Les voies du rêve, voix d'exodes (1) : sur la route de Djibouti

Les pieds abimés par le béton qu'ils empruntent depuis déjà de nombreux jours, ils marchent. Le soleil leur tape sur le visage déjà irrité par la fatigue extrême.

Les pieds abimés par le béton qu'ils empruntent depuis déjà de nombreux jours, ils marchent. Le soleil leur tape sur le visage déjà irrité par la fatigue extrême.


L'hostilité de l'aridité provoque cette soif terrible. La véritable soif qu'il est difficile d'arrêter, ne serait-ce qu'un instant dans ce long périple vers l'inconnu.

Le rêve de l'au-delà - l'extrême espoir, l'envie et le besoin d'une vie meilleure. Des routes empruntées depuis toujours, des réseaux connus de tous, le passage fait partie de l'histoire de ces terres. Il est le mode de vie de ces peuples, tribus nomades vivant de transhumances.

Comment se passer de ces pistes ouvertes, de ces chemins de possibles ? Les frontières récentes empêchent, divisent, privilégient, les uns et les autres alors que le mouvement fait partie des mythes, d'une histoire commune. N'est-ce pas simplement un changement sociétal imposé par des stratégies militaires et politiques niant l'essence des populations de ces terres ? On peut ainsi contrôler les flux humains dans cette zone du monde.

Les uns sont légitimes pour occuper les terres, les autres sont immigrés. Les uns profitent d'un statut, les autres sont de simples passagers clandestins, les autres sont illégaux. Les lois sont injustes. Hors la loi qui ne l'est pas. Elle est tyrannique pour ceux qui créent une norme qui leur semble dépasser les impossibles. Que font-ils, eux, rêveurs, lointains voyageurs, pour dépasser les freins de l'exil, taire leurs peurs, nier les douleurs au simple fruit de leur espérance. Comment peut-on condamner cela ?

Ces deux gamins d'une douzaine d'années sont là, au bord de la route quand nous les rencontrons, ils viennent d’Éthiopie, ils parlent amharique et balbutient quelques mots d'anglais. Ils sont perdus au beau milieu du désert, errant sur le seul chemin goudronné, là où il y a du passage. Ils marchent sous le soleil de plomb, se font trimbaler par des chauffeurs de poids-lourds, les grands usagés de cette route endiablée aux flux mercantiles intempestifs. Ils s'arrêtent, ils observent, personne ne les voit, personne ne veut les voir. Jusqu'où iront-ils ? Que cherchent-ils par leur exil ? Qu'y trouveront-ils ?

Nous sommes arrêtés sur le bas-côté de la chaussée pour admirer la vue panoramique du paysage lunaire, volcanique  et apocalyptique qui s'offre à nous. Ils sont là, nous sommes tous en mouvement. Une rencontre improbable. Ils ne sont pas farouches mais nous avons des difficultés à communiquer. Ils nous demandent de l'eau, simplement de l'eau. Ils ne demandent qu'à survivre !  J'allume une cigarette. Un des deux jeunes me fait le geste de sa demande, je le regarde fixement et la lui tend alors que nous sommes dans la voiture pour repartir. Je ne sais quelle projection incohérente, j'ai à ce moment-là. J'imagine probablement à cet instant, que cela constitue un espèce de subterfuge à la dureté des pas répétés. Je n'arrive toujours pas à dire si cela est bon ou mauvais. Je ne peux leur donner autre chose, les aviser, les soutenir par des mots. 

Nous continuons notre route, dans quelques jours, nous serons au camps de réfugiés d'Ali Adeh. Nous irons à la rencontre d'enfants dans le cadre du projet "Dessinons nos rêves", nous irons sur les terres enfermées où s'entassent quelques 17000 personnes, dont 2500 enfants scolarisés. Un autre monde.

 

Albane Buriel pour Les Ateliers du Rêve 

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