En Norvège, la droite remporte une victoire historique

Des élections législatives ont eu lieu en Norvège le 11 septembre 2017. Elles ont été marquées par une victoire historique de la coalition de droite et d'extrême-droite qui dirige le pays depuis 2013 sous la houlette de la Première ministre conservatrice Erna Solberg. Face à elle, la gauche, émiettée et conduite par un Parti travailliste en déclin, n'a pas su incarner une alternative crédible.

Une bipolarisation relative dans un système politique multipartisan

Comme les autres pays nordiques, la Norvège pratique le monocaméralisme, avec une unique chambre élue au suffrage universel pour un mandat de quatre ans, le Storting. Les 169 membres du Storting sont élus à la représentation proportionnelle suivant un mode de scrutin géographiquement mixte : 150 sièges sont répartis entre 19 circonscriptions correspondant aux comtés du pays, qui pourvoient un nombre de sièges proportionnel à leur démographie, soit entre 3 et 18 sièges par circonscription. Les 19 sièges restants sont compensatoires : ils sont attribués au niveau national à tous les partis ayant obtenu au moins 4 % des suffrages exprimés, toujours à la proportionnelle mais en « corrigeant » la répartition des 150 sièges de circonscription, de sorte que la composition finale du Storting soit aussi proche que possible du vote populaire. Cette disposition est capitale pour les « petits » partis, qui obtiennent souvent peu de sièges de circonscription. Bien que complexe, ce mode de scrutin, quasi-identique à celui de la Suède voisine, a pour finalité une proportionnelle intégrale, tempérée par un seuil électoral national de 4 %.

Le système politique norvégien est marqué par un fort multipartisme. Au moment où les élections législatives de 2017 sont convoquées, huit partis siègent au Storting. Depuis 1945, le Parti travailliste est le premier parti de Norvège, un statut qu’il a su préserver d’élections en élections sans discontinuer. Les travaillistes ont dirigé la grande majorité des gouvernements norvégiens entre 1945 et 2013, des gouvernements minoritaires assurant leur stabilité grâce au soutien des parlementaires de la gauche radicale ou des partis de centre-droit. Quelques brèves alternances de droite sont à signaler, les plus longues ayant eu lieu sous le gouvernement du centriste Per Borten, d’octobre 1965 à mars 1971, puis sous le gouvernement du conservateur Kåre Willoch, d’octobre 1981 à mai 1986. Ces gouvernements sont qualifiés de « non-socialistes » dans le langage politique norvégien, constitués des partis « bourgeois », en opposition aux partis « socialistes », à savoir le Parti travailliste et les partis de la gauche radicale, dont le plus éminent représentant est le Parti socialiste de gauche (SV).

Jusqu’en 2005, l’instabilité ministérielle est monnaie courante, et il n’est pas rare de voir un gouvernement travailliste succéder à un gouvernement de droite (ou inversement) en cours de législature, notamment du fait des profondes divisions qui animent les partis de droite. Les élections d’octobre 2005 ont toutefois incité à la bipolarisation, le travailliste Jens Stoltenberg mettant en place le premier gouvernement de coalition de l’histoire de son parti, conduisant les affaires du pays en alliance avec le Parti du centre et le Parti socialiste de gauche. Cette alliance inédite s’avéra être remarquablement stable, survivant aux élections de 2009 et permettant à Jens Stoltenberg de rester en place pendant deux législatures entières, en faisant le quatrième Premier ministre norvégien en terme de longévité. Le bloc des partis de droite, profondément divisé du fait des antagonismes qui opposent les partis de centre-droit (Parti libéral et Parti chrétien-démocrate) au puissant Parti du progrès ancré à l’extrême-droite, a mis du temps à se structurer. Il faudra tout le charisme et le talent de stratège politique d’Erna Solberg pour permettre à son parti, le Parti conservateur, de reprendre l’ascendant sur le Parti du progrès, conduisant la droite à une victoire retentissante en 2013 avec 54 % des suffrages exprimés et une confortable majorité de 96 sièges sur 169. Les divisions perdurent, et ce n’est qu’un gouvernement minoritaire qui peut être mis en place, coalisant le Parti conservateur et le Parti du progrès avec le soutien parlementaire des libéraux et des chrétiens-démocrates.

Quatre ans plus tard, la victoire est de nouveau acquise et ce résultat constitue une performance pour la droite norvégienne : jusqu’ici, un seul gouvernement conservateur sortant, celui de Kåre Willoch, était parvenu à remporter des élections législatives et à se maintenir en place. Une victoire qui a toutefois un goût amer, les forces soutenant le gouvernement d’Erna Solberg n’ayant rassemblé que 48,8 % des suffrages exprimés, moins que les partis d’opposition de gauche.

Une participation stable et relativement élevée

3.765.245 norvégiens se sont rendus aux urnes, soit un taux de participation de 78,2 %. Des chiffres similaires à ceux de 2013, qui étaient en hausse par rapport à 2009. Les norvégiens sont un peu plus nombreux à se rendre aux urnes qu'au début des années 2000, où les taux de participation étaient plus proche de 75 %. Le déclin de la participation constaté dans les années 1990 semble donc s'être stabilisé, sans pour autant atteindre les niveaux extrêmement élevés des années 1980, marquées par une abstention nettement inférieure à 20 %. La Norvège, comme les autres pays scandinaves (Danemark, Islande, Suède) reste l'un des pays parmi les plus participationnistes d'Europe, hors pays dans lesquels la participation est obligatoire, comme la Belgique.

Résultats des élections législatives norvégiennes de 2017 Résultats des élections législatives norvégiennes de 2017

Une victoire historique pour la droite

C’est avant tout une victoire pour le Parti conservateur, qui cède 1,8 point par rapport à 2013 mais consolide sa position de deuxième parti du royaume. Baptisé Høyre (« Droite » en norvégien, cela a le mérite d’être clair !) mais plus communément appelé Parti conservateur, il a été fondé en 1884 avec la mise en place du parlementarisme en Norvège. Conservateur sur les questions de mœurs et libéral sur les questions économiques, son logiciel idéologique est proche de celui des autres grands partis de droite européens. Le Parti conservateur est toutefois plus faible que ses équivalents dans les pays voisins, écopant de résultats électoraux très irréguliers qui l’ont longtemps empêché d’asseoir sa domination sur la droite. Des résultats qui resteront faibles – inférieurs à 20 % – jusque dans les années 1980, âge d’or du parti, qui voient les conservateurs franchir la barre des 30 % et s’installer pendant quatre ans et demie à la tête du gouvernement sous la férule de Kåre Willoch, grâce à des alliances avec le Parti du centre et le Parti chrétien-démocrate. Mais ce gouvernement sera renversé en 1986, permettant un retour aux affaires des travaillistes, eux-mêmes renversés fin 1989 au profit d’un nouveau cabinet conservateur dirigé par Jan P. Syse, qui sera défait un an plus tard lors des élections de 1993. Jusqu’en 2013, les conservateurs resteront à l’écart des affaires, affaiblis par la montée en puissance du Parti du progrès, qui leur vole leur place de second parti du royaume en 1997. Ils seront au mieux un soutien puis un partenaire de coalition pour le chrétien-démocrate Kjell Magne Bondevik, premier ministre d’octobre 1997 à mars 2000, puis d’octobre 2001 à octobre 2005.

En 2004, Erna Solberg, affublée du surnom « Iron Erna » du fait de la radicalité dont elle a fait preuve sur les questions d’immigration lors de son mandat de ministre des collectivités locales de 2001 à 2005, prend la tête du parti. Ses débuts sont difficiles et sa position sera fréquemment menacée, notamment lorsque le Parti du progrès la déborde sur sa droite et la lamine dans les urnes, en 2005 puis à nouveau en 2009. Actant que l’extrême-droite a acquis une position prépondérante dans le système politique norvégien, Erna Solberg fait sauter le cordon sanitaire et tend la main au Parti du progrès, se déclarant prêt à gouverner avec lui. Elle situe ainsi son parti dans un rôle de trait d’union entre le Parti du progrès et les partis de centre-droit, foncièrement hostiles à toute association à un éventuel gouvernement dirigé par l’extrême-droite. Dès lors, le Parti conservateur se place dans la position du seul recours possible pour un retour aux affaires de la droite. Cette stratégie, combiné à l’impopularité croissante du gouvernement Stolenberg et à la popularité d’Erna Solberg, semble porter ses fruits : dès le mois de mai 2010, le Parti conservateur devance le Parti du progrès dans les sondages d’intentions de vote. Le 11 juillet 2011, Anders Behring Breivik, un militant d’extrême-droite militant actif au Parti du progrès de 1999 à 2007, commet un attentat terroriste à Oslo et sur l'île d'Utøya, provoquant la mort de 69 personnes. Ce drame porte indirectement préjudice à l’image du Parti du progrès et permet au Parti conservateur d’affirmer sa montée en puissance. Lors des élections locales du 12 septembre 2011, les conservateurs remportent un succès historique : avec 28 % des suffrages exprimés, ils se rapprochent du Parti travailliste et relèguent le Parti du progrès à un peu plus de 11 %.

Les élections législatives de 2013 confirmeront ces résultats, malgré un léger tassement conservateur (26,8 %) et un redressement du Parti du progrès (16,3 %). Les deux partis, comme leurs dirigeantes s’y étaient engagées, constituent ensemble un gouvernement de coalition. Un gouvernement qui prend les rênes d’un pays exceptionnellement riche et prospère grâce au produit de la vente de pétrole. Depuis 1990, les revenus pétroliers sont en effet placés dans un fonds souverain, le plus important du monde (plus de 700 milliards d’euros en 2016), investi en titres financiers et dans l’immobilier. Equivalent à six fois le budget annuel de la Norvège, la loi encadre strictement les possibilités de recours  à ce fonds pour financer les dépenses publiques : le gouvernement ne peut solliciter chaque année que son rendement. Une manne qui permet tout de même de financer un huitième des dépenses publiques. Cette utilisation prudente des revenus de l’or noir a permis à la Norvège d’absorber coup sur coup la crise économique puis la chute du prix du baril entamée en 2014. Ignorant les problèmes de dettes souveraines qui accablent le reste de l’Europe, le pays affiche une insolente santé économique : le chômage a atteint son plus haut niveau en vingt ans en juillet 2016 avec un taux de sans-emplois de seulement 5 %. Il est même en baisse depuis, se rapprochant des 4 %. Un plein-emploi sans commune mesure en Europe. Une Europe dont le petit royaume de 5,2 millions d’habitants prend bien soin de rester à l’écart : la Norvège n’est pas membre de l’Union européenne ni de la zone euro, et bien que le débat reste prégnant, aucune nouvelle tentative d’adhésion n’a sérieusement été envisagée depuis le « non » à l’adhésion exprimé par les norvégiens lors du référendum de 1994.

Malgré ses orientations libérales, le gouvernement s’est bien gardé de fragiliser le généreux État-providence auquel les norvégiens sont très attachés, consentant tout au plus à quelques réformes fiscales, la baisse des impôts étant le leitmotiv principal de la droite scandinave. L’enjeu n’existant pas à proprement parler à ce sujet, d’autres  questions se sont fait une place de choix dans le débat politique. L’environnement, tout d’abord, avec en toile de fond la nécessaire mutation du modèle économique, qui ne pourra pas éternellement reposer sur la vente du pétrole. Mais aussi et surtout l’immigration. Un sujet que le Parti du progrès sait fort bien exploiter. Ce parti fondé en 1973 était au départ d’inspiration libérale, voire libertarienne (une idéologie à laquelle le parti déclare se référer en 1983), portant des discours anti-fiscalistes, anti-Etat et pro-privatisations. Toutefois, à la fin des années 1980, sous la houlette de Carl I. Hagen, président du parti de 1978 à 2006, son discours évolue peu à peu vers la dénonciation de l’immigration et la promotion de mesures sécuritaires, ce qui lui permet de développer significativement son assise électorale. Au début des années 1990 la frange libertarienne quitte le parti, qui évolue alors vers un modèle de mouvement d’extrême-droite classique, avec une ligne conservatrice, xénophobe et autoritaire, tout en préservant un discours très libéral sur les questions économiques. Fait original, il restera longtemps ambigu sur la question de l’adhésion à l’Union européenne, adoptant une position neutre jusqu’en 2016, date à laquelle il rejoint officiellement le camp des opposants à l’adhésion, laissant le Parti travailliste et le Parti conservateur seuls dans le camp du « oui ». Stigmatisé par les autres partis, le Parti du progrès sera systématiquement mis à l’écart des affaires, handicapant fortement les partis de droite et en particulier le Parti conservateur. Il concède toutefois un soutien parlementaire au gouvernement du chrétien-démocrate de Kjell Magne Bondevik entre 2001 et 2005. Durant cette période, le Parti du progrès gagne en popularité, certains sondages d’intentions de vote en faisant le premier parti du royaume. Les élections locales de 2003 sont un succès retentissant qui permettent au Parti du progrès de conquérir plusieurs mairies. Ce succès est confirmé lors des élections législatives de 2005, au cours desquelles le Parti du progrès s’impose comme deuxième force politique du pays, loin derrière les travaillistes mais largement devant le Parti conservateur.

En 2006, Siv Jensen, une jeune femme de 37 ans, prend la tête du parti, l’orientant dans une direction plus modérée, afin de nouer des liens avec les partis de droite dans l’objectif de participer au gouvernement. Cette ligne ne sera pas désavouée par ses électeurs, qui renouvellent leur confiance au Parti du progrès lors des élections législatives de 2009, remportées par les travaillistes et leurs alliés. Paradoxalement, le réchauffement des relations avec les conservateurs d’Erna Solberg portera préjudice au Parti du progrès, qui dégringole dans les sondages d’intentions de vote au profit de son désormais possible partenaire de gouvernement. En 2011 il est une victime collatérale des attentats meurtriers perpétrés par un de ses anciens adhérents, Anders Behring Breivik. Les élections locales de cette année sont un désastre qui sera confirmé lors des législatives de 2013, où le Parti du progrès cède douze sièges et se retrouve relégué en troisième position. C’est toutefois à cette date qu’il entre pour la première fois au gouvernement, sous la direction d’Erna Solberg, en coalition avec le Parti conservateur.

Cette première participation aux affaires est bien gérée par le Parti du progrès, dans une position de junior partner pourtant traditionnellement inconfortable, surtout pour un parti à l’origine contestataire. Le parti obtient le ministère des finances pour Siv Jensen et surtout quelques ministères stratégiques pour sa communication, le ministère de l’Enfance ou celui de la Justice et de la Sécurité publique. Surtout, à la faveur d’un remaniement en décembre 2015, il décroche un nouveau ministère de l’Immigration et de l’Intégration, à la tête duquel Sylvi Listhaug multipliera les provocations et les polémiques à grands renforts de discours sécuritaires, identitaires et xénophobes. Jouant habilement de la rhétorique de ses porte-paroles tout en maintenant sa participation aux affaires, le Parti du progrès se refait une santé dans l’opinion malgré de piètres résultats lors des élections locales de 2015, progressant dans les intentions de vote pour finalement obtenir 15,2 % des suffrages exprimés, un recul de seulement 1,2 point sur le résultat de 2013.

C’est finalement au centre-droit que la situation s’avèrera être la plus délicate. Le gouvernement, minoritaire au Parlement, doit compter sur le soutien des parlementaires des petits mais non moins indispensables Parti libéral et Parti chrétien-démocrate. Le premier est le plus vieux parti de Norvège, fondé en 1884, avec comme principales revendications à l’époque le parlementarisme, la liberté de religion, le suffrage universel et l’école publique. Puissant jusqu’au début du XXème siècle, son influence sur la vie politique norvégienne a depuis considérablement décliné : durant les années 1970 et 1980, il est même marginal, échouant systématiquement à franchir le seuil des 4 %, se contentant d’une représentation parlementaire limitée voire nulle. Ce n’est qu’à partir de 1997 que les libéraux retrouvent une présence plus importante quoiqu’irrégulière au Storting. Au fil du temps, le Parti libéral a fait évoluer ses orientations idéologiques, plaidant pour un libéralisme économique modéré comme pour un libéralisme politique affirmé, soutenant le multiculturalisme et les libertés individuelles. Depuis les années 1970, il a aussi repris à son compte un certain nombre de revendications environnementalistes. Le Parti libéral a donc acquis une position ambivalente sur l’échiquier politique, proche des partis de gauche sur les questions de société et l’écologie, plus proche des partis de droite sur les questions économiques et sociales. Sur plusieurs sujets, il se situe en opposition avec le Parti du progrès, ce qui l’a conduit à refuser d’intégrer le gouvernement d’Erna Solberg en 2013, tout en apportant un soutien parlementaire. Cette prudence ne l’épargnera pas du jugement des électeurs, mais son recul est toutefois plus limité que ne le laissaient entendre les sondages, et avec 4,4 % des suffrages exprimés il parvient à maintenir un groupe de huit élus au Storting, ce qui est déjà une forme de victoire. Son électorat est essentiellement urbain et issu des couches supérieures de la société norvégienne : le Parti libéral obtient de bons résultats à Oslo (8,4 %) ainsi que le comté d'Akershus où se situe une partie importante de l’agglomération de la capitale (6,5 %). Son audience est beaucoup plus modeste dans les autres comtés du pays, excédant rarement les 4 %.

Le Parti chrétien-démocrate (KrF) est l’un des grands perdants du scrutin de 2017. Avec 4,2 % des suffrages exprimés il écope de son pire résultat à des élections législatives depuis 1936. Cette débâcle inquiète d’autant plus ses dirigeants que les résultats de 2009 et 2013 étaient déjà historiquement faibles. L’électorat chrétien-démocrate reste très présent sur les littoraux du sud du pays, avec une pointe à 12,6 % dans le comté de Vest-Agder, mais à Oslo et son agglomération ainsi qu’au nord et à l’intérieur des terres la tendance est plutôt à la marginalisation. Le KrF est un parti plutôt récent dans l’histoire de la Norvège, fondé dans les années 1930 en réaction à la montée du sécularisme dans le royaume. S’affichant en défenseur de la famille, le KrF est très conservateur sur les questions de société et d’évolution des mœurs (favorable à la limitation du droit à l’avortement, hostile à l’accès au droit au mariage et à l’adoption pour les couples homosexuels, hostile à l’euthanasie), mais est beaucoup plus modéré sur les questions économiques et sociales, où il se situe au centre-gauche. Le parti est très divisé depuis les élections législatives de 2009 au cours desquelles il écope d’un piètre résultat de 5,5 % des suffrages exprimés, entre une aile conservatrice, désireuse d’insister sur la défense des valeurs morales traditionnelles, et une aile « rénovatrice », qui souhaite mettre l’accent sur les revendications sociales. C’est un rénovateur, Knut Arild Hareide, qui dirige le KrF depuis 2011.

Le KrF est le soutien le plus critique et le plus distant du gouvernement d’Erna Solberg. Il a refusé d’intégrer le gouvernement car ses dirigeants rejettent tout travail en commun avec le Parti du progrès. Outre le fait que le KrF est un parti modéré qui abhorre les discours extrémistes et provocateurs de l’extrême-droite, ils voient dans le Parti du progrès un concurrent direct sur leur segment privilégié de l’électorat, à savoir les norvégiens de confession chrétienne attachés aux valeurs morales de la religion. Au regard des piètres résultats obtenus cette année, les spéculations vont bon train quant à la loyauté des chrétiens-démocrates à Erna Solberg, plusieurs observateurs défendant l’hypothèse que le gouvernement ne tiendra pas jusqu’à la fin du mandat et sera tôt ou tard renversé avec à la défection du KrF, qui pourrait alors affirmer sa mutation rénovatrice en se rapprochant du centre-gauche, et ce d’autant plus que le Parti du centre, dont il est proche sur le plan des idées, a vu ses positions renforcées.

Composition du Storting à l'issue des élections législatives de 2017 Composition du Storting à l'issue des élections législatives de 2017

Une social-démocratie en crise au sein d'une gauche morcelée

La crise de la social-démocratie ne semble pas, ou plutôt ne semble plus connaître de frontières. Le Parti travailliste, fondé en 1887, est considéré comme l’un des plus solides d’Europe. Las, avec 27,4 % des suffrages exprimés, il chute de 3,4 points par rapport à 2013 et se montre incapable de reprendre la tête du gouvernement. Le recul des listes travaillistes est général dans tout le pays mais est particulièrement prononcé dans les zones de forces rurales du nord et de l’intérieur des terres, où la concurrence du Parti du centre semble avoir été particulièrement rude. Il est plus modéré dans les zones urbaines du sud. Les résultats restent particulièrement homogènes, avec un minimum de 21 % dans le comté riche et commerçant de Vest-Agder, sur le littoral sud, et un maximum de 35,6 % dans le comté très rural de Hedmark, à l’intérieur des terres.

Les élections locales de 2015, au cours desquelles les listes travaillistes ont rassemblé plus de 33 % des suffrages exprimés, dix point de plus que les conservateurs, avaient pourtant mis en confiance les dirigeants travaillistes. La campagne électorale a été préjudiciable au leader du parti, le multimillionnaire Jonas GahrStøre, dont le style contrastait de façon ironique avec celui de la Première ministre, réputée pour son attrait pour les loisirs populaires, entre parties de « Pokémon Go » et sauts en mini-trampoline. Dans la dernière ligne droite, les sondages d’intentions de vote avaient déjà mis en exergue une véritable glissade dans l’opinion. Ce résultat est d'autant plus marqué qu'il intervient après une législature passée dans l’opposition, une situation souvent favorable à une « remise à niveau » électorale. 27,4 % n'est pas le pire résultat de l'histoire récente du Parti travailliste, mais on s'en approche. Il n’y a qu’en 2001 que ce « record » a été battu, avec un résultat de 24,3 %, jugé désastreux à l’époque. Les travaillistes étaient alors passés dans l’opposition, et s’était nettement redressés quatre ans plus tard avec un résultat de 32,7 % qui leur avait permit de revenir au pouvoir avec l’accession au poste de premier ministre de Jens Stoltenberg. En 2013 la coalition des gauches est battue mais cette défaite était surtout imputable aux partenaires de coalition du Parti travailliste, qui avait maintenu son rang de première force politique du pays avec 30,8 % des suffrages exprimés. Quatre ans plus tard, la tendance semble s’être inversée.

Le Parti travailliste semble en effet être la principale victime du retour en force de ses alliés traditionnels comme de la montée des forces de gauche jusqu’ici maintenues en dehors du Parlement. L’un des grands gagnants de ce scrutin est en effet le Parti du centre, qui a gouverné avec le Parti travailliste entre 2005 et 2013. Le Parti du centre (Sp) est un parti, comme son nom l’indique, centriste, issu du mouvement agrarien, très présent en Europe du nord, et qui défendait à l’origine les intérêts des agriculteurs. Avec le déclin de l’agriculture, il a réorienté son logiciel idéologique dans une direction originale, affirmant une orientation eurosceptique et décentralisatrice, modérément conservatrice et libérale, favorable au maintien des services publics locaux et plutôt réservée face aux politiques écologiques. L’opposition à l’adhésion de la Norvège à l’Union européenne est un marqueur fort de l’identité du Parti du centre : en 1993, il obtient le meilleur résultat de son histoire, 16,7 %, grâce à la campagne énergique de sa dirigeante de l’époque, Anne Enger Lahnstein, alors leader du camp du « non » pour le référendum sur l'adhésion à l'Union européenne de 1994. En franchissant la barre symbolique des 10 %, son deuxième meilleur résultat depuis 1945, le Sp, porté par son jeune leader Trygve Slagsvold Vedum (38 ans), a progressé dans tout le pays, y compris les régions urbanisées du sud, ce qui est un fait nouveau. Il demeure toutefois marginal à Oslo et ses résultats les plus élevés sont tous obtenus dans les régions les plus rurales de la Norvège. Il devient même le premier parti dans le comté de SognogFjordane, à dominante rurale, avec une population faible et dispersée, où ses discours sur le maintien des services publics locaux à sans doute trouvé un écho favorable. Le Sp a aussi tiré profit de sa position dure sur la régulation des populations de loups, un sujet qui a fortement agité le débat politique avant la campagne. Il progresse notamment fortement dans le comté du Finnmark, le plus au nord du pays, très concerné par la question du loup, passant de 3,7 à 14,9 % des suffrages exprimés.

Plus à gauche, le Parti socialiste de gauche (SV) retrouve quelques couleurs, passant d’un désastreux 4,1 % à un résultat plus habituel dans l’histoire récente du parti, avec 6,0 % des suffrages exprimés. Le SV a fortement pâti de sa participation au gouvernement Stolenberg entre 2005 et 2013, ses résultats passant de 12,5 % en 2001 à 8,8 % en 2005, puis 6,2 % en 2009 et enfin 4,1 % en 2013. Il y a essentiellement deux raisons à ce déclin. D’une part, cette participation du SV aux affaires d’un gouvernement de centre-gauche à l’agenda politique très modéré a déplu à une partie de ses électeurs, acquis sur une ligne de dénonciation des compromis du Parti travailliste avec les milieux patronaux. D’autre part, les ministres SV n’ont pas brillé aux affaires, notamment AudunLysbakken, actuel dirigeant du parti et ministre de l’Enfance et de l’égalité de 2009 à 2012, qui a été contraint à la démission suite à des affaires de conflits d’intérêt. Longtemps à la peine dans les sondages d’intentions de vote, le SV semble avoir su tirer profit de la campagne électorale, au cours de laquelle il a fortement mis en avant ses propositions sur la lutte contre le réchauffement climatique, pour se refaire une santé électorale et pour contrer la montée en puissance des écologistes. La géographie électorale du SV reste très traditionnelle pour ce parti, avec des zones de forces dans le nord rural avec jusqu’à 10 % des suffrages exprimés dans le comté de Troms et plusieurs quartiers très favorables à Oslo.

Parmi les grands perdants du scrutin, le Parti de l'environnement - Les Verts (Miljøpartiet De Grønne, MDG) occupe une place de choix. Après avoir obtenu 4,2 % aux élections locales de 2015, le MDG espérait bien franchir le seuil de 4 % conditionnant l’obtention de mandats nationaux à la représentation proportionnelle. Plusieurs sondages d’intentions de vote avaient donné à ses dirigeants des raisons d’espérer. Finalement, avec 3,2 % des suffrages exprimés, le MDG améliore à peine son résultat de 2013 et devra à nouveau compter sur un unique mandat au Storting. En principe, le MDG se situe en dehors du clivage droite-gauche et refuse d’être affilié à l’un des deux grands blocs. Mais les positions du gouvernement de droite en matière de politique environnementale ne peuvent lui laisser envisager un avenir au gouvernement que dans le cadre d’une alliance avec les partis de gauche. Les médias norvégiens comptabilisaient d’ailleurs régulièrement les intentions de vote en faveur des écologistes parmi celles se portant sur le bloc « rouge-vert » (de gauche). Si l’implantation du MDG est réelle dans la capitale, le parti obtenant 5,9 % (et son unique siège) à Oslo, elle demeure faible, voire quasi-inexistante dans les autres régions du pays, où il n’atteint jamais le seuil des 4 %.

Modeste gagnant mais gagnant tout-de-même, le parti Rouge (Rødt), avec 2,4 % des suffrages exprimés, signe une progression de 1,3 points et, surtout, parvient à décrocher un siège au Storting, grâce au succès obtenu à Oslo (6,3 %). Le parti Rouge, fondé en 2007, provient de la fusion du Parti communiste des travailleurs (AKP), d’obédience maoïste, scission du Parti communiste de Norvège (NKP), avec l’Alliance électorale rouge, constitué en 1973 en tant que faux-nez électoral de l’AKP, et qui avait proclamé sa constitution en tant que parti politique en 1991. Depuis, le parti a été rallié par divers groupes, essentiellement issus du trotskysme. Il se revendique toujours du communisme et occupe une place clairement ancrée à l’extrême-gauche de l’échiquier politique. Le parti Rouge a toujours été confiné aux marges, obtenant 1,3 % des suffrages exprimés en 2009 puis 1,1 % en 2013, bénéficiant d’une modeste implantation à Oslo. L’Alliance électorale rouge qui l’a précédé n’avait pas recueilli plus de succès, obtenant tout au plus 1,7 % en 1997 et parvenant à faire siéger l’un des siens au Storting entre 1993 et 1997. Pourtant, grâce aux difficultés éprouvées tant par les travaillistes que par le SV, un espace semble s’être dégagé à gauche pour les rouges : le parti dépasse les 2 % lors des élections locales de 2015 avec quelques exploits (plus de 10 %) dans certaines communes comme Kragerø et Tromsø, et les sondages d’intentions de vote le créditent parfois de scores dépassant le fameux seuil de 4 % des suffrages exprimés permettant de recevoir des mandats nationaux. Les 2,4 % obtenus en 2017 constituent donc une performance inédite pour ce parti, qui s’en est d’ailleurs abondamment félicité. La poussée rouge est générale dans tout le pays, mais le meilleur résultat est, de loin, celui obtenu à Oslo, avec 6,3 % des suffrages exprimés et l’élection en tant que député du jeune - 35 ans - leader du parti, BjørnarMoxnes.

Si le bloc tripartite « rouge-vert » (Travaillistes + Parti du centre + SV) essuie une franche défaite avec 43,7 % des suffrages exprimés, soit 3,3 points de plus qu’en 2013, l’opposition parlementaire de gauche dans son ensemble rassemble 49,3 % des suffrages exprimés, soit plus que les quatre partis de droite. Pourtant, le bloc de droite est majoritaire au Storting, du fait du mode de scrutin, car ses quatre composantes ont toutes atteint le seuil de 4 % des suffrages exprimés au niveau national débloquant l’accès aux mandats nationaux, tandis que ni le MDG, ni le parti Rouge n’y sont parvenus, devant se content chacun d’un siège décroché dans la circonscription d’Oslo.

Des discussions vont maintenant avoir lieu, comme c’est la tradition, pour la formation d’un nouveau gouvernement. Erna Solberg devrait conserver son fauteuil de Première ministre, dans une configuration qui devrait connaître peu de changement, les équilibres à l’intérieur de la coalition de droite et d’extrême-droite étant les mêmes qu’en 2013. Le sort de ce gouvernement sera une nouvelle fois placé dans les mains des petits partis de centre-droit qui pourraient décider, le moment venu, de priver Erna Solberg du soutien de leurs parlementaires. Si la cohérence de la coalition d'Erna Solberg est en cause, il n'est pas évident qu'une autre alliance, autour du Parti travailliste, soit plus homogène. L'hypothèse d'un gouvernement du centre, coalisant Parti du centre, Parti libéral et Parti chrétien-démocrate, avec le soutien de l'un ou l'autre des deux grands partis, comme le premier gouvernement de Kjell Magne Bondevik (1997-2000) en devient d'autant moins absurde. L'histoire doit encore nous dire si un parti prendra la responsabilité de ramener la Norvège vers l'instabilité ministérielle.

Résultats des élections législatives en Norvège depuis 1945 Résultats des élections législatives en Norvège depuis 1945

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