Police et extrême droite

Mais que fait la police7 ? Qui est-elle, d'où vient-elle ?

  

                      Police et extrême droite



     Marseille, mercredi 14 novembre 2018, une marche de la colère contre le maire Jean-Paul Gaudin et sa gestion calamiteuse de la ville, que beaucoup qualifie de "mafieuse", a réuni quelque 10 000 manifestants1. Colère légitime après l'effondrement de deux immeubles, dont un géré par la ville, ayant causé la mort de 8 personnes, colère légitime contre l'évacuation de 700 personnes de leur domicile au quartier Noailles et le chantier contesté de la Plaine protégé par un mur et colère exacerbée encore par la violence gratuite des CRS et de la Brigades Anti Criminalité (BAC) sur une foule pacifique.

    Ce n'est évidemment pas la première fois que la violence policière se déchaîne contre des manifestants2 et cela fait bien longtemps qu'elle s'exerce dans les quartiers mais depuis quelques années les agissements hyper violents de la Police nationale redoublent et sont de plus en plus documentés3 et dénoncés. La France est à ce propos dans le collimateur de l'ONU et condamnée par la CEDH4 : meurtres de personnes racisées, meurtre d'un militant écologiste (Rémi Fraisse), des mutilations (énucléations par tir de LBD5, amputations par tir de grenade), blessures graves, tabassages et autres violences sadiques (pensons à Théo dont l'anus fût déchiré sur 10 cm par un violent coup de matraque télescopique et qui est maintenant, lui aussi, handicapé à vie), harcèlements et humiliations quotidiennes, contrôles au faciès incessants, pluri-quotidiens, agressifs avec violences physiques, attouchements sexuels, insultes racistes et homophobes6 dont la BAC est coutumière et pas seulement elle.

     Mais que fait la police7 ? Qui est-elle, d'où vient-elle ?

 

          La police vichyste avant l'heure (et après l'heure c'est encore l'heure)

     Fichages des étrangers, rafles de sans-papiers dans des foyers et des écoles, chasse aux migrants, camps de rétention administrative, prime à la délation anonyme... Gouvernement Pétain collabo ? Et non : gouvernement Sarko et suivants. Mais filiation certaine. Il est forcément mal venu de rappeler à la République et à sa police, qui ont le devoir de mémoire sélective, cette période glauque pré-collabo de la fin des années 30 puis vichyste. En effet, le 2 mai 1938, le Président du Conseil, Édouard Daladier (qui signera les accords de Münich en septembre), radical-socialiste, qui voulaient réserver l'emploi aux Français (...), promulgue un décret-loi sur la police des étrangers qui durcit la législation et le fonctionnement des institutions chargées de la surveillance des " clandestins "8 ; ce décret est complété en novembre de la même année et prévoit l’internement des « indésirables étrangers ». Dès 1939, les camps d'internement français ne retiennent pas seulement les Espagnols de la Retirada, les réfugiés Allemands opposants au nazisme mais aussi des Juifs immigrés d'Europe Centrale (ce que Michaël R. Marrus et Robert O. Paxton qualifieront de " Vichy avant Vichy "9). La politique gouvernementale vire à droite en réaction aux acquis du Front Populaire. Et quelques jours après la signature du Pacte germano-soviétique, le 23 août 1939, Daladier met hors la loi le parti communiste français (répression de ses militants, interdiction de réunion publique, saisie et interdiction de ses journaux, déchéance des élus).

     Cette criminalisation de l'opposition politique - en l'occurrence des communistes10 - va se renforcer sous l'occupation et se poursuivre sous la IVe République11 dans le cadre de la guerre froide et de la guerre contre-révolutionnaire coloniale (Indochine et Algérie) dans laquelle l'armée mais aussi la police vont exceller.

 

          Les réformes de la police par le gouvernement de Vichy

     En 1938, la police est encore organisée par les trois premières Républiques. Le régime de Vichy procède alors à des réformes essentielles qui ne seront pas remises en cause à la Libération : étatisation des polices municipales par le décret dit « loi » du 23 avril 1941, création d'une Direction générale de la Police nationale centralisée et de directions spécialisées, création d'écoles régionales et d'une École nationale supérieure de la police, de centres régionaux de police technique, création d'une force civile de maintien de l'ordre (les Groupes mobiles de réserve, les GMR, transformés en Compagnies républicaines de sécurité ou CRS en décembre 1944 par De Gaulle).

     A partir de 1942, René Bousquet, chef de cette nouvelle Police nationale, coopère avec le chef de la Gestapo et de la police allemande. Les sous-préfets et préfets, notamment Maurice Papon, en font autant. En janvier 1943 Pierre Laval crée la Milice, une police politique para-militaire fasciste, supplétive de la Gestapo et usant des mêmes méthodes (exécutions sommaires, tortures), elle est commandée par Joseph Darnand, collaborationniste particulièrement zélé. Les nouveaux flics traquent alors les " terroristes " (les Résistants), les réfractaires au STO (Service du Travail Obligatoire exigé par l'occupant) ; ils répriment la grève des mineurs du Nord en 1941 et procèdent aux rafles des Juifs vivant en France : 76 000 d'entre eux seront envoyés à la mort dans 79 convois (seulement 2500 reviendront des camps d'extermination nazis)12.

     Avant la création de la Milice, Les Brigades spéciales (BS) des Renseignements généraux, recrutées sur la base du volontariat, constituent déjà 10 % des effectifs de chaque commissariat ; elles sont chargées des << affaires juives >> mais aussi de la traque aux << ennemis intérieurs >> : communistes, gaullistes, francs maçons, anarchistes, réfractaires au STO. Les GMR sont aussi très actifs dans la chasse aux Résistants mais une partie de ses membres, les plus prosélytes du nouveau régime, excédés par les lourdeurs structurelles de leur corps de police, créent les Brigades franches ; celles-ci sont composées de policier en civil et en uniforme ; elles fonctionnent de façon autonome et bénéficient d'une « entière liberté d'action », laquelle leur est formellement reconnue par l'administration, puisque les responsables de ces groupes, affranchis de tout contrôle juridique et hiérarchique, étaient porteurs d'une réquisition préfectorale permanente13.Tuant et torturant pour obtenir des renseignements et se livrant également à des pillages, ces policiers se distinguaient par un insigne à tête de mort sur leur vêtement.

     Ainsi la " Révolution " nationale pétainiste s'est-t-elle dotée de nouveaux hauts fonctionnaires et de policiers au service du nazisme et d'une idéologie fasciste.

 

          La police des IVe et Ve Républiques

     La police française sort donc de la collaboration pétainiste profondément transformée. A la Libération le Gouvernement Provisoire de la République Française (GPRF) <<ne remet en cause ni l’étatisation des polices municipales, ni la création d’une force civile spécialisée de maintien de l’ordre, ni l’autonomie de la préfecture de police de Paris, ni le dispositif de formation qui ont été établis par le régime de Vichy14.>> Si épuration il y a bien eu, elle est incomplète : certains des membres du gouvernement, hauts fonctionnaires, magistrats et policiers vont perpétuer des pratiques éprouvées pendant la collaboration avec la Gestapo, influencer et être influencés par la nouvelle doctrine de lutte contre-insurrectionnelle élaborée par les militaires français. En effet, la IVe République naissante se trouve rapidement confrontée, à l'extérieur comme en métropole, à une forte opposition politique et aux velléités indépendantistes de ses colonies.

 

          CRS SS !

     En avril 1947 débutent des grèves et manifestations dites  « insurrectionnelles : contre la stagnation des salaires, le rationnement ou l'augmentation de tarifs de tramway, contre le plan Marshall. Ces luttes vont s’intensifier jusqu'en décembre. Le gouvernement exclut en mai les ministres communistes et c'est à l'issue de cette première année de luttes prolétariennes post Libération que les Compagnies républicaines de sécurité (CRS)15 de Marseille vont être dissoutes et qu'une nouvelle épuration sera conduite par le ministre de l'intérieur socialiste Jules Moch ; en effet, les CRS reformées à la Libération ont été partiellement épurées des memebres qui avaient collaboré avec le régime de Vichy. Ceux-ci ont été remplacés par des membres des Forces Françaises de l'Intérieur (rassemblant les différents groupes de la Résistance) dont un nombre important de membres des FTP (Francs tireurs partisans) et des Milices Patriotiques16 (communistes). Or, à Marseille, deux de ces compagnies sont accusées d'avoir aidé des grévistes à occuper le Palais de Justice et l'Hôtel de Ville.

     Le 4 décembre 1947 l'Assemblée Nationale adopte les deux projets de lois dits de « défense de la République » que les parlementaires communistes fustigeront comme « lois super-scélérates ». Le premier projet supprime le droit de grève aux policiers moyennant une indemnité et le deuxième prononce la dissolution de onze CRS du groupement de Marseille et fait disparaître l'influence communiste au sein des autres compagnies. C'est dans le cadre de cette opposition communiste à la politique de la IVe République et de guerre froide que s'opèrent ces nouveaux bouleversements au sein des forces de l'ordre.

     En 1948 la répression policière (et militaire) de la grève des mineurs est exceptionnelle (6 morts et de multiples blessés, 1342 condamnations à de la prison ferme, 3000 licenciements, …) et elle est à l'origine du slogan " CRS SS ! " ; slogan visant à dénoncer la férocité de la répression, que les mineurs comparaient à celle qu'ils avaient subie lors de la grève de mai-juin 1941 par la police de vichy et celle d'occupation. La répression judiciaire débute pendant la grève et se poursuit plusieurs semaines après le conflit. Motifs des poursuites : violences contre les forces de l’ordre, atteinte à la liberté du travail, infraction à la loi sur les attroupements (réunions interdites), port d’armes, sabotage, destruction de monuments ou d’objets d’utilité publique, refus de réquisition, outrage, rébellion, vol, provocation à crimes et délits. La plupart des magistrats à l’œuvre avaient prêté serment au maréchal Pétain durant la collaboration et certains mineurs comparaissent devant des juges ou des procureurs qui les avaient déjà condamnés en tant que résistant... Le ressentiment des mineurs était aussi lié à cette épuration très incomplète des cadres de la mine. C'est durant cette grève que la police emploie pour la première fois massivement gaz lacrymogène et canons à eau et qu'elle aura l'autorisation de tirer à balle réelle.

     La police française se distingue à nouveau par sa violence en mai 1952 lors de la manifestation organisée par le Mouvement de la paix contre la venue du général étasunien M. Ridgway nommé à la tête des forces alliées en Europe sous l'égide de l'OTAN et accusé par les communistes d'avoir utilisé l'arme bactériologique dans la guerre de Corée : 2 morts par balle, de nombreux blessés, arrestations en pagaille et perquisition du siège du PCF.

 

          La guerre contre révolutionnaire, les origines coloniales (Indochine et Algérie)

     L'armée française, tirant les leçons de sa défaite contre la guérilla en Indochine, élabore " la doctrine de la guerre révolutionnaire " (DGR, mais qui est bien contre révolutionnaire, dans le pur style de novlangue du pouvoir) pour lutter contre les indépendantistes d'Algérie. Elle crée une école d'excellence en la matière où viendront se former les militaires des États Unis et des dictatures sud américaines - d'anciens militaires français ayant exercé en Algérie iront en effet par la suite vendre leurs services à des dictatures d’Amérique du Sud. Les termes DGR sont choisis pour reprendre l'avantage et semer le trouble chez l'ennemi mais il s'agit bien d'une guerre contre révolutionnaire.

     En Algérie, pratiques militaires et policières s'influencent et usent de différentes stratégies dites de " guerre psychologique " : désinformation et propagande pour diviser, enlèvement, disparition et torture pour obtenir des renseignement et pour terroriser, infiltration et retournement des candidats à l'insurrection, couvre feu, quadrillage de zones, assignation à résidence, perquisitions de jour et de nuit, formations de groupes spécialisés, patrouilles mobiles autonomes et opérant en dehors de tout cadre judiciaire, créations de centres de détention clandestins, formation dans la population de milices et groupes para militaires, … Autant de " techniques " dont certaines sont toujours en œuvre et légitimées par la loi antiterroriste de 2017 (état d'exception permanent17) au service du contrôle sécuritaire c'est à dire du contrôle social et de maintien de l'ordre néocolonial et bourgeois sur fond de racisme, de virilisme et de sexisme18.

 

          De la BNA à la BAC

     Si le Service des Affaires Indigènes Nord-Africaines ou Service de surveillance et de protection des Nord-Africains (SSPNA) de la Préfecture de Police de Paris créé en 1925 est dissout fin 1945, le contrôle administratif et politique des Algériens en France n'en redevient pas moins une nécessité pour la République durant la guerre d'Algérie. Le service de police de la rue Lecomte est surtout connu par sa Brigade Nord Africaine (BNA). Cette brigade, dès avant la seconde guerre mondiale, avait à charge la surveillance et de la dissuasion des Algériens nationalistes. Elle jouissait dès cette époque d'une certaine autonomie au sein de la préfecture de police et agissait souvent en dehors du cadre légal. La BNA est supprimée à la Libération pour faits de collaboration : elle s'était distinguée en suppléant la Gestapo parisienne.

     Mais la lutte contre les soutiens au nationalisme algérien en métropole pousse le ministère de l’Intérieur à reformer une Brigade. En effet, à la suite d'une tournée en Algérie du leader indépendantiste Messali Hadj, réprimée par les forces de l'ordre lors d'un de ses discours (2 morts et nombreux blessés), celui-ci est déporté et assigné à résidence en France. Cela provoque des manifestations en Algérie et en métropole à la fin du mois de mai 1953, manifestation qui est à nouveau durement réprimée (5 morts). Le 14 juillet 1953, lors du défilé de la CGT et du PCF, traditionnel depuis 1936, 2000 manifestants du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD de Messali Hadj) rejoignent le cortège ; la police française tire et tue 7 personnes19. Le gouvernement français soutient alors sa police et argue, pour justifier une telle répression du caractère émeutier des manifestants (qui ne l'étaient absolument pas). Ces événements serviront de prétexte à la création le 21 juillet 1953 d'une nouvelle Brigade des agressions et violences (BAV). La BAV va retrouver une grande partie des prérogatives de la BNA et permettre à certains anciens agents du bureau et de la BNA de reprendre un rôle actif. Des chercheurs émettent l'hypothèse que le terme " bavure " employé pour qualifier une action policière douteuse dans son résultat disproportionné (mort d'un suspect), viendrait de cet acronyme BAV.

     Rappelons que la plupart des policiers français de métropole des décennies 1950 et 1960 avaient soit accompli leur service militaire en Algérie, soit fait de longs séjours dans ce pays. D'autres avaient été en poste au Maroc et en Tunisie. Ils étaient donc imprégnés de la doctrine coloniale d'essence raciste et des méthodes de guerre contre insurrectionnelle. Ce sont eux, sous la direction du préfet de police Maurice Papon (ancien haut fonctionnaire de Vichy, condamné le 2 avril 1998 pour complicité de crimes contre l'humanité) qui commettent sévices et meurtres de près de 390 algériens dans une période de représailles contre les militants du FLN, avec le massacre du 17 octobre 196120 en point d'orgue dont le nombre de morts est toujours discuté (entre 38 et 98 selon les chercheurs).

     Face à l'augmentation de l'immigration nord africaine qui vit dans les bidonvilles21 au pourtour des grandes villes (14000 personnes à La Folie, le bidonville de Nanterre début 1960) et qui rejoint la masse des travailleurs surexploités des Trente Glorieuses, des unités spéciales de police sont créées. Elles sont dédiées au harcèlement de ces populations, ce sont les Brigades Z appelées aussi Brigade de démolisseurs ou de casseurs22. Elles débarquent à l'improviste dans les bidonvilles, cassent les portes et les objets personnels, souillent les intérieurs et les vêtements, humilient, frappent, coupent l'eau des fontaines, …

En 1964, le commissaire François Le Mouël fonde la première « brigade antigang », la Brigade de Recherche et d'Intervention (BRI). En 1967, Le Mouël s'adjoint les compétences du Préfet Pierre Bolotte, ancien conseiller du Maréchal de Lattre de Tassigny en Indochine, et responsable le 26 mai 1967 à Pointe-à-Pitre en Guadeloupe du massacre d'une centaine d'ouvriers grévistes du bâtiment. Les deux hommes basent l'intervention des BRI sur la «chasse » aux populations immigrées23, désignées comme responsables d'une criminalité artificiellement gonflée par les rapports officiels et préfigurant la politique répressive du chiffre – celle qui a toujours cours de nos jours.

     D'autres Brigades se distinguent ensuite, toutes directement liées à la répression et au fichage des populations endocoloniales24. Les personnels se recyclent de l'une à l'autre et les recrutements se font sur la base du volontariat. On peut citer : les Brigades de Direction en Tenue (BDT), les Brigades de Direction Civiles (BDC), puis les Brigades de Sécurité de Nuit (BSN) qui prennent le relais la nuit des Brigades de Sécurisation de la Voie Publique (BSVP) qui, elles, interviennent de jour. La BAV dissoute, ses membres intègrent la Brigade Territoriale première version de la BAC. Les buts avoués sont la lutte contre la délinquance et la criminalité et les méthodes issues de la guerre contre insurrectionnelle : quadrillage de quartier, îlotage, harcèlement, provocation, infiltration, … La BAC est généralisée à l'échelle nationale en 1994 (BAC de nuit) et 1996 (BAC de jour), sous l'impulsion du ministre de l'intérieur Charles Pasqua. C'est aussi à cette époque que se renforce la lutte contre l'immigration et la stigmatisation des <<immigrés de seconde voire de troisième génération>> (des "sauvageons" de J.P. Chevènement à la "racaille" de Sarkozy).

 

          Une police " proactive " et une férocité industrielle25

     Outre la répression des populations endocoloniales, la politique républicaine de maintien de l'ordre se dote d'une nouvelle doctrine élaborée par Raymond Marcellin, ministre de l'Intérieur au début des années 1970. Celui-ci va restructurer l'appareil policier selon le modèle contre-insurrectionnel et capitaliste afin de mater les visées révolutionnaires émergentes en mai 1968.

     C'est en effet dans les années 1970 que l'ordre néolibéral et sécuritaire prend son essor et utilise pour cela les méthodes du néo-management. L'industrie de l'armement et des technologies du contrôle de la population réfractaire est un marché florissant qui s'exporte bien. La BAC est ainsi conçue sur un <<mode d'action proactif>> : cette expression <<désigne la capacité d'un acteur économique à générer les marchés dont il va se nourrir, […] à créer les situations qui justifient son existence, à favoriser les conditions de sa reproduction et de son extension26>>. Chargée officiellement de la petite et moyenne délinquance, elle ne manque donc pas de " travail " dans une société structurellement inégalitaire. Or elle se distingue par un dépassement de ces objectifs officiels. En effet, cette unité d'intervention dispose d'une autonomie judiciaire et peut donc intervenir de sa propre initiative. Elle demande des armes nouvelles qu'elle teste, elle alimente ainsi le marché des armes. La BAC obéit à une logique productiviste et de rentabilité, une politique du chiffre qui l'amène à créer de toutes pièces des situations d'interpellation - les MAD : mise à disposition d'un "suspect" à un officier de police judiciaire - comme autant de points - les "bâtons" - valorisant telle ou telle Brigade. Particulièrement féroce, la BAC procède essentiellement par harcèlement et provocation dans les limites du socio-apartheid. Elle utilise les techniques commando anti-émeute (la plus part du temps quand il n'y a pas d'émeute...), groupes restreints, très mobiles, de policiers en civil, visages dissimulés, hyper violents, cherchant à blesser, à terroriser les manifestants et procédant à des interpellations très rapides qui confinent à l'enlèvement. Ces méthodes rappellent celles de la guerre contre-insurrectionnelle en usage durant la guerre d'Algérie.

 

          Le poids de l'extrême droite au sein de la police

     La radicalisation politique de la police nationale (de la gendarmerie et de l'armée également) à l'extrême droite est avérée et ne date pas d'aujourd'hui. On peut citer à cet égard les exactions policières commises au métro Charonne à Paris le 8 février 1962 par une frange de policiers favorable à l'OAS (Organisation armée secrète) et à l'Algérie française qui avaient fait 9 morts (et 250 blessés) parmi les manifestants communistes et syndicalistes (CGT). A l'époque, le ministre de l'intérieur justifia ces meurtres par la légitime défense contre <<des groupes organisés de véritables émeutiers, armés de manche de pioche, de boulons, de morceaux de grille, de pavés, d'outils divers [ayant] attaqué le service d'ordre>> - ce qui était parfaitement faux : les grilles qui avaient provoqué la mort par atteinte directe ou par étouffement dans la panique, avaient été jetées par des policiers. Les autres décès étaient aussi dus à des fractures du crâne à coups de matraque. Le jeu trouble du gouvernement qui félicita le chef de la police M. Papon par la voix du premier ministre Michel Debré, consistait à ménager les milieux d'extrême-droite, très influents dans l'armée et dans la police.

      On se souviendra également de cette  police parallèle, <<regroupant des anciens résistants, des policiers en disponibilité, le noyau du service d’ordre du RPF, jusqu’à des truands recrutés pour l’occasion. Ceux que l’on appelle les « barbouzes » deviendront progressivement une force organisée au service des partis gaullistes, qui perdurera jusqu’au début des années 80, le Service d’Action Civique, le SAC, dirigé de plus ou moins loin par Jacques Foccart puis Charles Pasqua. [...] le SAC opérera la main dans la main avec les divers services de police, pour la « répression des menées subversives »27>>.

      Les nombreux groupuscules, partis et syndicats d'extrême droite sont depuis longtemps largement composés de militaires, policiers et gendarmes. On les retrouve mêlés au trafic d'armes. Ainsi, récemment, en avril 2015 dans l'affaire Claude Hermant, cadre d'extrême droite, ancien du service d'ordre du FN et proche de Génération Identitaire : : c’est Claude Hermant qui fournira les armes du tueur antisémite Amédy Coulibaly dans sa prise d'otage de l'hypercasher, protégé par son statut d'indic pour la gendarmerie. Ce trafic inquiétant visant à armer les groupuscules fascistes et néo-nazis s'intensifie depuis quelques années28. <<Le gouvernement, ses services et l’extrême droite (FN et Génération Identitaire en tête) n’ont qu’un seul but : alimenter la stratégie de la tension. Faire voter des lois liberticides, s’appuyer sur l’extrême droite et cultiver la peur du terrorisme porte généralement ses fruits dans une période marquée par les licenciements et le vote de réformes anti-sociales [...].29>>.

      La complicité des services de police et de gendarmerie avec de tels groupuscules est évidente : les fafs opèrent par des attaques ciblées à caractère raciste d'une lâcheté qui les distingue (à 10 contre 1, nous ne pouvons ici rappeler toutes les violences commises par ces groupes). Ils se livrent à ces attaques en toute impunité ou agissent parfois en supplétifs de la police dans les manifestations comme à Nantes ou à Lyon et se réfugient derrière les lignes de CRS ou de la BAC30. C'est ainsi que Génération Identitaire a pu monter au col de l'Echelle dans les Alpes et développer son dispositif de fermeture de la frontière avec l'Italie, empêchant le passage de migrants, avec la bienveillance de la gendarmerie.

      En 2012, le vote Front National (FN) des fonctionnaires de police était de 30% et en 2015 les intentions de vote dépassaient les 50% selon une enquête du Cevipof, le centre de recherches politiques de Sciences Po. Au deuxième tour de la dernière élection présidentielle, les intentions de vote de la police portaient à 65% les voix pour Marine Le Pen contre Macron. Forts de cette radicalisation fasciste massive, des policiers n'hésitent plus à arborer illégalement des insignes type écusson cousus sur leur uniforme, sur lesquels ils affichent leur haine du " rouge " ou de l'anarchiste comme cible. On peut y lire la devise <<Le pardon est l'affaire de Dieu - Notre rôle est d'organiser la rencontre>> avec une tête de mort au centre. Les têtes de mort se porte aussi en foulard, masque ou en sticker sur les tonfas et fait référence, pour certaines, au personnage de comics du vengeur solitaire The Punisher ; d'autres, plus classiques mais non moins glaçantes, évoquent les Brigades franches (voir plus haut police sous Vichy). Citons également le témoignage très récent de ce policier démissionnaire qui dénonce les agissements de son unité parisienne <<entre références à Hitler et ultravirilisme : il raconte un quotidien marqué par l’ennui, les magouilles et la violence et comment la sensation de devenir « agressif et raciste » l’a fait renoncer au métier.>>31



     Cette violence policière s'exerce aujourd'hui contre les " gilets jaunes " avec un nombre de mutilés et de blessés important31 (1 morte, 4 amputations de la main, 17 éborgnés, 1 a perdu définitivement l'audition, plus d'un millier de blessés dont 94 grièvement). Des blessures qui sont qualifiées pour certaines <<blessures de guerre>> car seuls des chirurgiens qualifiés savent les opérer et soigner correctement. Une telle violence participe d'une terreur d’État en contradiction flagrante avec un régime démocratique. Elle est même de plus en plus proche des méthodes d'un État totalitaire.

     Pour certains l'alarme serait à sonner. La crainte porterait sur cette radicalisation néofasciste de la police (de la gendarmerie et de l'armée) dont l'autonomie grandissante pourrait représenter le potentiel basculement putschiste vers une dictature franche. Pour d'autres, c'est bien la République qui tient les rênes et utilise ces effectifs policiers pour maintenir son ordre impérialiste et sa domination de classe et de race - car qui recrute, forme, arme, commande, légitime et félicite cette police ? La République joue ainsi avec le feu, d'une part en arrachant le consentement de sa population par le suffrage avec la menace du parti d'extrême droite comme seule alternative et de l'autre en entretenant une police à forte tendance néofasciste comme son bras armé. Vous avez dit Démocratie ?

 

 

Notes :

1 - article sur le site Marseille Infos Autonomes : https://mars-infos.org/mercredi-soir-10-000-marseillais-3535 ; reportage vidéo de Taranis News : https://taranis.news/2018/11/marseille-14-11-2018-%e2%80%a2-le-jour-de-colere/

 

2 - https://rebellyon.info/Une-cartographie-des-violences-policieres-16143

 

3 - liste de personnes assassinées par la police : http://www.urgence-notre-police-assassine.fr/123663553

 

4 - ONU (Organisation des Nations Unies) voir Arte info du 21 juillet 2017 : https://info.arte.tv/fr/violences-policieres-la-france-dans-le-viseur-de-lonu ; CEDH (Cours Européenne des Droits de l'Homme), voir Médiapart : https://www.mediapart.fr/journal/france/210618/la-cedh-condamne-la-france-pour-la-mort-d-ali-ziri ; voir aussi sur le site de l'ACAT (Action des Chrétiens pour l'Abolition de la Torture) : http://www.acatfrance.fr/communique-de-presse/la-position-de-lacat-sur-les-derniers-evenements

 

5 - LBD : Lanceur de Balle de Défense ; voir le site Désarmons-les : https://desarmons.net/index.php/2018/10/30/mise-a-jour-de-la-liste-des-personnes-mutilees-par-des-armes-de-police/

6 - voir l'article du collectif Désarmons-les contre les violences d’État intitulé : violences policières systémique qu'est-ce qu'on entend par là ? : https://desarmons.net/index.php/2018/01/24/violences-policieres-systemiques-quest-ce-quon-entend-par-la/ et voir le documentaire de Marc Ball Police, illégitime violence, diffusé sur FR3 le 12 novembre dernier (à 23h50... durée 52mn), https://france3-regions.francetvinfo.fr/paris-ile-de-france/emissions/la-france-en-docs/police-illegitime-violence-1572254.html

7 - chronique anti-autoritaire de Maurice Rajfus dans le cadre de l'Observatoire des Libertés Publiques qu'il a créé en 1994 : http://quefaitlapolice.samizdat.net/

8 - https://www.cairn.info/revue-migrations-societe-2012-1-page-11.htm

9 - Michaël R. Marrus et Robert O. Paxton Vichy et les Juifs, Calmann Levy 1981, nouvelle édition augmentée 2015. Voir le compte rendu de Claude Lévy dans La revue d'histoire moderne et contemporaine, année 1982 29-4 pp. 698-699 : <<Mais ce qui est nouveau ici, c'est la place que Marrus et Paxton ont assignée au <<climat des années trente>> comme élément décisif d'explication au comportement des autorités françaises et à l'état d'esprit pour la période de juillet 1940 aux grandes rafles de l'été 1942.>> ; le compte rendu intégral : https://www.persee.fr/doc/rhmc_0048-8003_1982_num_29_4_1218_t1_0698_0000_2

10 - 26 septembre 1939 : La dissolution des organisations communistes - Histoire documentaire du communisme, in Territoire Contemporains, Centre George Chevrier - UMR 7366 - CNRS-Ub, Sociétés et sensibilités http://tristan.ubourgogne.fr/CGC/publications/Histoire_documentaire_communisme/Louis_Poulhes.html

11 - voir Vanessa Codaccioni Punir les opposants. PCF et procès politiques (1947-1962), Paris, CNRS Éditions, 2013, 417 p., article de Sophie Cœuré Dans Revue d’histoire moderne & contemporaine 2014/2 (n° 61-2), pages 245 à 247 : https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2014-2-page-245.htm?contenu=resume

12 - voir le documentaire La Police de Vichy de David Korn-Brzoza et Laurent Joly : https://www.youtube.com/watch?v=oW88XoN9UFQ et suite : https://youtu.be/ICp5ft-_yyw

13 - http://polices.mobiles.free.fr/brigades-franches/brigades_franches.html (blog des CRS)

14 - https://www.universalis.fr/encyclopedie/police-en-france-de-la-liberation-a-nos-jours/

15 - Les CRS ont été créées par un décret du 8 décembre 1944 à la suite de la dissolution des Groupes mobiles de réserve (GMR) mis en place par le régime de Vichy. Ce décret sera confirmé par une ordonnance du 7 mars 1945 signée par le général de Gaulle.

16 - Milices Patriotiques : à l'origine une initiative de la Résistance belge qui a fait des émules en France : des communistes demandent la reconnaissance et l'armement de milices supplétives des Francs Tireurs Partisans (mouvement communiste de la Résistance) afin de sécuriser et de lutter contre les exactions des troupes allemandes qui refluent ; elles seront reconnues par le Conseil National de la Résistance.

17 - voir le texte " L’état d'urgence (permanent) " sur le site Les Mots Sont Importants : http://lmsi.net/L-etat-d-urgence-permanent

18 - Mathieu Rigouste Guerre coloniale et contrôle sécuritaire : https://www.youtube.com/watch?v=wUpNOhM5xiE

19 - voir « Lire Rajsfus : « 1953, un 14 juillet sanglant » in Alternative Libertaire, 30 mai 2003, http://www.alternativelibertaire.org/?Lire-Rajsfus-1953-un-14-juillet

20 - Voir Jean-Luc EINAUDI La Bataille de Paris – 17 octobre 1961 (réédition en poche en 2001, postface inédite de l'auteur), Le Seuil (ISBN 2020510618). Voir aussi [en ligne] « Massacre du 17 octobre 1961 », https://fr.wikipedia.org/wiki/Massacre_du_17_octobre_1961, et « Jean-Luc Einaudi », https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Luc_Einaudi

21 - Yvan GASTAUT, Les bidonvilles, lieux d’exclusion et de marginalité en France durant les trente glorieuses, in Cahiers de la Méditerranée n° 69 [en ligne] pp 233 à 250 : Disponible sur https://journals.openedition.org/cdlm/829

22 - Voir : Des bidonvilles aux cités, le traitement des pauvres en France... http://www.joel-jegouzo.com/article-des-bidonvilles-aux-cites-le-traitement-des-pauvres-en-france-113306176.html

23 - Sur les BAC voir un article de l'Organisation Communiste Libertaire : https://www.facebook.com/oclibertaire.free.fr/posts/un-peu-dhistoire-les-brigades-anti-criminalit%C3%A9-de-la-guerre-dalg%C3%A9rie-%C3%A0-la-guerre/1105524289491283/

24 - On doit ce terme à Mathieu Rigouste, chercheur en Sciences Sociales, qui l'emploie dans son ouvrage L'ennemi intérieur : La généalogie coloniale et militaire de l'ordre sécuritaire dans la France contemporaine, La Découverte, 2009. Il parle de « ségrégation endocoloniale ». Il désigne par là le contrôle social et policier dont font l’objet les «colonisés de l’intérieur», notamment dans les quartiers populaires.

25 - toutes les sources de ce paragraphe sont tirées du livre de Mathieu Rigouste La domination policière - Un violence industrielle La Fabrique éditions, 2012. Pour une présentation au public de son livre par lui-même au côté de son éditeur : http://la-feuille-de-chou.fr/archives/43180

26 - Ibid. p 138

27 - voir l'article de Mathieu DARGEL « Police et extrême droite, un mélange explosif », consultable sur le site de Ensemble ! : https://www.ensemble-fdg.org/content/police-et-extreme-droite-un-melange-explosif

28 - voir l'article sur le site Paris Luttes Info « L'extrême droite de plus en plus armée »: https://paris-luttes.info/2015-2018-l-extreme-droite-de-plus-10730

29 - Voir l'article sur le site de La Horde « Les armes de l'identitaire Hermant dans les mains du djihadiste Coulibaly » : http://lahorde.samizdat.net/2015/05/06/les-armes-de-lidentitaire-hermant-dans-les-mains-du-djihadiste-coulibaly/

30 - Voir [en ligne] l'article sur le site de La Horde « Nantes : l'extrême droite joue les auxiliaires de police » : http://lahorde.samizdat.net/2016/04/12/nantes-lextreme-droite-joue-les-auxiliaires-de-police/. Voir aussi les liens du même article.

31 - voir l'article de Mathieu RIGOUSTE dans le journal en ligne Médiapart du 21 décembre 2018, ainsi que la vidéo de l'entretien avec ce policier : https://www.mediapart.fr/journal/france/211218/magouilles-nazisme-et-violence-un-policier-repenti-se-livre

32 - Voir l'article du site Désarmons-les ! qui propose un recensement des blessures causées par la police entre novembre et décembre (attention, les photos peuvent choquer des âmes sensibles): https://desarmons.net/index.php/2018/12/11/recensement-provisoire-des-blesses-graves-des-manifestations-du-mois-de-decembre-2018/



 

 

 

 

 

 

 

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