Sarkozy: jusqu'où l'escalade?

 

C'est la question qui est désormais posée : jusqu'où Sarkozy veut-il aller dans son escalade ?

Veut-il rejoindre le projet de Giscard d'Estaing qui, à la fin des années 1970, tenta l'expulsion de centaines de milliers de travailleurs immigrés maghrébins, avant de devoir reculer face aux protestations y compris dans son propre camp ?

Veut-il remettre en avant la « préférence nationale » chère au Front National et qu'il a déjà défendu avec Balladur? (voir Balladur et Sarkozy: de la préférence nationale à l'Identité nationale )

Surtout, veut-il relancer la guerre du Code de nationalité et tenter de remettre en cause le "droit du sol", dont bénéficient chaque année 30000 jeunes nés ici de parents étrangers ?

C'est ce que suggère le contenu du discours de Sarkozy à Grenoble le 30 juillet sur les « déchéances de nationalité » et ce passage: « ... Il est quand même invraisemblable que des jeunes gens de la deuxième, voire de la troisième génération, se sentent moins Français que leurs parents ou leurs grands-parents ... ».

L'insistance sur ce terme infamant de « déchéance » laisse penser que Sarkozy s'apprête à reprendre le « chantier » emblématique du code de nationalité, entamé en son temps par Pasqua et sur lequel celui-ci dû reculer dans des circonstances particulières (« Nous allons réévaluer les motifs pouvant donner lieu à la déchéance de la nationalité française. Je prends mes responsabilités. » http://www.elysee.fr/president/les-actualites/discours/2010/prise-de-fonction-du-nouveau-prefet.9399.html).

Il s'agit ainsi de tracer un espace surveillé et menacé, celui des citoyens « d'origine étrangère ».

Ce faisant, Sarkozy récupérera les vieilles théories du Front National, installées dans la panoplie de la droite au milieu des années 1980, par l'intermédiaire du Club de l'Horloge.

Ce club, qui se positionnait comme une passerelle idéologique entre le FN et la droite, écrivait dès 1984 : « Aujourd'hui le code de la nationalité est une machine à fabriquer des "Français de papier", qui n'ont ni assimilé notre culture ni affirmé leur attachement à la patrie. Pour maintenir notre identité nationale, il est urgent de réformer cette législation. Le Club de l'Horloge, qui a lancé ce débat dans l'opinion, décrit ici la réforme qu'il faudra réaliser tôt ou tard... »

La mise en pratique de ces théories se fit par Chirac et Pasqua, en 1986 , lors du retour de la droite aux affaires. Elle fut symbolisée par la tentative de supprimer le traditionnel droit du sol et le droit à la nationalité française pour les enfants nés en France et issus de parents étrangers. "Être Français, ça se mérite" disait déjà Pasqua, « La carte nationale d'identité n'est pas la Carte Orange », écrivait Le Pen qui siégeait alors au Parlement dans l'exposé des motifs de sa proposition de loi n 82 « tendant à modifier le code de la nationalité française ».

Dans cette bataille du code de nationalité, le gouvernement Chirac-Pasqua, qui pensait remporter une victoire décisive, fut contraint de reculer fin 1986, en raison des grandes mobilisations étudiantes et de la mort du jeune Malik Oussekine, battu à mort par la police le 6 décembre de cette même année.

En 1993, la droite reprit son offensive et imposa notamment une "déclaration de volonté" des jeunes nés de parents étrangers; l'absence de cette déclaration avant 18 ans supprimait leur accession automatique à la nationalité.

La remise en cause du code de nationalité est dans notre pays, un marqueur historique de la convergence-concurrence de la droite avec le Front National.

En effet, la droite entretient depuis 30 ans des rapports ambigus avec le FN, depuis que l'UMP de l'époque s'est alliée avec le Front National lors de l'élection municipale de Dreux en Septembre 1983. Chirac avait alors approuvé cette alliance.

Depuis le début de sa carrière politique, Sarkozy applique le principe de son inspirateur Pasqua. Celui-ci a résumé sa doctrine, à la veille de la présidentielle de 1988, dans le magazine Valeurs actuelles du 2 mai 1988: « Sur l'essentiel, le Front national se réclame des mêmes préoccupations, des mêmes valeurs que la majorité »

Sarkozy a mené toute sa campagne électorale de 2007 en direction de la mouvance du Front national.

Un témoignage parmi d'autre résume son orientation.

L'écrivain Yasmina Reza a suivi de l'intérieur la campagne de Sarkozy et en a tiré un livre « L'aube le soir ou la nuit»:

Elle raconte : « ...Réunion avec son entourage, Nicolas Sarkozy parle (non daté)

Je vous dis une chose. Si on n'avait pas l'Identité nationale, on serait derrière Ségolène. On est sur le premier tour, mes amis. Si je suis à 30%, c'est qu'on a les électeurs de Le Pen. Si les électeurs de Le Pen me quittent, on plonge...».

(voir aussi Identité nationale : comment l'idée vint à Eric Besson

Sarkozy-Le Pen: le livre qui révèle

Sarkozy et le Front National: une liaison dangereuse)

 

Mais au-delà du calcul électoral, le jeu avec le FN sert de paravent à une entreprise plus profonde et plus dangereuse, car venant du cœur du système de domination politique. L'enjeu stratégique porté par Sarkozy inclut l'unification de la droite autour du thème de la défense de l'« identité nationale » menacée, thème récurrent et éternel de la droite nationaliste dans notre pays.

C'est la reprise du cri éternel de la droite nationaliste française : Dehors les métèques !

Juifs dans les années 30, Musulmans et Roms aujourd'hui, il s'agit toujours de désigner un ennemi national contre lequel se rassembler.

On notera au passage que l'équipe de Sarkozy est consciente de ce parallèle historique. Ainsi, selon le journal Le Monde du 7 août manifestement bien informé des détails de l'opération, Alain Minc, habituel conseiller stratégique élyséen, à été tenu à l'écart de la préparation du discours de Grenoble, car il est le fils de Juifs polonais naturalisés.

La mise en place d'une telle stratégie de tension est facilitée par l'existence et la nocivité d‘un terrorisme se revendiquant l'intégrisme islamiste ainsi que par la mondialisation de l'information

Ainsi Hortefeux mime ainsi la guerre avec les talibans à travers la mise en cause de Lies Hebbadj.

Me Marc Leyenberger, rapporteur de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH), en témoigne ; selon lui, plus que l'origine, c'est la religion qui crée le clivage. "Les Français acceptent mieux les étrangers, mais la dimension religieuse prend le pas sur l'origine ethnique. Dans nos enquêtes, on n'obtient pas les mêmes réponses si l'on parle de Maghrébins ou de musulmans."

 

Face à la gravité des projets de ce pouvoir perclus de scandales et qui multiplie les provocations, il est plus que jamais nécessaire de se rassembler.

Nous nous joignons à l'appel citoyen « Face à la xénophobie et à la politique du pilori : liberté, égalité fraternité » appelant à une manifestation à Paris le 4 septembre 2010, place de la République à Paris à 14h00, et partout en France, sur le site http://nonalapolitiquedupilori.org/

 

(Vous pouvez consulter nos articles récents et plus anciens qui décrivent les racines de la situation actuelle voir notamment:

Europe : vague de racisme, les gouvernements responsables

Europe : une marée brune ?

Hortefeux : la honte de la République

Succès du Front National: quelles conséquences?

Gaudin: l'impensé colonial

Suisse : nouvelle victoire de l'extrême-droite.

Hortefeux : le retour du refoulé

Le sénateur complice de Le Pen

N.Morano au gouvernement: appel à l'extrême droite )

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