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Billet de blog 29 oct. 2014

Le khat : l’opium du peuple djiboutien au service de la paix nationale

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Le khat est une drogue dite douce, consommée principalement dans la Corne de l’Afrique et au Yémen. Le khat se consomme sous forme de feuilles d’arbre que l’on « broute ». Les consommateurs mâchent ces feuilles sans les avaler mais en engorgeant le jus.

Le khat fait véritablement partie de la culture de Djibouti où il est bien plus consommé que dans les autres pays voisins. Il en est même un élément central notamment dans ses répercussions sociales et sanitaires.

Tous les jours, par avion, la drogue arrive des hauts plateaux éthiopiens. L’importation est gérée par le gouvernement, leur garantissant une rentrée d’argent par l’intermédiaire de la société concessionnaire, puis acheminée aux vendeuses de rue. L’organisation est minutieuse. Les étals de khat vertes sont visibles dans toute la ville, c’est d’ailleurs le produit le plus mis en visibilité par la quantité des points de vente. Il est d’ailleurs intéressant de constater que c’est une des seules denrées imagées sur les lieux de vente. Le khat est un produit de consommation de masse, dans un univers capitaliste doté d’un système basé sur l’offre et de la demande ; le concept de la « main invisible ». Il existe diverses qualités de feuilles. Les feuilles haut de gamme peuvent revenir jusqu’au quadruple du prix de la feuille de base.

Véritable passion locale partagée par tous et véhiculaire d’une identité commune, chose qui nous le verrons est un enjeu majeur pour cette nouvelle nation, le khat est omniprésent.

Les consommateurs sont principalement masculins, de tous les milieux sociaux. L’arrivée du khat sur les étals se fait aux alentours de 12h. Les consommateurs s’installent alors en communauté, généralement dans une pièce où ils s’assoient à même le sol, ils «broutent» ou «khatent» jusqu'aux alentours de 20h. Certains autres passeront la nuit dans cette mabraze[1] pour rentrer au petit jour. L’acidité des feuilles poussent les consommateurs à accompagner leur mastication de sodas et de cigarettes en grande quantité. Le khat met dans un état d'excitation temporaire avant de provoquer une lourde somnolence. Elle assoupit littéralement une grande partie du pays à partir de 13h chaque jour.

Au-delà de l’inactivité provoquée au sein de l’administration publique, des entreprises privées, elle démobilise ou occupe à sa manière les nombreuses personnes au chômage. La société entière est investie dans cette activité : les étals sont, à de rares exceptions, tenus par des femmes, leur assurant un juteux revenu afin de subvenir à elles-seules parfois, aux besoins de leur famille.

Notons que de plus en plus de femmes khatent, même si la pratique n’est pas à la mesure de celle des hommes, car elles en consomment principalement durant le weekend (jeudi après-midi et vendredi), cela est une préoccupation d’ordre publique. Un homme m’a jour dit : « L’homme et la femme ne peuvent pas khater tous les deux, il faut choisir ». Certains disent que cela signifie une certaine émancipation de la femme par rapport à l’homme alors que d’autres disent que c’est un acte tout aussi aliéné que celui de l’homme. Les consommatrices que j’interroge, me disent que c’est « comme cela, c’est pour être tranquille, pour se reposer ».

On ne peut nier l’intérêt social de telles réunions qui deviennent euphorisante par l’effet excitant de la drogue. Cependant, le consommateur dans la phase de « descente » en soirée, lorsqu’il rentre dans son foyer, ne répond plus aux rôles que les membres de sa famille attendent de lui. « Lui, il se réfugie dans le khat, montre au-dehors un visage insouciant ; il se cure les dents pendant de longues heures d’insomnie solitaire chez lui. Ils n’ont plus rien à se dire ou ils se disent tout de travers, et le mariage arrangé n’arrange plus rien. Les enfants poussent tout seul. [2]».

Au-delà donc des aspects sanitaires et sociaux dévastateurs, l’aspect économique du pays comme celui du consommateur sont aussi considérables. L’inactivité professionnelle ne sert plus les intérêts de l’État comme celui de l’individu, qui quant à lui, dépense une fortune pour cette consommation, qui oscille entre 50 et 75% du budget des ménages et est l’objet fréquent de crédits bancaires.

Devant ces constats alarmants, on peut clairement constater que le khat est l’ « opium » du peuple à Djibouti. Omniprésent dans les rencontres officielles, dont celles filmées et diffusées sur l’unique chaine télévisuelle, que l’on peut objectivement considérer comme organisme d’état (Radio Télévision de Djibouti), les représentants de l’État légitimisent et favorisent la consommation de cette drogue. Il se fait facilement entendre des représentants de l'Etat, possèdent des jardins où ils font pousser ces arbustes « magiques ». Ajoutons donc aux effets toxiques de la drogue, une fine dose de marketing et des rituels de consommation pour séduire et obtenir l’adhésion des consommateurs. Ainsi, pendant les présidentielles, la commande quotidienne ne suffit pas, quatre arrivages sont requis.

A., un chauffeur de taxi, m’a un jour dit, spontanément alors qu’il était lui-même khaté, la joue gonflée par la boule de feuilles : « si on n’avait pas le khat ici, Djibouti n’existerait pas ». Cette phrase, si simple soit elle, résume à elle seule, les stratégies d’un pouvoir indigne se donnant le nom de « démocratie » et assommant les individus désœuvrés qui la constitue.


[1] Mabraze (arabe) : petit salon où se réunissent des groupes d’individus, ici les khateurs

[2] Mouna-Hodan Ahmed, « Les Enfants du khat », Sépia (2002), p. 22

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