage de Mme Thouy mais celui… d’un chien. Ce résultat met en évidence l’intérêt croissant apporté par les français à la question de la condition animale. Une spécificité qui n’a rien de française : en Allemagne, aux Pays-Bas et au Portugal, des listes analogues ont même décroché des sièges de députés européens.

Enfin avec 1,2 %, François Asselineau et son UPR n'arrivent décidément pas à convaincre les français de l'impérieuse nécessité, selon eux, de faire sortir la France de l'Union européenne.

Les sondages se sont-ils trompés ?

Alors qu’ils avaient été d’une remarquable précision pour les élections européennes de 2014, les sondages ont été plutôt défaillants. Ils ont en particulier largement sous-estimé la liste Europe Ecologie, tout aussi largement surestimé la liste Les Républicains, et légèrement surestimé la liste France insoumise. Ils ont en revanche plutôt bien su anticiper les résultats du RN et de LREM. Dans leurs dernières enquêtes, tous les instituts donnaient le RN en tête des votes, ce qui s’est effectivement produit. Ils ne se sont également pas trompés sur la capacité des listes PS, Génération.s et PCF à franchir ou à ne pas franchir leur seuil d’éligibilité fixé à 5 %.

Il n’est toutefois pas très juste d’incriminer les instituts de sondages quant à leur incapacité à anticiper parfaitement le résultat de ce scrutin. Les sondages d’intentions de vote sont aussi une affaire de dynamiques. Dynamiques qui envoyaient plusieurs signaux : LR était donné à la baisse, EELV à la hausse et LFI à la baisse dans la plupart des dernières enquêtes publiées. Ce qui donnait déjà des indications quant à un résultat par nature imprévisible compte tenu du fait qu’un grand nombre d’électeurs ont pris leur décision au cours de la dernière semaine, voire le jour du vote (38 % au total d’après l’enquête conduite le jour du vote par Harris Interractive).

Que va-t-il se passer maintenant ?

Ce premier scrutin depuis les élections législatives de 2017 a confirmé, voire amplifié les tendances qui s’étaient enclenchées lors du premier tour de l’élection présidentielle, à la différence près que le vote de gauche, qui s’était largement polarisé sur la candidature de Jean-Luc Mélenchon, apparaît cette fois-ci comme étant particulièrement divisé, et que la droite traditionnelle se retrouve complètement marginalisée.

Les élections municipales de mars 2020 vont rapidement arriver et cela va poser de nombreuses questions aux différentes forces politiques en fonction de leurs résultats. La capacité des différentes composantes de la gauche à conclure des alliances peut peser lourd dans certaines communes, en particulier dans les grandes villes. Les écologistes, qui ne dirigent que la ville de Grenoble parmi celles-ci, seront sans doute tentés de défendre leurs couleurs dans l’espoir de nouvelles conquêtes. Le PS et le PCF lutteront pour préserver leurs dernières municipalités. Quant à la France insoumise, son affaiblissement lui laisse en réalité peu d’alternatives : si elle ne consent pas à des alliances, elle risque de se retrouver en grande partie bredouille en termes d’élus.

Le RN, peu doté en élus locaux, peut cette fois-ci espérer consolider ses positions, en particulier dans de nombreuses communes du nord de la France où il a parfois obtenu des résultats considérables. Le département du Pas-de-Calais, en particulier, s’annonce comme une terre de conquête pour l’extrême-droite. Le RN peut même raisonnablement tabler sur la conquête du conseil départemental en 2021 s’il y consacre les moyens nécessaires.

Le parti qui a sans doute le plus à perdre dans cette histoire, c’est bien entendu LR. Après la vague bleue de 2014, le parti contrôle de très nombreuses municipalités. Que vont devenir tous ces maires de droite qui viennent de voir leurs électeurs grossir les rangs de LREM ?

Car s’il y a bien un parti qui a tout à gagner et pratiquement rien à perdre, c’est celui d’Emmanuel Macron. Le président de la République va sans doute voir de nombreux élus LR venir toquer à sa porte en quête d’investiture. Au gré des transfuges, les élections municipales pourraient en définitive ne pas être si mauvaises que ça pour la macronie.

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[1] Enquête Ipsos / Sopra Steria réalisée du 22 au 25 mai pour France Télévisions, Radio France, RFI et France 24 auprès de 5433 électeurs. C'est cette enquête qui est citée pour les sociologies de vote, sauf mention contraire.

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