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Billet de blog 17 juin 2020

Macron et la décision

Chacun reconnaît que l’accumulation des cafouillages, hésitations, imprécisions et contradictions de l’exécutif dans la mise en mouvement des choix décisionnels engagés depuis le début du mandat du Président a propulsé sur le devant de la scène les mots « empressement et précipitation ». Et si le problème de la France aujourd’hui, était dans le rapport que le président entretient avec la décision ? 

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Et si le problème de la France aujourd’hui, était dans le rapport que le président entretient avec la décision ?

Chacun reconnaît que l’accumulation des cafouillages, hésitations, imprécisions, incohérences et contradictions de l’exécutif dans la mise en mouvement des choix décisionnels engagés depuis le début du mandat du président a propulsé sur le devant de la scène, les mots «  empressement et précipitation ». Chercheurs, éditorialistes, journalistes, intellectuels, responsables politiques, ainsi que le président lui-même, admettent volontiers que les choix engagés sont empressés et précipités. Ce dernier convient dès la seconde moitié de l’année 2018, avoir commis des erreurs majeures au niveau décisionnel, notamment en se précipitant à légiférer sur presque la moitié de ses engagements électoraux. Lors de sa conférence du 21 avril 2019, supposée clore le « grand » débat national et décliner des prescriptions, susceptibles de susciter l’approfondissement du dialogue et d’installer la démocratie participative, le président constate qu’il a voulu faire passer des « choses » très vite, sans entamer une véritable conversation avec les corps intermédiaires, voir même les membres du gouvernement et son propre entourage. Il ajoute alors que le moment est venu de « corriger et amender le cap de l’action «, de calmer son empressement à aller vite et sa précipitation à faire des choses en urgence. A l’entendre, ce qui l’a incité à réaliser le plus rapidement possible les choix programmatiques avancés lors de la campagne électorale, c’est la configuration de la représentation politique, la marginalisation dans laquelle se trouvent les partis politiques et les syndicats ainsi que son court séjour auprès de la présidence « bavarde » d’Hollande, qui l’a convaincu qu’il fallait aller le plus vite possible dans la prise de décision et expérimenter une pratique différente de celle de ses prédécesseurs, faute de quoi l’efficacité économique recherchée dans le mot d’ordre « Transformer », présenté comme un projet, qui s’intéresse aussi bien aux gagnants qu’aux perdants de la mondialisation, serait freinée à jamais. 

Les chercheurs, éditorialistes... n’abandonnent pas ces deux mots, devenus très tôt monnaie courante dans leur bouche, mais pointent plutôt l’impréparation de ses décisions, en mettant l’accent sur le flou de son volontarisme pragmatique et sur l’ampleur du flottement dans l’application de ses choix, souvent perçus comme hasardeux, infondés, aventureux, voir irresponsables. Certains soulèvent l’amateurisme et l’incompétence du président. D’autres, son arbitraire, son arrogance, son intransigeance, sa naïveté et sa faible connaissance politique. Il y a même ceux qui laissent entendre qu’il est prisonnier d’une forme d’indécision.

En général, ils expliquent le positionnement du président dans le processus de décision par sa volonté d’être constamment en mouvement, son faible ancrage dans la réalité quotidienne, sa faible connaissance des corps intermédiaires et des institutions, la porosité de ses convictions politiques, sa rudimentaire expérience politique ainsi que celle de l’équipe qui l’entoure et de la plupart des élus de la majorité et par la place grandissante qu’il donne au lobbying ou plutôt aux groupes d’intérêt qui les emploient. 

Pour autant, malgré le sérieux de plusieurs approches, les éléments explicatifs avancés sur le positionnement du président, mettent malheureusement en sourdine la question essentielle : qu'est ce qui l’amène à manifester une forte réticence à se mettre au diapason de ce qu’est la décision publique et politique, question dont le déchiffrage est certes un exercice bien compliqué, épineux et périlleux, en raison de l’absence quasi totale de données et d’informations sur la façon dont les décisions sont élaborées, précisées et délibérées, ainsi que des difficultés qu’on trouve souvent à se mouvoir sur un terrain si glissant. 

Notre propos est de contribuer à ce que l’interrogation majeure que nous soulevons ci-dessus, devienne davantage d’actualité et gagne du terrain dans le débat politique. Pour l’appuyer, je m’attarde sur la production discursive, qui accompagne l’application des choix du président dans le champ économique et social, même si, j’en convient, se remettre à l’argumentaire du président est forcément restreint et limité et doit être complétée par l’étude de cas précis, tels que la réforme des retraites ou la trouvaille du « grand » débat national.

Dès qu’on pose un regard attentif, même rapide, sur l'argumentaire du président,

on retient deux orientations politiques bien différentes. 

L’une se veut plutôt objective dans le sens où il s’agit de faire autrement de ce qu’il a pratiqué auparavant. Elle traduit sa volonté de tenir compte de la réalité du terrain et d’être à l’écoute des français, de leur quotidien et de leurs intérêts, inclusivement des revendications des mouvements qui s’opposent à sa politique.  

Dès l’été 2018, le président considère que pour apaiser le climat social, notamment la montée de la colère, voir de la haine que son pouvoir suscite dans une partie de la population, il fallait prendre des distances avec son empressement à aller vite, sa précipitation à faire des choses en urgence et les décisions à court terme. Il se dit prêt à abandonner l’idée qu’il peut décider seul et sans de vrais relais, notamment les corps intermédiaires, ainsi qu’à en finir avec la rhétorique radicale, voir menaçante, dont il est souvent accusé. 

Le 16 Octobre 2018, en s’adressant aux corps intermédiaires dans un message télévisé, il affirme s’appuyer désormais sur les forces du progrès et de la réforme, à savoir les élus locaux, notamment les maires, jusqu’alors oubliés. Ce rétropédalage est confirmé dans la lettre qu’il adresse aux français le 13 Janvier 2019. Les ajustements oratoires déclinés dans cette lettre, supposée montrer qu’il choisi le scenario d’ouverture, font miroiter l’idée qu’il est disposé à mettre fin à l’emprise de la verticalité, à son engouement pour la précipitation, l’empressement et les décisions abruptes et catégoriques et à abandonner les solutions tranchées. Il envisage de procéder avec plus de sagesse et de prudence au niveau décisionnel et de travailler de façon plus collective avec les français pour le bien commun, en tenant compte du poids et de la place des partenaires sociaux et des corps intermédiaires, ainsi que des revendications exprimées par le mouvement des gilets jaunes, dont il dit avoir appris beaucoup de choses, notamment qu’il faut être sur le terrain, descendre dans l’arène du quotidien des français. 

Se distancer de l’approche autoritaire de la décision qu’est jusqu’alors le sienne, dont il reconnaît qu’elle n’a pas eu les retombées positives qu’il escomptait, et abandonner les décisions abruptes, sans concertation, devient sa préoccupation majeure. En témoigne la multiplication de ses mea culpa, ainsi que celle du Ier ministre, E. Philipe, qui lors de la conclusion du grand débat le 8 avril 2019, interpelle la méthode de travail de son propre gouvernement, en affirmant qu’il a accumulé depuis deux ans, « les décisions rapides et pas assez concertées » avec les français et l’opposition.

L’autre orientation est empreinte d’une certaine subjectivité, qui n’invalide nullement le besoin de continuer à composer avec les gagnants de la mondialisation, notamment le capital financier. Elle va de pair avec ses choix, qui précisent qu’il est le seul qui possède les clefs des processus décisionnels et la serrure de l’ensemble de l’espace décisionnel. Pour bien marquer qu’au sommet de la hiérarchie décisionnelle, il n’y a personne d’autre que lui, le président  entonne avec constance la musique du « moi-je », qui devient sa marque de fabrique. L’emploi du « moi », tout comme d’ailleurs du « nous », devient je. « Je suis celui qui sait. Je décide. Au moment où vous décidez, vous êtes seul, mais je serai le même être humain, mais « acteur de l’histoire … L’exigence que j’ai avec moi-même, je l’ai avec le gouvernement et l’ensemble des français... Je veux furieusement et passionnément réussir. « 

«  je suis là pour nous guider … Je suis dans la responsabilisation. « 

« J’ai été élu sur un projet, sur de grandes orientations auxquelles « je demeure fidèle ».. » C’est moi qui vais changer votre vie « 

« Je ne vois pas au nom de quoi j’irais voir « les gilets jaunes ».

Avec ce patchwork de « moi-je, il veut indiquer que c’est lui qui détermine les issues des décisions, qui portent toutes son sceau personnel. Lui seul est capable d’améliorer la situation économique et sociale du pays, de remettre sur le bon chemin la maison France, de rehausser son image à l’international et de refonder l’Europe. Il n’a pas besoin de consulter qui que ce soit. Le but de cette musique est d'obtenir le consentement des français, en leur précisant qu’il est l’homme de la situation, qu’il est le seul qui peut leur indiquer la marche à suivre sur le plan de la vie politique intérieure mais aussi extérieure et donc qu’ils peuvent avoir confiance en lui et dormir tranquille.

On retrouve dans cette rhétorique, un gout particulier pour des mots ou des phrases catégoriques toutes faites qui cherchent à nous dire « Ayez confiance en moi, en mes décisions et vous serez récompensés »… C’est comme cela et pas autrement. »… De toute façon, il n’y a pas d’alternative. » Ce sont là des mots et des phrases d’un jeune homme, qui sait mieux que quiconque ce qui est bon pour le peuple français, qui n’en fait qu’à sa tête par ailleurs bien faite, qui trouve des réponses à tout et à tous, parfois avec brio et qui semble savourer son propre habillage oratoire. 

Avec cette musique, il se pose à la fois comme quelqu’un qui possède les qualités requises d’un vrai décideur, à savoir la volonté, la détermination, la compétence, la combativité, la connaissance et la puissance et qui obéit à ses désirs et à ses instincts, à ce qu’il est vraiment, soit quelqu’un qui a une appétence particulière à satisfaire ses choix le plus vite possible, voir tout de suite. Il laisse entrevoir un trait de caractère proche de la susceptibilité capricieuse de nos adolescents, qui ne s’éloigne pas beaucoup de la formule: » j’ai un instinct et mon instinct me dit plus parfois que le cerveau de quelqu’un d’autre ne le pourra jamais », ressassée par un personnage médiocre, inculte, attardé et désinvolte : l’ex vedette de la téléréalité américaine, M. Trump. Pour donner sens à cette musique, qui exprime davantage un déterminisme qu’un volontarisme, il assume qu’il n’est pas question de dévier de la politique de l’offre mise en place depuis son élection, ni de ranger dans un tiroir son mot d’ordre fétiche «  Transformer. Bien au contraire, « il faut aller encore plus loin. On doit continuer à transformer. Les orientations prises sont bonnes. Les fondamentaux doivent être intensifiés… La réponse n’est pas dans le reniement ». Lors de l’annonce du grand débat, le 10 janvier 2018, le président déclare «  Nous ne reprenons pas le cours normal de nos vies. .. Les transformations en cours ne doivent pas être arrêtées ». Face à 150 patrons français et étrangers qu’il reçoit 11 jours plus tard à Versailles, il réaffirme sa détermination à poursuivre les réformes contre vents et marées. Le 25 Avril 2019 en conclusion du « grand » débat, il ajoute que ces transformations  » doivent « être poursuivies et intensifiées », tout en promettant un mandat « plus humain et un changement de méthode très profond «. Ces arguments, au-delà de pointer qu’il ne cèdera pas d’un pouce sur bon nombre de ses choix, remettent en scelle son affection pour l’immédiateté dans la prise de décision de courte durée et son fort désir de réactivité. 

De cette double orientation, trois idées forces se dégagent : 

1 - Il est le seul propriétaire des choix décisionnels.

L’implicite dans ses arguments est de nous préciser qu’il décide tout seul, si besoin à la dernière minute. L’autorité au niveau décisionnel c’est lui. La décision ne peut être que son domaine. Il s’identifie lui-même à Jupiter.

Etant donné qu’il sait ce qu'il fait et où il va et qu’il possède toutes les qualités requises pour décider, il peut sélectionner ce qui l’intéresse et faire ses choix comme il entend. Il n’a rien à apprendre d’autrui, ni à entamer de véritables conversations avec ses opposants ou adversaires, inclusivement avec les membres du gouvernement et ses plus proches collaborateurs, qui acceptent volontiers l’idée qu’il prend seul les décisions, et qu’il ne tolère aucun écart vis à vis de celles-ci, ni sur des petites phrases et critiques faites en off, ni d’états d’âmes étalées dans les médias. Ils ne se privent pas de dire qu’il fait usage de doigté, de finesse, voir de tact, dans l’application de ses choix. Par esprit de corps et de discipline, ils répètent à l’unisson et avec constance qu’il n’y en a pas d’autres pour faire le boulot, qu’il dégage une autorité naturelle et que la raison est naturellement de son côté. A les entendre, il détient la vérité et son autorité est indiscutable. La jeune équipe qui l’entoure, dépourvue en grande partie d’expérience politique, s’accorde à respecter ses consignes et à ne pas interférer au niveau décisionnel, même lorsqu’il manifeste un empressement particulier à faire avancer les réformes ou se trouve désemparé, voir paralysé comme ce fut le cas lors des manifestations des gilets jaunes à la fin de l’année 2018. Il n’est surtout pas question qu’ils interviennent dans les décisions du président, qui dit toutefois accepter que des conseillers, des collaborateurs ou des groupes de spécialistes lui apportent des réflexions, mais ne cherche même pas à donner l’impression que les décisions sont prises par la majorité qui le soutient. Leur fonction consiste à lui rendre service, à mettre leurs connaissances à son service, à l’aider à légitimer l’exercice de son pouvoir et à faire échec au vieux monde. 

2 –  Préférence du choix sur la décision

Ses choix programmatiques désignent un agencement de logiques d’action diverses, supposées pouvoir jouer à terme le rôle de « catalyseurs nécessaires » pour redynamiser les français et leur redonner le gout de l’avenir.

L’emphase que le président donne à ses choix, l’amène à décréter qu’ils sont des décisions, qui ne peuvent pas être remises en question, ce qui traduit sa préférence pour le choix au lieu de celui de décision, notion qu’il assimile volontiers à celle de choix. Elle exprime clairement l’idée qu’ils sont les seuls qui vaillent pour relancer l’économie, surmonter les divisions des français, les calmer et obtenir leur consentement et leur confiance. Sa précipitation et empressement à mettre en mouvement des choix qui vont dans tous les sens, mais qu’il croit être les meilleurs, ne fonctionnent pas comme espéré. Leur application est loin de donner des preuves d’efficacité. La façon dont il met en mouvement bon nombre de ses choix, marqués par le flou, l’incohérence et bien souvent contradictoires, ne fait qu’aggraver la distanciation sociale et politique entre lui et l’ensemble des français. Leur opérationnalité, fortement questionnée, est en partie responsable de la profondeur du malaise qui s'installe entre eux. Certains choix provoquent des disfonctionnements institutionnels majeurs, d’autres s’effritent sous nos yeux et encourent le risque d’une montée de la confrontation, voir de l’affrontement. C’est le cas notamment de la réforme de la retraite, élément sociétale majeur, qui conduit les français à ne pas voir où il prétend les mener. Ils sont de plus en plus nombreux à se rendre compte de l’absence de ligne directrice dans la conduite du navire France.

3 -  Primauté du calcul tactique 

Ses choix décisionnels nous disent que le positionnement du président, s’inscrit davantage dans un mode de réaction que d’action, fondée sur le calcul tactique. La détermination de réaliser ses désirs et ses instincts, l’oblige depuis le début de son mandat, à être constamment dans le calcul tactique. 

C’est par calcul tactique qu’il met en mouvement ses choix programmatiques 

et qu’il décrète qu’ils sont des décisions. C’est par calcul tactique qu’il fait le choix du débat national, qu’il décide en décembre 2018 d’aller seul au front et de mettre 12 milliards sur la table pour répondre au mouvement des gilets jaunes,  d’engager une longue concertation sur la réforme des retraites et de remettre le thème de l’âge pivot sur la sellette. Il n’est surement pas abusif de penser que c’est aussi par calcul tactique, qu’il multiplie les dérapages verbaux, qu’il s’entoure d’une jeune équipe et qu’il affirme que c’est au gouvernement de gouverner. 

La primauté du calcul tactique, explique son fort penchant pour les paris risqués et pour le déterminisme pragmatique. S’il prend des paris risqués, c’est parce qu’il se dit que la vérité est de son coté, qu’il la possède et qu’il va faire ce qu’il faut pour sortir gagnant de ces paris, qui lui sont favorables à court terme. Ses choix sont une accumulation de paris risqués, qui ne sont pas pour autant des choix de facilité, ni de jeu à quitte ou double, ni des sauts dans l’inconnu.

Sa détermination est l’expression d’une forte envie d’autorité et de légitimité, indissociable de ses désirs et de ses instincts, voir de son appétence à satisfaire ses choix le plus vite possible, voir tout de suite. Elle le pousse à faire des choses en urgence, à reprendre des solutions de court terme, à trancher si besoin de façon autoritaire, voir radicale. C’est aussi un moyen de montrer qu’il est une véritable figure de pouvoir qui possède des convictions solides, contrairement à ce qui est souvent propagé et un savoir-faire important pour rassurer et unir les français et pour redresser économiquement et politiquement la France, afin qu’elle puisse redevenir puissante. Son attirance à penser la décision en termes de pari risqué et sa propension à mettre en avant sa détermination, nous disent qu’il se trouve parfaitement à l’aise dans le mode réactif, qui le rend prisonnier de logiques de court terme. Elle l’empêche de réfléchir avec recul sur les implications des décisions qu’il prend et de penser le long terme.

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Ces trois idées force décrivent un positionnement, qui envoie des signaux confondants et contradictoires, qui constituent des marqueurs de son absence notoire d’ancrage dans la réalité nationale, de sa volonté de se passer des institutions et des corps intermédiaires, puis de sa promesse de leur donner toute la place à laquelle ils ont constitutionnellement droit, de sa perception ambiguë et décousue des liens entre la démocratie et le peuple, de son adhésion volontariste au récit individuel et donc de ses limitations à repenser le collectif. 

Ces signaux, empreints d’une pluralité de formes d’autoritarisme, pèsent sur l’évanouissement progressif de l’efficacité économique recherchée dans le mot d’ordre «  Transformer », sur le gonflement du désordre social et sur l’émergence de nouvelles formes de déstabilisation sociale, d’intolérance et de violence. Au delà de laisser entrevoir des pratiques nouvelles de discipline sociale et politique et une rhétorique de séduction, qui persiste à s’appuyer sur son mot d’ordre fétiche, ces signaux traduisent un rapport très distant à la problématique de la décision, qui ne peut qu’affecter les perspectives d’avenir de la société française et le fonctionnement de la démocratie elle-même. L’omission de véritables références à cette problématique est notoire. On cherche en vain des indicateurs sur les trois phases majeures de toute décision publique ou politique. 

L’élaboration de la décision, est pensée en termes de paris favorables pour lui, ce qui ne peut que mettre en cause leur opérationnalité et à terme leur faisabilité, car en principe, celle-ci ne peut pas se faire en termes de pari favorable ou négatif pour celui qui intervient. 

Rien ne transpire non plus sur la deuxième étape, celle de la précision, où normalement on doit tenir compte de la place des corps intermédiaires et des institutions, pointer les motifs et les paramètres « objectifs » qui rendent la décision souhaitable, pertinente, voire indispensable et apporter des éléments de justification de la finalité qui l’oriente. 

Il en va de même pour la délibération. Rien sur les arguments de faisabilité et les arguments post-décisionnels ou  de « justification rationnelle après coup » inhérentes dans les questions d’efficacité. La réforme de la retraite ainsi que l’annonce du grand débat national, illustrent l’infaisabilité des paris risqués et son incapacité à rendre les décisions cohérentes et opératoires. Le fait de penser, préparer et exécuter tous ses choix en termes de paris gagnants, l’amène forcément à négliger les problèmes inhérents dans chaque phase du processus de décision, notamment d’élargir l’assiette de recrutement des acteurs impliqués dans ce processus et d’obtenir le recueil d’un maximum de données et informations, conditions nécessaires pour la réussite de l’application de toute décision.

Il s’agit bien là d’un entêtement à méconnaitre l’importance d’accumuler des connaissances sur ce qu’est la décision publique et politique, qui constitue un obstacle majeur pour réfléchir de façon appropriée à l’application des choix décisionnels, de les maîtriser et tout particulièrement d’appréhender leurs implications. Cet entêtement vis à vis cette clé majeure de la critique du fonctionnement de la démocratie elle-même, limite fortement sa capacité à penser le politique. 

Ces signaux l’amène à formaliser et codifier dès son arrivée au pouvoir, de nouvelles pratiques de discipline sociale, qui vont bien au-delà de son arrogance et de ses propos méprisants, voir hautain envers des classes défavorisées, ainsi que du mépris, dont il fait preuve ici et là vis à vis de l’autre, en particulier des institutions et des corps intermédiaires, dont il a voulu se passer au départ, puis promis de leur redonner toute la place à laquelle ils ont droit, mais qu’il refuse de rencontrer lors de la montée en puissance du mouvement des gilets jaunes, inclusive la CFDT, syndicat modéré qui semblait pourtant avoir sa préférence. C’est le cas notamment de son comportement envers ce mouvement social, qu’il identifie comme adversaire principal, mais qu’il n’ose même pas nommer, ce qui est le comble ou pour le moins surprenant quand on veut faire de la politique. Plusieurs de ses propos donnent le sentiment qu’il exclu tout dialogue avec un mouvement à qui il dénie la qualité d’interlocuteur, car ses membres « veulent le chaos ». Il n’est pas exagéré de dire qu’il manifeste de l’intolérance envers un mouvement qui à son avis n’existe pas, notamment quand il dit en Novembre 2018, « Je ne vois pas au nom de quoi j’irais les voir » et à qui il ne tend pas la moindre perche lors du « grand » débat, pour négocier avec lui. Il semble pencher plutôt pour son éradication, lorsqu’il affirme réfléchir à la création d’une structure chargée d’assurer la vérification et la neutralité de l’information, pour en finir avec le temps d’antenne que peut avoir «  un jojo avec un gilet jaune » dans les médias. 

Son positionnement par rapport à la problématique de la décision, est teinté de formes d’autoritarisme diverses dans le sens où il est indissociable du fait qu’il puisse dire tout et son contraire. Il l’amène à dire tout et son contraire, car ce qui lui importe, c’est de pouvoir suivre ses désirs et ses instincts bien ancrés. Alors que dans son élan rhétorique, il affirme vouloir être à l’écoute des partenaires sociaux et des corps intermédiaires, qu’il tiendra compte de leurs aspirations et de leurs motivations et qu’il s’engage à tirer toutes les conclusions du débat afin de «  structurer l’action du gouvernement et du Parlement », il retombe vite dans ses caprices, à savoir il fait selon ses choix, quitte à négliger la concertation, inclusivement avec ses propres collaborateurs ou les institutions directement concernées et à se passer de ceux à qui il s’apprêtait à redonner toute leur place. 

On a l’impression qu’il ne peut pas faire autrement que de réagir avec empressement et précipitation. Plusieurs de ses choix en témoignent. C’est le cas de l’octroi de 12 milliards d’euros aux gilets Jaunes en Décembre 2018, de la lettre envoyée par voie de presse qu’il adresse aux citoyens européens le 05–03-19, de la nomination Silvie Goulard à l’UE, de son initiative à dessiner avec empressement un projet de refonte de la cathédrale Notre-Dame, sans la moindre articulation avec les autorités intéressées. C’est surtout le cas de la trouvaille du grand débat national, dont l’annonce n’est pas l’objet de la moindre consultation ni de concertation avec quiconque, à l’exception dit-on, de celui qui lui souffle l’idée. 

Il s’en sert pour montrer qu’il embrasse pleinement le dialogue, intention vite questionné par les français, perplexes de la façon dont il le dénature, voir le vide de sa portée. Il n’est pas abusif de s’interroger si on peut parler de dialogue ou de discussion, notions de significations bien différentes, lorsqu’on constate que le président a décrété dès le départ que les élus locaux, n’ont droit qu’à poser des questions et qu’ils n’ont pas le droit de réponse. En principe, la discussion exige que l’autre réponde. Elle induit la confrontation d’une réponse à la votre et non seulement celle de celui qui possède le monopole de la vérité. Les réponses sont constitutives de la discussion. 

Le dialogue exige écoute et surtout volonté de comprendre les motivations de l’autre. Dialoguer, c'est entretenir un climat de confiance et de respect mutuel entre les partenaires, assujettis à des règles du jeu précises admises conjointement. C’est coopérer, c'est entamer la communication avec le partenaire, c'est essayer de nouer des relations de confiance, sans faire disparaître pour autant les tensions, voir le conflit. Le dialogue nous apprend à poser des questions, à formuler de nouvelles questions, à être tolérant avec les autres, à accepter le principe du compromis et à partager des intérêts, voir des valeurs et un patrimoine commun. Surtout le dialogue signifie le rejet de tout monopole de vérité, dont le président ne peut pas se défaire. La vérité est de son coté et l’autre n’a qu’à accepter la discussion et le dialogue tel qu’il le dicte. Il n’a jamais été question que le président entame un dialogue avec l’autre, que ce soit les maires, les élus ou d’autres participants, ni d’ouvrir l’espace à la voie de la négociation et du compromis. Il omet même sa promesse de publication des débats, ce qui aurait pu exacerber l’antagonisme entre lui et l’opposition et donner lieu à des affrontements violents.

L’accumulation de ce type de pratiques, teinté de formes d’autoritarisme diverses, nous dit que le positionnement du président par rapport à la décision est un des facteurs majeurs du basculement de l’inquiétude grandissante de la majorité des français vers une profonde hostilité, colère, détestation et défiance envers sa personne et de la montée de leur scepticisme sur sa capacité d’aller vers l’efficacité économique et politique, d’améliorer leur quotidien, d’écouter vraiment l’autre, que ce soit les corps intermédiaires, ses propres conseillers et le mouvement des gilets jaunes. Les français semblent considérer que la méfiance, voir le dédain qu’il manifeste envers tout ce qui vient d’en bas et son manque de lucidité au niveau décisionnel, ne fait qu’aggraver le climat social et qu’accroitre leur manque de respect croissant envers son autorité, pourtant constitutionnellement légitime. 

Défiants depuis longtemps à l’égard de tout ce qui fait l’autorité, dont l’Etat et les partis politiques, les français sont de plus en plus nombreux à s’interroger sur sa capacité à fabriquer du lien social, à renforcer la cohésion nationale et à redonner confiance dans la politique. Ils s’inquiètent notamment des implications de l’opération de déconstruction, précisée dans le projet « Transformer », qui selon le président lui-même porte en lui la question de la décomposition du système social français, ce qui tend à valider l’idée que la mise en mouvement de ses choix s’inscrit dans une logique, qui renvoie à la mise en place d'un nouveau type de discipline sociale et politique, dont l’objectif est de bâtir un nouveau modèle de société, qui conduit à terme à la désintégration du modèle social français, voir à son démantèlement. 

Malgré les revirements, les mains tendues, les mea culpa et les ajustements oratoires déclinés ici et là de travailler pour le bien commun, le sentiment qu’il ne pourra pas « rassurer » les français, ne cesse de croître. Ils le perçoive de plus en plus comme incompétent et incapable de relever les innombrables défis du moment et d’atténuer le malaise profond qui s’installe dans la société, qui devient de plus en plus violente. Son propre camp devient de plus en plus dubitatif sur les grandes orientations. Un nombre croissant d’élus de la majorité, désorientés et déconcertés par certains choix, osent exprimer leur désarroi et leur désillusion, voir des positions divergentes. 

Dans cette accumulation de pratiques, propice à la propagation de difficultés insurmontables, qui encouragent une sorte de désordre organisé, qui est source d’incertitudes et de tensions, susceptibles de provoquer des clivages violents au sein de la société française, pouvant atteindre des niveaux de forte turbulence, voir de tumulte, deux indicateurs majeurs se détachent « : la souveraineté de l’individu et la place de la finance. Ces indicateurs, qui tiennent lieu de programme politique dans le « Transformer », expriment une vision idéologique identifiée au néo-libéralisme, qui traduit un vrai basculement vers deux nouvelles formes de domination : celle de la souveraineté de l’intérêt individuel, qui se confond parfois grandement avec la liberté souveraine et que par commodité on nomme « intérêt souverain, »  concept qui s'éloigne du sens courant qu'on donne à la liberté individuelle, à la liberté civique et à la liberté personnelle et celle de la civilisation des Investisseurs, concept qui tend à remplacer celui de  " Civilisation des Groupes d'Intérêts", devenu familier des politologues américains, qui dès la fin des années 1980 définissent les Groupes d’Intérêts, comme les acteurs stratégiques majeurs. 

Ces nouvelles formes de domination représentent une forme d’autoritarisme, qui vise l'acquiescement à un type spécifique de discipline sociale et politique, qui ouvre grand les portes à des lendemains difficiles, voir inquiétants pour les français ainsi que pour les européens, qui ont pu marquer leur étonnement et agacement avec la désinvolture politique que le président étale à leur égard dans la tribune qu’il publie le 4 Mars 2019 dans les journaux des 28 Etats membres. Elles encouragent l’acceptation de l’institutionnalisation de la norme qui domine aujourd’hui la conception gestionnaire et managériale des sociétés démocratiques, à savoir la norme de Conformité, qui nous invite toutefois à pousser l’analyse sur le type de rapport que le président entretient avec la problématique de la décision, au delà du cadre national. Réfléchir à ce rapport, devient une exigence qui nous convie à ne pas négliger le dehors, en particulier à nous interroger avec urgence sur le devenir du modèle de civilisation européen. Penser l'Europe de demain, exige notamment qu'on travaille avec méthode et en profondeur sur les traits de différenciation entre le modèle de civilisation européen et le modèle de civilisation américain. Il est temps qu’on s’intéresse aux différences entre les deux modèles de civilisation, question délaissée par les médias, qui n’a jamais constitué vraiment un thème porteur en Europe, bien que présente dans les écrits d’histoire, de sociologie, de relations internationales et de stratégie, notamment depuis la chute du mur de Berlin. Il faut souhaiter que des travaux sérieux, comme ceux des chercheurs français qui ont cherché à décrypter le mouvement des gilets jaunes, en s’appuyant sur des enquêtes de terrain et/ou sur des questionnaires en ligne, puissent compléter et approfondir les éléments fragmentaires apportés ici. 

Alberto Santos, sociologue, chercheur-enseignant, EHESS (retraité)

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La compagnie aérienne a été condamnée, en appel, à verser 8,6 millions d’euros de dommages et intérêts pour « travail dissimulé ». La firme irlandaise avait employé 127 salariés à Marseille entre 2007 et 2010, sans verser de cotisations sociales en France. Elle va se pourvoir en cassation.
par Cécile Hautefeuille
Journal — Social
En Alsace, les nouveaux droits des travailleurs détenus repoussent les entreprises
Modèle français du travail en prison, le centre de détention d’Oermingen a inspiré une réforme du code pénitentiaire ainsi qu’un « contrat d’emploi pénitentiaire ». Mais entre manque de moyens et concessionnaires rétifs à tout effort supplémentaire, la direction bataille pour garder le même nombre de postes dans ses ateliers.
par Guillaume Krempp (Rue89 Strasbourg)

La sélection du Club

Billet de blog
par Bésot
Billet de blog
Destruction du soin psychique (2) : fugue
Comment déliter efficacement un service public de soins ? Rien de plus simple : grâce à l'utilisation intensive de techniques managériales, grâce à l'imposition d'un langage disruptif et de procédures conformes, vous pourrez rapidement sacrifier, dépecer, puis privatiser les parties rentables pour le plus grand bonheur de vos amis à but lucratif. En avant toute pour le profit !
par Dr BB
Billet de blog
Ce qu'on veut, c'est des moyens
Les salarié·es du médicosocial se mobilisent à nouveau les 31 mai et 1er juin. Iels réclament toujours des moyens supplémentaires pour redonner aux métiers du secteur une attractivité perdue depuis longtemps. Les syndicats employeurs, soutenus par le gouvernement, avancent leurs pions dans les négociations d'une nouvelle convention collective avec comme levier le Ségur de la santé.
par babalonis
Billet de blog
Macron 1, le président aux poches percées
Par Luis Alquier, macroéconomiste, Boris Bilia, statisticien, Julie Gauthier, économiste dans un ministère économique et financier.
par Economistes Parlement Union Populaire