“La vie conne et fine de Gustave F.” [épisode 11] - feuilleton de la mer gelée

Un feuilleton, pas un journal, réalisé à plusieurs mains extrêmement bien lavées. Par la revue la mer gelée https://lamergelee.tumblr.com/

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Jour 11 : Quoi, les Bulgares ? (2)

Intérieur jour. Parquet de chêne foncé. Lumière rasante. À la radio, branchée sur France Culture, cette méthode un peu spécifique de Hatha Yoga dont les āsana ne sont pas des plus simples à suivre :

« Allongé sur le vide 
bien à plat sur la mort 
idées tendues 
la mort étendue au-dessus de la tête 
la vie tenue des deux mains 

Élever ensemble les idées 
sans atteindre la verticale 
et amener en même temps la vie 
devant le vide bien tendu 

Marquer un certain temps d’arrêt 
et ramener idées et mort à leur position de départ 
Ne pas détacher le vide du sol 
garder idées et mort tendues… »

Tandis qu’il s’efforçait, à plat dos, d’expirer tout en inspirant, et d’inspirer en expirant, l’attention focalisée bien à fond pour finir d’aérer comme il faut le chakra du cœur, Gustave fut tiré de son exercice par les hurlements stridents des quatre gamins du premier dans la cour. Il hésita un instant à se saisir du téléphone pour composer le 17, prévenir que les merdeux de l’immeuble sortaient plus souvent qu’il n’était permis par le nouveau décret, mais il savait qu’on ne lui répondrait pas, ou alors il faudrait passer la journée à se fader la musique d’attente, ce n’était pas pour rien qu’on était en France, les forces de l’ordre avaient tout de suite été débordées par ce type d’appels.

Gustave préféra donc retéléphoner à Jérôme qui, selon son habitude, poursuivit simplement le cours de ses pensées. Il lui raconta, scandalisé, la dernière mésaventure de sa mère. Sa mère, qui habitait un pavillon avec jardinet où elle ne cultivait que des fleurs (elle remportait d’ailleurs chaque année le concours des maisons fleuries, d’abord pour le village seul, et désormais pour la communauté de communes, une promotion qui faisait des envieux), sa mère possédait aussi un terrain de l’autre côté du village, près du cours d’eau, une bonne terre alluviale où elle faisait son potager. Mais voilà-t-y pas que la préfète (avant même que le gouvernement ne décrète la même mesure) avait décidé qu’on pouvait sortir de chez soi pendant une heure et se rendre à son jardin s’il n’était pas à plus d’un kilomètre. Si le jardin était à un kilomètre, c’était dix minutes aller, dix minutes retour ; bref : il restait à peine trois quarts d’heure pour bêcher et sarcler, préparer la terre, et ça au début du printemps. Il fallait vraiment être de la ville et n’avoir aucune idée de la vraie vie pour avoir de idées pareilles. C’était comme pour les marchés : on fermait bon nombre de marchés hebdomadaires, les maraîchers locaux ne pouvaient plus tout écouler, les gens iraient au supermarché et continueraient d’acheter des courgettes espagnoles et on ne sait trop quels fruits exotiques d’Amérique centrale. Était-ce un hasard si un certain Emmanuel Macron était membre de la commission Attali en 2008 et coauteur du rapport ? On voulait libérer la croissance. Total, on ne mangeait plus rien de frais, d’horribles bestioles voyageaient dans les conteneurs venus des antipodes et nous contaminaient, et les vitamines manquaient pour se défendre. Et dans les supermarchés, il faisait glacial, c’était mauvais pour les bronches. Un quotidien avait déclaré que la population, grâce au virus, se reconnectait à ce qui était vital, qu’elle allait tourner le dos à la malbouffe. Mais encore fallait-il lui en donner la possibilité. Jérôme était coutumier de ces raccourcis.

– Bon, je vois que pour les Bulgares, je repasserai, tu m’expliqueras ça une prochaine fois… Et sinon, tu écoutes toujours Nick Cave ?

– Oui, et j'aime gueuler en même temps du Tennyson (et Jérôme se mit à déclamer :) Who is this ? And what is here ? / And in the lighted palace near / Died the sound of royal cheer ; / And they crossed themselves for fear… Mais j’ai élargi mon répertoire, maintenant je chante aussi "Comment te dire adieu" avec Daniel Darc. J’ai de la chance, je suis au dernier étage, et le voisin du dessous est sourd.

– Ah, moi c’est celui du dessus. Ça rapproche.

(A suivre).

 

 

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