Gilets jaunes, n’oubliez pas l’Europe!

Il est bon et légitime de réclamer une démocratie plus aboutie, plus justement représentative et plus participative, mais il ne faut pas perdre de vue qu’il faut aussi viser plus loin que nos simples frontières et remettre en question, avec d’autres peuples, nos institutions européennes.

Le pouvoir en place, avec l’appui de ses trop nombreux relais médiatiques, cherche par tous les moyens, y compris les plus grossiers, à décourager les gilets jaunes. Il fait soit appel à la peur en mettant en avant les risques encourus à se trouver pris entre le marteau des casseurs et l’enclume des forces de l’ordre — à moins que ce ne soit le contraire —, soit au sens des responsabilités comme si les irresponsables c’était ceux qui manifestent et non pas lui-même, ce pouvoir imbu de son autorité, prétentieux, méprisant, affirmant à tort que son programme a été approuvé par une majorité de français.

Rappelons brièvement que ce programme n’a été soutenu que par 18 % des inscrits et que Monsieur Macron n’a été élu que par défaut, pour faire face à une alternative pas plus affriolante. Cela devrait le ramener à plus de modestie.

Pour ma part, je n’ai voté ni pour l’un ni pour l’autre ne sachant déterminer lequel des deux était le plus acceptable pour notre pays : d’un côté un idéologue persuadé que seul le libéralisme économique le plus débridé est en mesure de conduire notre pays vers des cieux plus cléments, de l’autre l’héritière d’une longue tradition xénophobe et raciste qui avance masquée, et qui d’année en année, rallie à sa cause des gens désabusés et malheureux.

À l’origine du mouvement des gilets jaunes, j’avoue avoir été un peu excédé par ces gens qui se réclamaient apolitiques, comme si dans la vie on pouvait être apolitique. Je voyais aussi le risque de noyautage par les mouvements les plus extrémistes. Je comprenais aussi qu’en réclamant une baisse de la taxe sur les carburants et une amélioration de leur condition de vie — dont le pouvoir d’achat —, cela conduirait au mieux à une victoire éphémère, et que les acquis d’aujourd’hui seraient rapidement grignotés par un système particulièrement apte à appauvrir les plus démunis et à enrichir les plus fortunés.

Et puis ne voilà-t-il pas que l’obstination imbécile et grotesque de ce pouvoir se met à éclairer les consciences. Que soudain la poudre de perlimpinpin ne suffit plus. Ça ne marche plus. On veut des garanties. On veut aller plus loin, on veut changer le système. On réclame la démission de Macron. On veut remettre tout le système en question, tout remettre à plat.

Le pouvoir panique. Il ne sait plus comment aborder le problème. Il cherche à temporiser. Il se déclare ouvert au dialogue, mais ce qui fait la force du mouvement c’est qu’il n’est pas structuré. Il n’y a pas d’interlocuteurs représentatifs. Le pouvoir n’a en face de lui qu’une masse multiforme de revendications, de cris de désespoir, des cris de colère. Désespoir et colère dont il n’est certes pas le seul responsable — d’autres y ont largement contribué avant lui — mais auquel il a participé et dont il continue à défendre le système qui en est le seul responsable.

Certains commentateurs politiques sur les chaînes de télévision — toujours les mêmes du reste, ces donneurs de leçons qui n’affichent jamais leur salaire — arguent que remettre en question la légitimité du président de la république est un déni de démocratie, comme si le fait pour la France d’être un pays démocratique, allait de soi. Mais qu’en est-il au juste ?

Démocratie. Pouvoir du peuple. Pouvoir au peuple. Mais de quel pouvoir parlons-nous ?

Celui des élus qui serait le notre par transitivité ? Non ! Soyons un moment sérieux.

Commençons par le Sénat. À quoi sert-il ? À pas grand-chose à mon sens, à part gréver notre budget. Qui représente-t-il ? Je suis conseillé municipal et j’ai découvert complétement stupéfait comment un sénateur est élu. Chaque conseil municipal décide de qui va le représenter. En général c’est le maire, mais il arrive, comme ça a été le cas pour ma commune, que des rivalités fassent que ce ne soit pas le cas. En fait, dans une petite commune, les conseillers ne sont en général pas élus sur leur couleur politique. Les électeurs ne réclament pas de la connaître et rares sont ceux qui l’affichent. C’est ainsi que j’ai vu partir, pour représenter ma commune, une personne dont je suis loin de partager les vues, et, qui plus est, dont le conseil en majorité, s’il les connaissait, ne les partagerait pas non plus. Allons, tout ça n’est pas très sérieux.

En second lieu, parlons de la chambre des députés. Elle ne représente que très mal la diversité des opinions. De plus, quel est le pouvoir de nos élus qui, même s’ils le voulaient — et c’est là le point fondamental —, ne pourraient remettre en question le système voulu par une Europe tout entière dévouée à la cause du libéralisme le plus sauvage. Notre problème n’est pas tant dans l’idéologie de nos dirigeants actuels que dans celui du pouvoir d’une Europe qui n’a rien à faire de l’intérêt fondamental de ses populations. Comment instaurer un système fiscal plus équitable dans le contexte européen actuel ? Le grand capital — pour reprendre une expression de Georges Marchais toujours d’actualité — sait fort bien jouer des mécanismes retors d’une Europe construite sur des bases les plus malsaines, pour décourager tout velléité en ce sens et fournir des arguments fallacieusement recevables aux défenseurs du système en place.

Oui en effet, c’est bien l’Europe , qui même si elle n’est peut-être pas la cause de tous nos maux, étant tout entière au service des intérêts financiers, nous empêche aujourd’hui de les soigner.

Pour donner une image, l’Europe c’est un jury d’assises qui est parfois appelé à juger un accusé. Le problème de fond réside dans le fait que le jury doit se prononcer à l’unanimité et que l’accusé fait lui-même partie de ce jury. Alors adieu harmonisation fiscale et sociale !

Quel est donc dans ce contexte, le pouvoir de nos élus, et par transitivité, le notre ? Pouvons-nous encore parler de démocratie ?

Nous avons certes besoin d’une Europe qui nous donne le poids nécessaire dans une économie globalisée, mais ceux qui réclament plus de justice sociale, plus d’équité dans le partage des richesses doivent aussi comprendre, que tant que l’Europe sera ce qu’elle est aujourd’hui, rien ne sera possible.

Mettre à bas les mécanismes stupides et paralysants de l’Europe est une condition sine qua non du progrès social. Sans cette condition, chacune des avancées que nous pourrons contraindre nos gouvernants à accepter sera rapidement grignotée par le monstrueux mécanisme du libéralisme.

Il n’est pas nécessaire ici de rappeler à quel monde conduit ce libéralisme complètement affranchi de tout compte à rendre aux peuples : il est devant nos yeux avec ses inégalités criantes, sa violence sous-jacente et celle qu’il fait naître chez nos enfants et dans nos cœurs.

Alors dans le combat actuel, il est bon et légitime de réclamer une démocratie plus aboutie, plus justement représentative et plus participative, mais il ne faut pas perdre de vue qu’il faut aussi viser plus loin que nos simples frontières et remettre en question, avec d’autres peuples, nos institutions européennes.

Oui, il est urgent que les peuples se réapproprient l’Europe.

 

 

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