La République outrée

Les réactions virulentes aux violences policières de ces derniers jours, en particulier celles commises à Mantes La Jolie, en provoquent d'autres. Outrés sont ces républicains quand ils dénoncent toute évocation d'une dictature, ...

           La République outrée ou de l'indécence républicaine.

 

   Les réactions virulentes aux violences policières de ces derniers jours, en particulier celles commises à Mantes La Jolie, en provoquent d'autres. Outrés sont ces républicains quand ils dénoncent toute évocation d'une dictature, tout rapprochement avec les exactions commises durant la guerre contre-insurrectionnelle en Algérie, avec le fascisme voire la collaboration sous Vichy et ils les jugent indécents au nom de tous ceux, hommes, femmes et enfants, qui les ont réellement subies ou les subissent.

   Les photos des moignons sanglants de manifestants <<gilets jaunes>> atteints par des grenades GLI-F4 et d'autres blessures graves en particulier au visage ou de ces lycéens agenouillés, mains menottées dans le dos face à un mur pendant 4h, entraînent donc des commentaires indignés, horrifiés et l'indécence ici est plutôt celle de ceux qui ne le sont pas ou le sont ponctuellement et sans effet. Évoquer une dictature fasciste à la française ce n'est pas identifier une situation politique présente - pour le moins très douteuse tout de même, comme telle mais bien rappeler que nous en avons connu une dans notre histoire proche et que de nombreux signes la rendent fortement potentielle depuis une bonne décennie déjà. L'indécence consistant aussi à bafouer la mémoire de milliers de personnes assassinées, suppliciées ou déportées par les Républiques françaises et par un gouvernement français pro nazi. C'est nier que de telles horreurs puissent se reproduire alors qu'il n'existe réellement aucun contre pouvoir institutionnel pour les empêcher, bien au contraire, en dehors du contre pouvoir populaire par le soulèvement, l'insurrection, inscrit comme droit et devoir dans la déclaration des droits de l'homme de 1793.

   Rapprocher comme j'ai pu l'écrire le macronisme et le pétainisme vichyssois n'est pas fortuit. Ce n'est pas moi qui ai appelé le mouvement politique actuel " La République en marche ", qui se révèle sans surprise comme une mise au pas de lois capitalistes toujours plus drastiques. Ce n'est pas moi qui ai osé nommer " Révolution " une option politique ultra conservatrice, bonapartiste ou d'ancien Régime selon, comme Pétain avait osé nommer " Révolution nationale " la collaboration avec le nazisme. Comme si ce mot, révolution, comme tant d'autres, n'avait plus aucun sens politique et historique, ne faisait plus référence à 1789. D'où peut-être toutes ces Marseillaises que l'on entend chanter sur les ronds points et dans les rues, que l'on espère toute révolutionnaire et non nationaliste. <<La guerre c'est la paix>>, <<l'esclavage c'est la liberté>> et la dictature c'est la révolution, la république c'est la démocratie. En ces temps de commémoration, ce n'est pas moi qui ai choisi d'honorer la mémoire des maréchaux, bouchers de la République, dont Pétain futur collabo, plutôt que celle des millions de soldats morts pour elle et ses marchands.

   Ceux qui sont outrés que l'on puisse assimiler cette République à une dictature qui ne dit pas son nom semblent considérer que le régime de Vichy fût une si grossière erreur immonde, sortie de nulle part, sans rapport aucun avec le régime précédent ni avec le suivant, qu'elle en deviendrait anecdotique, exception confirmant la règle, donc non pertinente dans l'analyse de l'histoire républicaine et de ce qu'elle nous dit du présent et du futur. C'est oublier à bon compte qu'il y eut un " Vichy avant Vichy ", que la troisième République, déjà lourdement dévaluée par la répression sanglante de la Commune, l'affaire Dreyfus et la boucherie de 14-18, venait de lâcher sa voisine espagnole aux prises avec le fascisme et de créer des camps de rétention pour les <<étrangers indésirables>> dont des Juifs d'Europe Centrale ; que ses décrets-lois s'inscrivaient dans le cadre d'une droitisation de la politique intérieure menée par un Président du conseil radical socialiste en réaction aux acquis du Front Populaire.

   C'est oublier à bon compte que De Gaule conserva les réformes opérées sous le régime de Vichy dans la police et quelques uns de ses fidèles serviteurs, hauts fonctionnaires et troupes, qui se distingueront encore dans la guerre contre-insurrectionnelle en Algérie et en métropole. C'est nier la filiation entre cette police fasciste pro-nazie et la présente et balayer d'un revers de main dédaigneux - indécent - le massacre de manifestants d'origine algérienne d'octobre 1961 à Paris. À ces vertueux républicains qui s'offusquent qu'on parle de dictature et de fascisme à la française et mentionnent souvent celles de pays d'Amérique latine, incomparablement avérées, il faut toujours rappeler que la doctrine du contrôle sécuritaire actuelle s'est élaborée durant les guerres coloniales de l'impérialisme républicain et qu'elle s'est fort bien vendue sur le continent sud américain où se sont réfugiés un certain nombre des tortionnaires de l'Algérie indépendantiste.

   Les insignes qu’arborent illégalement de plus en plus de policiers français aujourd'hui, en l’occurrence des têtes de mort, avec la mention : " le pardon est l'affaire de Dieu - Notre rôle est d'organiser la rencontre " ne m'évoquent pas à moi le personnage de comics Punisher, ce vengeur solitaire, mais les Brigades franches, issues des Groupes mobiles de réserve créés durant la collaboration, rebaptisés CRS dès la Libération, très actifs dans la chasse aux résistants et dont les membres les plus prosélytes, excédés par les lourdeurs structurelles de leur corps de police, s'instituèrent en civil et en uniforme, fonctionnèrent de façon autonome en bénéficiant d'une <<"entière liberté d'action" [qui] leur était formellement reconnue par l'administration, puisque les responsables de ces groupes, affranchis de tout contrôle juridique et hiérarchique, étaient porteurs d'une réquisition préfectorale permanente.>>. Tuant et torturant pour obtenir des renseignements et se livrant également à des pillages, ces policiers se distinguaient par un insigne à tête de mort sur leur épaulette ou leur chemise.

   C'est nier cette filiation des Brigades spéciales dédiées aux <<affaires juives>> et à la traque des opposants politiques communistes et anarchistes, nier l'héritage de cette police des IVe et Ve Républiques, police nationale, CRS, BRI, BAC, qui assassine des personnes racisées, se livre à des mutilations et à d'autres blessures graves d'abord sur ces populations, y compris des enfants, à des tabassages et violences sadiques (Théo), à des harcèlements et des humiliations, contrôles au faciès incessants, pluri-quotidiens, agressifs avec violences physiques, attouchements sexuels, insultes racistes et homophobes. C'est nier l'ampleur du vote d'extrême droite dans la police française actuelle et ses méthodes, des casseurs provocateurs à Benalla.

Et qui recrute, forme, arme, commande, légitime et félicite cette police ?

 

   À ces républicains naïfs, pleutres ou fourbes qui en appellent à une République vertueuse et pleurnichent de la voir ainsi défigurée, soudainement, on peut dire : vous fantasmez, elle n'a jamais existé, demandez à Saint Just. Celle que nous connaissons ne cesse de détruire les acquis sociaux obtenus de hautes luttes, il en va ainsi des dispositions du Conseil national de la Résistance ou des résolutions de l'Organisation Internationale du Travail. Privatisations éhontées, c'est à dire pillage du bien public, corruption généralisée de ses élus, népotisme et impunité blanche et bleue. Complexe militaro-industriel, ventes et trafics d'armes juteux, guerres néocoloniales avec ingérences chaotiques pourvoyeuses d'extrémismes terroristes armés par ses soins contre la concurrence géostratégique, mises en place dans ses colonies de potentats locaux pour un extractivisme forcené, Méditerranée cimetière marin de ses esclaves surnuméraires, barbouzes d'extrême droite et autres secrets d’État qui alimentent les théories fumeuses complotistes. École de Chicago, stratégie du choc.

    État d'exception devenu permanent avec son lot de lois restrictives des libertés, interdiction de circuler, couvre-feu, fermeture de certains lieux, interdiction de manifester, assignations à résidence, perquisitions administratives de jour et de nuit, autant de mesures sécuritaires renforcées réservées à la lutte anti terroriste et employées à contenir et museler toute contestation. Appel à la délation anonyme, suspicion généralisée, présomption de culpabilité, comparution immédiate, arrestation de masse préventive. Racisme d’État, surenchère islamophobe médiatico-politique qui a bien failli déraper, pour diviser et orienter, stratégie du bouc émissaire pour canaliser la colère, Le Pen cerise sur le gâteau.

État de non droit, État policier, terreur d’État.

   Et le républicain moyen admet, s'habitue, justifie et s'offusque, trouve indécent l'évocation d'une dictature, d'un fascisme rampant, sournois, moderne, qui le signalerait comme naïf, pleutre ou fourbe. L'histoire ne se répète pas, voyons. Dans sa forme, toute en apparente légalité, sans putsch, sans coup d’État, sans guerre prétexte entre nations voisines, mais dans le fond ?

 

   La politique républicaine est cet art du ni-ni, ni droite ni gauche ou les deux en même temps, très à droite au final et pourtant ni monarchie ni bonapartisme ni fascisme, subtil enfumage sur fond d'impérialisme et de maintien de l'ordre dominant de l'argent et des armes. Ce qu'elle ne peut fabriquer en consentement grâce à un système représentatif judicieusement fallacieux et une puissante manipulation de l'opinion, elle l'impose à coups de schlague. Le discours reste le même, il est celui de la menace : Chirac/Macron moins pire que Le Pen, la démocrature moins abominable que la dictature, l'islamophobie moins inacceptable que l'antisémitisme. Mais cette République, impérialiste, marchande de canons, celle du CAC40, n'est pas infaillible : elle a cru crétiniser ses électeurs au point de mettre à sa tête un jeune foutriquet maigrichon issu des milieux de la haute finance mais elle se prend un de ses plus puissants désaveux depuis des lustres avec les <<gilets jaunes>>.

 

   Ce que je retiens de cette allocution piteuse de l'actuel Président de la République, ce sont des menaces donc, un besoin de réaffirmer une légitimité qu'il n'a pas, de vraies fausses concessions misérables, un appel aux pulsions réac et racistes d'une partie des <<gilets jaunes>> et de ceux qui s'opposent à ce mouvement (une armée populaire supplétive en cas de guerre civile ?), la comédie blême, outrageusement forcée, du maître-serviteur... et absolument rien sur la demande de pratiques institutionnelles réellement démocratiques. Pourquoi ? Parce qu'en vérité ce régime a toujours eu la haine de la démocratie. L'indécence consistant à continuer d'accoler l'adjectif démocratique au nom République.

 

P.S. : message perso à Ségolhaine : nous aussi on se souviendra.

 

Albertine Josepha, Gilles et John.

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