Présidentielle ukrainienne : le poids de la géographie électorale

Si Volodymyr Zelensky a fait la démonstration de sa capacité à conquérir des électeurs dans toute l'Ukraine, les résultats de ses adversaires tendent à démontrer une re-polarisation du pays

Un paysage politique instable et morcelé

Avant que les évènements de la place Maïdan surviennent en 2013 et que la guerre civile n'éclate, l'Ukraine connaissait une vie démocratique à peu près stabilisée : le pays était littéralement coupé en deux, entre un Est pro-russe largement acquis au président déchu Viktor Ianoukovytch et à son Parti des régions, et un Ouest pro-européen acquis aux leaders de la "révolution orange", Viktor Iouchtchenko et Ioulia Tymochenko.

Le départ forcé de Ianoukovytch a totalement rebattu les cartes. Le camp pro-russe est annihilé, et Petro Porochenko, candidat activement soutenu par la quasi-intégralité du camp pro-occidental et par les États-Unis, très impliqués dans le conflit, remporte la présidentielle de 2014 dès le premier tour. Il est plébiscité à l'Ouest et profite d'une abstention massive à l'Est ainsi que l'absence d'organisation du scrutin en Crimée, annexée par la Russie, et dans la partie des régions de Donetsk et Louhansk sous contrôle des séparatistes pro-Russie.

Le mandat de Porochenko a été de l'aveu quasi-général une catastrophe. La situation économique du pays s'est dégradée et le président en exercice s'est livré à une dangereuse escalade guerrière avec la Russie, enlisant le conflit dans le Donbass oriental. La belle unité des partisans de l'Euromaïdan s'est rapidement disloquée, chacun y allant de son petit parti politique. Dès les élections législatives de 2014, Poroshenko est contesté dans son propre camp et doit composer avec d'encombrants alliés.

Pendant de longs mois, c'est l'inaltérable Ioulia Tymochenko qui semble devoir faire office de recours : elle est donnée largement en tête des sondages d'intentions de vote, au détriment de Porochenko. Puis la candidature du comédien Volodymyr Zelensky a totalement rebattu dans les cartes dans un contexte de dégagisme maintes fois décrit.

Une géographie électorale en voie de recomposition

Les résultats du premier tour de l'élection présidentielle consacrent le triomphe de Volodymyr Zelensky qui finit très largement en tête du premier tour avec plus de 30 % des suffrages exprimés. Le redressement de la participation dans les régions orientales lui a fortement profité : il dépasse les 40 % dans les oblasts (régions) de Zaporijia, Dnipropetrovsk, Mykolaïv et Odessa, qui comptent de nombreux locuteurs russophones et où le sentiment de nationalité russe est élevé. L'Ouest a été nettement plus rétif à sa poussée, avec des résultats qui le situent le plus souvent en tête mais en-dessous de sa moyenne nationale si l'on fait abstraction de la région de Transcarpatie, peuplée d'une forte minorité ruthène peu favorable au nationalisme ukrainien incarné par Porochenko, ainsi que la région de Tchernivtsi, où subsistent d'importantes populations roumaines et moldaves. Zelensky semble donc avoir fait office de recours pour tous ceux qui n'acceptent pas la fuite en avant du gouvernement en place dans le conflit avec la Russie et l'affirmation d'un nationalisme ukrainien par trop inclusif. S'il reste pro-européen, Zelensky a en effet à plusieurs reprises pris position contre les réformes minorant l'importance de la langue russe dans la société ukrainienne, et affirme clairement vouloir parvenir à une solution de paix avec Vladimir Poutine.

Zelensky n'est en revanche pas parvenu à séduire l'Ukraine occidentale à majorité catholique : la région d'Ivano-Frankivsk a placé Ioulia Tymochenko en tête, tandis que les régions de Lviv et de Ternopil ont plébiscité Petro Porochenko en lui accordant parfois des résultats représentant le double de sa moyenne nationale. Porochenko s'est également imposé dans quelques quartiers de la capitale, Kiev, où il bénéficiait du soutien du maire, Vitali Klitschko. La stratégie de Porochenko a donc été payante sous certains aspects : en multipliant les discours belliqueux, antirusses et nationalistes, il a su fédérer la partie de la population ukrainienne la plus favorable à ce type de discours, lui assurant un socle minimum permettant sa qualification au second tour. Mais dans le même temps, il s'est aliéné, peu ou prou, tout le reste des ukrainiens. Avec moins de 16 % des suffrages exprimés, sa victoire semble compromise, d'autant que ses réserves de voix sont maigres : les multiples autres héritiers d'Euromaïdan, comme Anatoliï Hrytsenko (6,9 %), Ihor Smechko (6 %) ou encore le controversé Oleh Lyashko (5,5 %), tous vétérans usés de la maintenant bien lointaine "révolution orange", sont confinés aux marges, et les 13,4 % de Ioulia Tymochenko, qui s'est affirmée en farouche opposante ces derniers mois, ne lui sont pas forcément acquis. Enfin les électeurs ayant voté pour les candidats pro-Russie ne lui feront pas de cadeaux.

Candidat arrivé en tête du premier tour de l'élection présidentielle ukrainienne de 2019, par circonscription Candidat arrivé en tête du premier tour de l'élection présidentielle ukrainienne de 2019, par circonscription

 

Il est en effet intéressant de constater à quel point les parties des régions de Donetsk et Louhansk restées sous contrôle du gouvernement central demeurent envers et contre tout hostiles à ce dernier : elles placent largement en tête de leurs votes Iouri Boïko, pourtant arrivé quatrième sur l'ensemble du pays avec moins de 12 % des suffrages exprimés. Cet ancien membre du Parti des régions, fervent des défenseurs des intérêts de la minorité russophone, obtient plus de 30 % des voix à Donetsk et de plus de 40 % à Louhansk. Compte tenu de la situation de guerre civile dans ces régions, ces résultats donnent une assez bonne indication de l'opinion des habitants sur le conflit : un rattachement à la Russie s'impose sans doute comme une évidence pour bon nombre d'entre eux. Boïko atteint également un niveau élevé dans la région d'Odessa, qui comprend la plus forte proportion de locuteurs russophones après Donetsk et Louhansk. Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, la division du camp pro-Russie a peut-être privé ce dernier de second tour : la candidature concurrente d'Oleksandr Vilkoul, lui aussi ancien membre du Parti des régions et du "Bloc d'opposition" qui lui a succédé, recueille un peu plus de 4,1 %. Soit un total de 15,8 %... Alors que Porochenko n'a rassemblé que 15,9 % des suffrages exprimés !l

Cette repolarisation du pays, à ses deux extrémités, sur des options politiques irréconciliables, impose un défi à Zelensky, qui devra faire la démonstration de sa capacité à construire une sortie par le haut au marasme actuel. Son élection au second tour faisant peu de doute, il s'agit maintenant de savoir précisément quel est le projet politique de cette candidature jusqu'alors essentiellement satirique et antisystème.

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