L'Europe est-elle chrétienne ? (Olivier Roy, 2018)

Un texte passionnant d'Olivier Roy, très long et que donc j'ai résumé au mieux. 


Nous avons l’habitude aujourd’hui des débats sur les rapports entre Islam et laïcité, Islam et démocratie etc. Or derrière ces débats se cache un débat plus profond sur la nature de l’Europe et sur sa relation avec le religieux. Une grave crise portant sur la définition de l’identité européenne et la place du religieux est en cours, comme le montre la radicalisation catholique autour de la Manif pour Tous, voire la radicalisation laïque autour de questions comme l’abattage rituel ou la circoncision.


Tout État est séculier par principe, et tend à séculariser la religion.
Ce processus historique a progressivement défini une identité chrétienne de l’Europe, en tant précisément que "christianisme sécularisé". Mais la pertinence de ce concept est à interroger depuis les années 1960 et la rupture du consensus moral qu’il sous-tendait. L’État ne peut plus traduire les valeurs en normes depuis, car ces valeurs se sont autonomisées dans des sphères politiques qui se les disputent âprement, rompant avec plusieurs siècles d’un implicite moral partagé par la majorité.
Face au vide laissé par l’abandon de cet implicite collectif, on voudrait codifier le religieux et en limiter toujours davantage la place dans l’espace public. Mais l’en chasser revient peut-être à en faire la proie du fondamentalisme. Il importe de re-socialiser le religieux d’une manière qui rendrait sa visibilité acceptable.


Tout État est séculier. La sécularisation n’est pas forcément une déchristianisation, et n’a rien à voir avec la pratique religieuse des populations. Il existe des États séculiers où la pratique religieuse est très forte, par exemple les États-Unis. Il y a deux formes de sécularisation, celle politique de la séparation de l’Église et de l’État, et la sécularisation sociologique qui est celle de la chute des pratiques. Il faut distinguer laïcité et sécularisation : une société complètement sécularisée peut n’être pas laïque (Grande-Bretagne Danemark) et une société très religieuse peut être laïque (Inde, États-Unis, Italie). La laïcité n’est pas la conséquence mécanique d’une déchristianisation due à la sécularisation de la société.


Ceci dit, la chute de la pratique religieuse n’enlève pas sa pertinence à la référence religieuse. Ce n’est pas parce que les gens ne croient plus que la société n’est plus chrétienne dans ses concepts fondateurs, ses valeurs, et ses institutions. On peut défendre l'identité chrétienne de l’Europe, mettre en avant ses racines chrétiennes, sans se voir opposer la chute de la pratique et l’effacement de la foi. On peut se réclamer d’une culture chrétienne et ne pas croire en Dieu. Jusqu’au milieu du XXe siècle, l’idée que la culture dominante est un christianisme sécularisé allait donc sans dire. On peut à l’époque parler de l’identité chrétienne de l’Europe sans évoquer la question de la foi, de la croyance, ou de l’Église comme institution. Quand les pères fondateurs de l’Europe lancent la construction européenne, il ne leur vient pas à l’esprit d’inscrire l’identité chrétienne de l’Europe dans un textes fondateurs parce qu'il était évident pour eux que la culture européenne était un christianisme sécularisé : ils ne voyaient pas l’intérêt d’une redondance.


La question s’est posée en termes explicites à la fin des années 1990, lorsque des députés européens proposent de mentionner les racines chrétiennes de l’Europe dans le préambule de la constitution européenne. Mais pourquoi rappeler les évidences ? Si on veut le faire, c’est précisément parce qu’il n’y a plus d’évidence. Bien sûr, pour beaucoup de partisans de la référence aux racines religieuses de l’Europe, il s’agit de s’opposer à l’Islam, de dire qu'il n’a pas de place en Europe. Mais pour les deux Papes qui ont défendu cette référence (Jean-Paul II et Benoît XVI), il s’agissait de ramener l'Europe à ses racines, de tourner le dos à une culture dominante. L’Église pense qu’il n’y a pas d’identité chrétienne sans retour aux valeurs chrétiennes, alors que les militants laïcs défendent des valeurs comme le droits de la femme et des LGBT. La question de l’identité pose celle des valeurs. Comment dire que la culture européenne est une sécularisation du christianisme si les valeurs dominantes ne sont plus des valeurs chrétiennes sécularisées ?


Puisque les laïcs ne comprennent plus rien au sacré, qu’ils trouvent les croyants bizarres ou fanatiques, si ceux-là veulent vivre paisiblement leurs convictions, ils doivent les transcrire en langue laïque. L’Église l'a bien compris, dans une société devenue analphabète sur le plan religieux, elle ne parle plus de la volonté de Dieu, la lutte contre l’avortement devient "lutte pour la vie" etc.


Les années 1960 sont selon moi une période clé. Après Vatican II vient en 1968 Humanae Vitae, encyclique qui défend une position maximaliste interdisant toute pratique sexuelle non destinée à la procréation. Les catholiques ne comprennent pas. Les laïcs s’indignent de ce pape réactionnaire. Pourquoi, alors que l’Église avait mis en place une théologie de la modernité, insiste-elle à ce point sur la norme ? Parce que nous nous trouvons à la rupture fondamentale des années 60 : les nouvelles valeurs fondées sur l’individualisation, la liberté et la valorisation du désir ne sont plus des valeurs chrétiennes sécularisées. Jusque dans les années 60, dans le cadre de la culture dominante chrétienne, la référence à la loi naturelle fait qu’il n’y a pas besoin d’être croyant pour être moralement bon. La lutte entre l’État républicain et l’Église catholique est politique, non morale. Ce consensus se brise alors. Avec les années 60, la liberté de la personne l’emporte sur toutes les normes transcendantes, il n’y a plus de morale naturelle, partagée : la morale n'est qu’un habillage idéologique de l’ordre conservateur et patriarcal. Un consensus disparaît sur des questions fondamentales, la définition de la famille, le rejet de l’homosexualité, la division des rôles entre les sexes, la dissymétrie des rapports à la sexualité.


Dans les années 1970, le débat politique commence à se centrer sur les valeurs : la définition de la famille, la question du genre, l’avortement, le mariage gay (le débat sur l’immigration et les réfugiés se centre aussi sur la question des valeurs). Désormais, les communautés de foi se replient sur elles-mêmes et considèrent que le monde qui les entoure n’est pas séculier mais profane, voire païen. Benoît XVI fait appel aux racines chrétiennes. Mais pour l'église, le christianisme n’est pas une identité, c’est une foi. Pour redonner sa christianité à la culture européenne, il faudrait revenir à la foi, ou du moins il faudrait qu’une partie suffisante de la population y revienne, pour redonner une âme à l’Europe. Evidemment, c'est un échec. Les gens qui se disent croyants ne sont pas dans une quête culturelle mais dans une quête individuelle. Cela va de pair avec la déculturation du religieux, la culture dominante est analphabète en religion : pour les communautés de foi, la culture apparaît menaçante. Derrière la crise du religieux se trouve une crise de la culture.


Si on maintient que le pivot essentiel est la décennie 1960, tout commence en Californie : y surgissent le mouvement hippie tout comme les mouvements évangéliques charismatiques. Mais le paradoxe du grand mouvement de libération sexuelle, c’est qu’il aboutit aujourd’hui non pas à une réaction qui voudrait un retour en arrière, mais plutôt à une demande de normativité pointilleuse des comportements sexuels et une exigence de transparence de la vie privée, autour d’une recherche plus générale d’une normativité explicitée en permanence. La nouvelle génération ne demande pas le retour au conservatisme moral mais la mise à la norme de la libération sexuelle. Aujourd'hui c'est la culture elle-même qui se reformule comme système de normes explicites, parce que les valeurs ne sont plus comprises et partagées. En ce sens, #Metoo et #Balance ton porc sont le fait de laïques qui découvrent avec cinquante ans de retard que le sexe demande une norme. Tout doit être explicite. La norme est explicite tandis que la valeur est implicite. Et si l'on a besoin que tout soit explicite, c’est qu’on ne partage plus l’implicite. La crise profonde de la culture est liée au fait que l’on partage de moins en moins de choses dans l’implicite, et que tout doit être dans le dit et dans le normé.


A une religion qui ne rentre pas dans les codes, nos sociétés réagissent par une volonté de coder le religieux. On déteste le fondamentalisme mais on fait comme si tout le religieux était du fondamentalisme. On prend donc la religion à la lettre (d’où la bataille sur le Coran). Or prendre le texte à la lettre, c’est bien le propre d’une démarche fondamentaliste. Il est clair dans les "débats" d’aujourd’hui que le mot a tué le sens. Certains avancent l’idée qu’il faudrait promouvoir le spiritualisme. Mais l'État en est incapable, c’est structurel : un État produit de la norme et non de la valeur, laquelle ne peut qu’émaner d’une culture commune. Au moment où tous parlent de "valeurs européennes", on inscrit dans ces valeurs la liberté sexuelle, l’égalité de l’homme et de la femme, le mariage homosexuel, autant de valeurs combattues par l’Église. Sous le terme d’identité chrétienne, on ne met plus les valeurs chrétiennes sécularisées mais on installe les nouvelles valeurs.


La loi de 1905 par exemple, ne porte pas sur la pratique privée mais sur l’organisation de la pratique religieuse dans l’espace public. L’État décide mais considère que le religieux a sa place dans la société. Les instruments juridiques à notre disposition pour penser le religieux sont par ailleurs ceux qui le sécularisent. La loi énonce par exemple que nul ne saurait être discriminé en fonction de sa race, son sexe ou sa religion. La religion y est donc présente comme partie de l’identité, pas comme pratique. La liberté de penser est celle d’avoir des opinions, or pour un croyant, la foi est bien plus qu’une opinion. L’opinion se négocie, pas la foi. À cause de ce découplage permanent entre culture et religion, et parce que la religion fait retour comme pure religion, elle apparaît comme bizarrerie voire comme fanatisme. L’intensité de la pratique religieuse est considérée comme un signe de radicalisation. Mais une intense pratique religieuse n’a rien de surprenant chez une partie des croyants, quelle que soit la religion. La solution serait la re-culturation et la re-socialisation du religieux. Mais en France l’opinion n'en veut pas, et à chaque crise on expulse encore plus le religieux de l’espace public. L’an dernier, un burkini sur une plage a entraîné l’interdiction générale de ce vêtement. Et plus on expulse le religieux, plus on le donne aux radicaux.


Les problématiques de la place du religieux se rejoignent mais chaque pays continue de les gérer à partir d’un imaginaire politique : la laïcité en France, la catholicité en Italie et en Pologne. Mais aucune de ces nostalgies exacerbées par le populisme ne peut gérer la demande religieuse, exprimée par des individus qui soient rejoignent des "communautés de foi" qui s’organisent sur d’autres valeurs (fraternités chrétiennes, salafistes), soit peuvent être tentées par des formes de nihilisme suicidaire. Il faut repenser la place du religieux dans nos sociétés, et ensuite traiter la question de l’Islam à partir de notre conception de la place du religieux. Le problème de l’Europe est aujourd’hui de promouvoir non pas l’expulsion du religieux vers la sphère privée, mais au contraire la resocialisation et la reculturation du religieux.


https://legrandcontinent.eu/fr/2018/10/19/le-religieux-sauvera-leurope/

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