Jour 10 : Quoi, les Bulgares ?
On disait, au XVIe siècle, « tout vient à point qui sait attendre », formule qui signifiait « tout vient à point si l’on sait attendre ». On disait aussi, en sens comparable, « tout vient à point qui peut attendre ».
L'emploi de qui dans le sens de « si l'on », très fréquent chez Montaigne, s’est progressivement éteint, comme les stégosaures, comme les abeilles, comme bientôt nous, l’Homme, parce qu’à la fin il ne devra rien rester sur la Terre qu’un manteau tellurique auréolé de gaz brillant dans l’infini à l'image de Mars ou Vénus, et la locution n'a plus été entendue du commun qu’au prix de l’insertion de la préposition à, entraînant une légère modification du sens (« c’est à celui qui sait attendre qu’échoit le moment venu ce qu’il espérait »).
On trouve dans l’Ecclésiaste (III, 1) ces mots : « Omnibus ora certa est et tempus suum cuilibet caepto sub caelis ». Ils signifient : « Il y a pour tout un instant fixé et chaque entreprise a son temps marqué sous les cieux ». C’est une maxime à l’adresse de ces hommes qui manquent de fermeté dans leurs résolutions et qui compromettent le succès des meilleures affaires par l’avidité ou par l’impatience.
Voici ce que disait Bossuet, au Grand Siècle, à ce sujet : « La science des occasions et des temps est la principale partie des affaires. Précipiter ses affaires, c’est le propre de la faiblesse qui est contrainte de s’empresser dans l’exécution de ses desseins, parce qu’elle dépend des occasions. »
Faut-il convoquer aussi La Fontaine, un peu plus précoce dans l’Histoire, dont la ménagerie a convaincu pour jamais les foules de petits Français que : « Rien ne sert de courir ; / Il faut partir à point » ?
« À qui sait attendre, le temple du temps ouvre ses portes de jade », abonde paraît-il le proverbe chinois – mais évitons d’introduire encore chez nous sans contrôle rien qui vienne aujourd’hui de Chine.
Restons alors en France : il est écrit dans la nouvelle édition du Dictionnaire de l’Académie françoise, imprimée chez Pierre Beaume à Paris, près de l’Hôtel-de-Ville, en 1778, avec approbation et privilège du Roy, que l’ « On dit auſſi proverbialement, qu’Il faut attendre à cueillir la poire, qu’elle ſoit mûre, pour dire, qu’Il ne faut point précipiter une affaire, & qu’on doit attendre qu’elle ſoit en état d’être faite, d’être conclue, &c. »
Enfin bref, tout cela pour dire que, le temps ne pressant pas tant que ça, Gustave avait remis au lendemain de téléphoner à Jérôme.
Gustave, donc, voulut se rappeler au bon souvenir de Jérôme ; ou plutôt, il eut simplement envie d’entendre le son de sa voix. On lui avait inculqué qu’il y avait des heures pour téléphoner aux gens ; ni trop tôt le matin ni trop tard le soir, éviter les moments de repas. Mais Gustave savait bien que Jérôme, sur ce point aussi, était peu regardant sur la politesse conventionnelle. Et qu’il appelait n’importe quand, le jour ou la nuit, en se fichant bien d’interrompre une mastication ou de réveiller. Gustave prit son téléphone et composa le numéro, qui n’était pas enregistré. Il s’aperçut qu’il le connaissait encore par cœur. Il ne s’attendait pas vraiment que Jérôme décroche. Et pourtant si. Gustave entendit une voix à la fois sinistre et rieuse, un mélange qu’il n’avait jamais retrouvé ailleurs. Gustave, anticipant une pointe de gêne, avait un peu prévu ses phrases : « Alors, ça va ? Depuis tout ce temps, qu’est-ce que tu deviens ? » Mais point besoin. Jérôme en l’entendant se contenta d’un bref « Ah tiens, c’est toi », avant de se lancer dans une longue tirade comme si ses conversations avec Gustave avaient cessé la veille. Gustave, avec l’impression d’une complicité jamais perdue, ne s’en plaignit pas, car il avait en toutes situations horreur du small talk et ne se voyait pas échanger avec Jérôme des banalités sur la pluie et le beau temps. Et pourtant, c’était presque de météo que lui parlait Jérôme. Gustave avait eu la nostalgie de Radio-Ploucs, il fut servi.
Jérôme ne sortait jamais, mais il semblait être au courant de tout par ses informateurs villageois ou par la presse locale. Ce jour-là, un discours ministériel avait provoqué son indignation sarcastique. Certes, Gustave avait entendu les propos du ministre de l’Agriculture, mais n’y avait prêté qu’une oreille. Jérôme lui en boucha un coin et, de toute façon, il ne le laissa pas en placer une. « Rejoignez la grande armée de l’agriculture française ! Il faut que les travaux des champs se fassent et, pour qu’ils se fassent, il faut de la main-d’œuvre… Aujourd’hui même, il y a la possibilité d’avoir 200 000 emplois directs dans les métiers de l’agriculture. Je veux lancer un grand appel à l’armée des ombres, un grand appel aux femmes et aux hommes qui aujourd’hui ne travaillent pas, un grand appel à celles et ceux qui sont confinés chez eux dans leur appartement, dans leur maison. À celles et ceux qui sont serveurs dans un restaurant, hôtesses d’accueil dans un hôtel, aux coiffeurs, à celles et ceux qui n’ont plus d’activité, je leur dis rejoignez la grande armée de l’agriculture française, rejoignez celles et ceux qui vont nous permettre de nous nourrir de façon propre, saine. » Jérôme singeait délicieusement les intonations ministérielles. Il se demandait si le ministre, en parlant d’armée des ombres, ne faisait pas tant référence à la Résistance qu’il ne trahissait sa vision du pays réel : du flou, des zombies. Il ajouta que la FNSEA semblait avoir inspiré directement ces propos, tandis que la Confédération paysanne mettait en doute la pertinence d’un tel appel. Tout ça était très bien sur le papier, s’énervait Jérôme, mais comment faire ? Affréter des cars pour débarquer coiffeurs et serveuses au bord des champs ? C’était imprudent en cette époque virale. On pourrait plutôt envoyer les lycéens et étudiants qui étaient rentrés chez leurs parents en province et mobiliser une jeunesse périburbaine qui s’ennuyait. Après tout, ça avait bien marché, en Chine, après la révolution culturelle et les zhiqing. Et tout d’un coup (sentant sûrement le côté bancal de sa proposition), Jérôme s’exclama : « Ah, et les Bulgares ! – Quoi, les Bulgares ? – Ils sont au chômage ou ils sont repartis ? » Gustave n’y comprenait plus grand-chose. Mine de rien, l’heure avait tourné. Il promit à Jérôme qu’ils se téléphoneraient bientôt. Ne serait-ce que pour élucider le cas bulgare…
(A suivre).