Vers une véganisation de la nature

Avec l'avènement d'un véganisme militant, s'érigeant en projet politique de société, les thèses de l'antispécisme font de plus en plus débat. Surfant sur la dénonciation du spécisme, défini comme le fait de ne pas avoir la même considération morale en fonction de l'espèce concernée, l'antispécisme a gagné en popularité en se présentant comme la légitime extension des combats contre le racisme et le sexisme. Durant la dernière décennie, la problématique du réchauffement climatique, lié en partie à la surconsommation de viande, a conduit certains théoriciens antispécistes à présenter leur philosophie morale comme cadre conceptuel de référence pour résoudre la crise écologique.

Mais qu'est-ce que l'antispécisme ? Le principal apport de Peter Singer, père fondateur de l’antispécisme, fut de redéfinir l’identité de la communauté morale. Il partit du constat qu’aucun humain ne devait être exclu de celle-ci, ce qui nécessitait d’identifier une caractéristique qui soit présente chez tous sans exception. La capacité à souffrir, la sensibilité, étant également partagée entre tous les humains, elle constitua pour Singer le seul critère sélectif possible. Les preuves scientifiques d'une sensibilité chez l'animal l'amenèrent à conclure que «Il ne peut y avoir aucune raison – hormis le désir égoïste de préserver les privilèges du groupe exploiteur – de refuser d’étendre le principe fondamental d’égalité de considération des intérêts aux membres des autres espèces.» (La libération animale, 1975). Les pionniers de l'antispécisme s’opposait donc à la traditionnelle vision hiérarchique des espèces, dérivée des religions abrahamiques, et faisant de l’animal une création à l’usage de l’Homme.

Dans une tribune parue le 10 juillet 2018 sur le site du journal Le Monde, un collectif composé de Yves Bonnardel, Thomas Lepeltier et Pierre Sigler a accusé les scientifiques d'être mal informés sur l'antispécisme et de délaisser le dialogue avec ses partisans. Les scientifiques seraient même «pris de panique» car «pressentant que l’antispécisme conteste leurs privilèges d’humains» ...  Un dialogue constructif entre science du vivant et théoriciens de l'antispécisme nécessiterait avant tout un accord sur ce que l'on désigne sous les termes "animaux" et "sensibilité". On en est malheureusement loin.

Les théoriciens de l'antispécisme font souvent peu de cas de la complexité du règne animal, c’est-à-dire de l’ensemble des organismes pluricellulaires hétérotrophes[1]. Si les mammifères (environ 5.000 espèces) nous sont familiers, on néglige souvent que plus de 1.250.000 espèces animales sont répertoriées. Les arthropodes (insectes, arachnides et crustacés), totalisent à eux seuls plus de 1,2 million d’espèces. Certaines de ces espèces sont parasites, les moustiques par exemple, et d’autres sont absolument indispensables à la survie des écosystèmes naturels et à l'agriculture, tels que les insectes pollinisateurs. Comment ne pas porter préjudice à ce million d’espèces de par notre seule existence et leur appliquer le principe d'égalité de considération des intérêts ? A minima, une frontière au sein des espèces animales serait indispensable pour rendre applicable sur le terrain une règlementation inspirée par l'antispécisme.

Sur la nature de cette frontière, Singer répond prudemment: «Comme pour toute chose en matière de vivant et d’évolution, il doit davantage être question de graduation et de progression le long d’un continuum que de catégorie réelle et de distinctions tranchées … »[2]. D’autres théoriciens, comme Thomas Lepeltier[3], font preuve de moins de retenue: «ce dilemme n’a pas lieu d’être puisque, à partir de nos connaissances actuelles, on peut raisonnablement déterminer quels sont les animaux sensibles, c’est-à-dire les animaux qui doivent être inclus dans la sphère de considération morale». «On peut ainsi raisonnablement penser que les bactéries, les plantes, les champignons, les éponges, les moules, les huîtres et de nombreux autres organismes n’ont pas cette capacité.». En conséquence, bien qu'ils s'en défendent souvent, les antispécistes réintroduisent au sein des animaux une hiérarchie: une élite qualifiée de sensible, digne de notre égale considération d'intérêt, et une vaste plèbe d'organismes insensibles exclus de notre sphère morale.

Cette division du vivant foule du pied le concept le plus fondamental de l'écologie moderne: l'unité du vivant incarné par les écosystèmes. Faut-il rappeler que l'existence de tout organisme vivant est nécessairement dépendante de nombreuses autres espèces? Comment accorder une égale considération d'intérêt aux oiseaux sans respecter les arbres qui les abritent et les insectes dont ils dépendent pour se nourrir? Ce déni écologique, souligné dans une récente tribune de Paul Ariès[4], s'explique en partie par l'historique du mouvement antispéciste. Ses pionniers ont élaboré leur discours en réaction au traitement des animaux d'élevage et des animaux de compagnie. Des animaux sélectionnés et élevés par l'humain pour son usage, et donc largement déconnectés des écosystèmes naturels.

Soulignons ensuite que les fameuses «connaissances actuelles» sur lesquelles s'appuie Lepeltier pour diviser le vivant sur base de la sensibilité sont loin de faire consensus. La plupart des biologistes partagent au contraire la conviction que toute forme de vie est sensible à son environnement. Pour la simple raison que cette sensibilité est indispensable à une adaptation à l'environnement et à leur survie. Bactéries, plantes et insectes sont sensibles aux multiples contraintes de l’environnement et y réagissent. On a par exemple identifié grâce à la larve de drosophile, la mouche à vinaigre, les gènes impliqués dans la transmission de la douleur[5] et montré comment ils protègent les larves de drosophile du parasitisme des guêpes[6]. Ces réactions ne sont pas de "simples réflexes". L'existence d'états émotionnels de longue durée de type anxieux ou dépressif, pouvant affecter de manière mesurable les comportements, ont aussi été mis en évidence chez la drosophile[7]. Un article[8] paru dans la revue Science en 2012 a par exemple démontré que les mâles drosophiles qui ne réussissaient pas à avoir de partenaires sexuelles augmentaient leur consommation d’alcool. Quant aux plantes, il existe une abondante littérature démontrant leur exceptionnelle sensibilité à l'environnement, leur capacité à s'adapter à ses fluctuations et même à les anticiper. Certes, ces organismes ne réagissent pas comme nous à une contrainte environnementale, puisque leur mode de vie sessile[9] et dépourvu de communication vocale ne leur permet pas de s’exprimer de la même manière. Une plante ne va pas hurler ou s'enfuir si un insecte ou un mouton la dévore. Le fameux «cri de la carotte», moqué par les végans, n'existe effectivement pas. Mais certaines plantes vont produire en réaction des substances attirant des insectes prédateurs de ceux qui l'agressent[10]. Elles peuvent également alerter les autres plantes de la présence d'un prédateur et susciter une réaction collective de défense, sous forme d’impulsions électriques et hormones végétales transmises de feuille en feuille[11], ou réagir de manière favorable à la présence des membres de leur famille pour adapter leur comportement reproductif[12]. On peut donc légitimement parler de sensibilité et même de comportement sociaux et d'intelligence adaptative chez les plantes. L'affirmation «de nombreux autres organismes n’ont pas cette capacité» fait donc l'impasse sur un vaste ensemble de connaissances sur les plantes et les invertébrés acquises par les sciences du vivant ces dernières décennies.

Face à ces arguments factuels, les théoriciens antispécistes et végans se retranchent généralement derrière des termes empreints de subjectivité. Par «sensibilité», ils feraient en fait référence à la «sentience»: la capacité d'éprouver des choses subjectivement sur base des expériences vécues. Un terme fréquemment utilisé en philosophie morale, mais quasi absent des études scientifiques. Car comment quantifier ou mesurer ce qui se définit par la subjectivité? En sortant du domaine scientifique, il est aisé d'échapper aux critiques des scientifiques mais il ne faut pas alors s'étonner d'un manque de dialogue avec ceux-ci.

Ironiquement, en défendant l'existence d'organismes vivants ne disposant pas de sentience, réduits à une somme de comportements réflexe, Lepeltier renoue avec le concept obsolète d'animal-machine de Descartes, aujourd'hui scientifiquement indéfendable. Cette approche prend racine dans une vision anthropomorphique de la nature, à laquelle les pionniers du mouvement antispéciste essayaient d'échapper, mais dans laquelle les théoriciens actuels semblent replonger consciemment ou pas. Il est extrêmement inquiétant de constater que ces théories servent aujourd'hui de socle conceptuel à des propositions d'intervention en nature pour y éradiquer la souffrance en y supprimant, ni plus ni moins, que les prédateurs. La conférence de Lepeltier «Faut-il sauver la gazelle du lion ? »[13] est édifiante. Le projet défendu est sans équivoque. Il s'agit d'une moralisation, ou plus exactement, d'une véganisation, de la nature.

Soyons clair, la motivation du présent article n'est absolument pas de réfuter le bien-fondé d'un respect de l'animal et d'une lutte contre sa maltraitance. Mais bien d'éviter de se fourvoyer sur les arguments légitimant cette lutte. Ceux-ci doivent être rationnels et scientifiques, propre à convaincre le plus grand nombre. Les arguments moraux, si l'on s'inspire des leçons de l'histoire, seront inévitablement source de division, voire de conflit. De l'avis de l'ensemble de la communauté scientifique, nous sommes face à une crise environnementale majeure qui exige des réactions rapides. Nous n'avons sans doute qu'une génération pour agir contre le réchauffement climatique et la destruction de la biodiversité. Au-delà de ce délai, nous risquons d'assister, impuissants, à une altération irréversible des écosystèmes et à une détérioration dramatique de nos conditions de vie. Nous défendons l'idée qu'il serait plus profitable de mobiliser nos énergies à convaincre la communauté internationale d’imposer le respect de l’intégrité des écosystèmes naturels et la diminution drastique de la consommation de viande en raison de leurs importances respectives scientifiquement bien établies pour notre survie et notre santé à tous.

Eric Muraille est Docteur en Biologie, Immunologiste, Maitre de Recherche FRS-FNRS en Faculté de Médecine à l’Université Libre de Bruxelles (ULB),  Bruxelles, Belgique.

Alban de Kerchove d’Exaerde est Docteur en Sciences Agronomiques et Ingénierie biologique, Neurobiologiste, Directeur de Recherche FRS-FNRS en Faculté de Médecine à l’Université Libre de Bruxelles (ULB), Bruxelles, Belgique.

Jean-Philippe Vielle Calzada est Docteur en Sciences Agronomiques, Botaniste et généticien, Professeur au Laboratorio Nacional de Genómica para la Biodiversidad, CINVESTAV, Unidad Irapuato, Mexico.

 

[1] hétérotrophe: qui utilise pour se nourrir les matières organiques constituant ou ayant constitué d'autres organismes.

[2] Boris Cyrulnik, Elisabeth de Fontenay, Peter Singer. Les animaux aussi ont des droits, 2013.

[3] L’antispécisme est un projet politique réaliste. publié par L'amorce, 2018. https://lamorce.co/lantispecisme-est-un-projet-politique-realiste/

[4] https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/01/07/paul-aries-j-accuse-les-vegans-de-mentir-sciemment_5405784_3232.html

[5] Tracey et al. painless, a Drosophila gene essential for nociception. Cell 113, 261-273. 2003.

[6] Hwang et al., Nociceptive neurons protect Drosophila larvae from parasitoid wasps. Current Biology 17, 2105-2116. 2007.

[7] Yang et al. Flies cope with uncontrollable stress by learned helplessness. Current Biology 23, 799–803. 2013.

[8] Shohat-Ophir et al. Sexual deprivation increases ethanol intake in Drosophila. Science 201,  335, 1351–1355. 2012

[9] sessile: tout organisme qui vit fixé directement sur le substrat

[10] Kessler A, Baldwin IT. Defensive function of herbivore-induced plant volatile emissions in nature. Science. 291(5511):2141-4. 2001

[11] Mousavi et al. Glutamate receptor-like genes mediate leaf-to-leaf wound signaling. Nature 500(7463):422-426. 2013

[12] Pennisi E. Do plants favor their kin? Science 363(6422): 15-16. 2019

[13] Conférence Thomas Lepeltier – Faut-il sauver la gazelle du lion ? https://www.youtube.com/watch?v=hMU0_cXB_gs

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