Rwanda 94

C'est pas des hommes que les hutus découpaient, mais des images.

L'histoire proprement dite.

La région des lacs en Afrique est essentiellement peuplée par deux ethnies : les tutsis et les hutus, qui vivent côte à côte depuis des siècles. Au Rwanda, après une longue domination tutsie, les colons sont arrivés et ont assis leur pouvoir en faisant des alliances avec eux, attisant ainsi les rancunes. Mais au moment de l'indépendance (1957) les hutus, bien plus nombreux, se sont logiquement retrouvés au pouvoir. Nombre de tutsis sont alors parti en exil dans des pays limitrophes. Mais certains espéraient un retour au pouvoir et faisaient de temps en temps des incursions armées. Or à chaque incursion, des représailles extrêmement violentes s'ensuivaient (jusqu'à des milliers de morts), mais malgré tout sans commune mesure avec le génocide de 94.

Rebelote en 1990, le général tutsi Kagame attaque le Rwanda depuis l'Ouganda voisin, et menace cette fois sérieusement de rentrer dans la capitale et de prendre le pouvoir. Le président de l'époque, Juvénal Habyarimana, appelle Mitterrand à la rescousse et celui-ci envoie des hommes pour encadrer et mieux former ses troupes. Après deux années de lutte, des accords sont signés à Arusha qui prévoient un partage du pouvoir, mais nul ne sait vraiment si les protagonistes sont prêts à les respecter. Quelques mois avant le massacre, une radio fait par exemple monter la pression en stigmatisant sans cesse les tutsies, jusqu'à chauffer à blanc les esprits hutus. C'est elle qui donnera le signal du massacre le jour de l'assassinat du président Habyarimana, en 94.

Et là commence une folie sans pareil. Des hutus partent chaque matin découper en rondelle leurs anciens copains d'école, collègues de travail, relations de bistrot, comme s'ils allaient au boulot ! Ils partent à heure fixe le matin, machette au poing, souvent en chantant, puis traquent, tuent, violent et découpent les gens toutes la journée avant de rentrer le soir. Et le lendemain c'est pareil. C'est ça, la spécificité du Rwanda ! (huit cent mille mort en moins de trois mois).

Il y a donc deux histoires. L'une qui concerne les responsabilités politiques, où les gens s'écharpent selon le récit qu'ils soutiennent ; l'autre concernant le mode propre de massacre, où personne n'a rien semble-t-il rien à dire en dehors des banalités d'usage.

 

Le rôle de la France

Politiquement, deux thèses donc. La première est "officielle" aux États-Unis, et n'est pas loin de l'être devenue même en France. Elle dit que des hutus proches du pouvoir auraient fomenté le génocide, puis l'auraient exécuté avec l'aide des hutus, après avoir chauffé les esprits à blanc. Kagame y est plus ou moins présenté comme le sauveur d'un pays sous le joug de génocidaires. Mitterrand y joue le rôle du salaud, accusé au mieux d'indifférence au pire de complicité. Et puis il y a l'autre thèse, qui dit que Kagame n'aurait rien d'un libérateur, qu'il aurait été porté par les États-Unis afin de renforcer le pouvoir US en Afrique, et que c'est sans doute lui qui a assassiné Habyarimana, et donc précipité sciemment un génocide plus ou moins annoncé.

Perso, je doute de la version officielle.

Mais voyons d'abord avec Mitterrand. De Gaulle avait expliqué un jour que c'est pas à soixante ans qu'il deviendrait dictateur et ça avait fait rire tout le monde (l'époque était moins con, il faut dire). De la même façon, j'aimerais qu'on m'explique pourquoi un vieillard, atteint d'une maladie incurable et se sachant proche de la fin, se serait-il découvert des velléités de génocidaire !

De plus, nombre de choses clochent dans la version officielle. Bien sûr, je ne veux ni ne peux élucider les choses point par point, je laisse ça aux spécialistes. Ce qui est clair, c'est que le Rwanda était un des prés carrés de la Françafrique. Ensuite on ne sait déjà plus : qui a assassiné Habyarimana ; les États-Unis étaient-ils derrière Kagame (etc) ? La seconde question semble a priori plutôt basique, or 25 ans après, c'est toujours la foire d'empoigne pour en venir à bout. Ce qui semble clair, c'est que Mitterrand était conscient de la poudrière locale et refusait de céder sa zone d'influence. Mais le refusait-il aux rwandais ou aux américains ?

Bref, on n'a pas beaucoup de certitudes et le débat aujourd'hui n'a aucune tenue. N'empêche que quiconque conteste la version officielle est traité de négationniste, et plus généralement fait l'objet d'une violence verbale incroyable de la part des tenants de l'autre version. De plus, les quelques personnes issues du camp de Kagame qui ont voulu depuis témoigner contre lui se retrouvent fâcheusement souvent assassinées, sans semble-t-il que ça ne dérange personne.

 

Tuez-les tous !

Raphaël Glucksmann a été un des premiers à en faire un film. Intitulé "Tuez-les tous", il est totalement à charge. C'est à partir de ce film que j'ai pris les choses. Notons à sa décharge qu'à l'époque, cette façon de faire pouvait se concevoir, puisque la version officielle était alors l'exacte opposée de celle d'aujourd'hui. Le film se voulait donc tenir du "scoop". Mais l'exemple est quand même significatif puisque c'est aujourd'hui LA version officielle. Et il y a mille choses à en dire.

Le lien du film : https://www.youtube.com/watch?v=uPuakHztdDM

Dès le début par exemple, on a droit à une phrase particulièrement stupide : "au Rwanda, il ne s'agissait pas de barbarie ancestrale ni d'une soudaine explosion de violence, mais d'une histoire politique moderne". Tout est dit ou presque des intentions de Glucksmann, dans cette façon de passer par pertes et profits l'explosion de violence qui a eu cours. Parce que si 800.000 personnes essentiellement découpés à la machette, c'est pas une explosion de violence, c'est quoi alors la violence ? Cette façon de présenter les choses part sûrement d'un bon sentiment : nombre de gens commentaient en effet l'histoire en parlant d'une "sauvagerie" propre à l'Afrique etc, et sans doute que ça sonnait raciste pour Glucksmann. N'empêche, sa phrase est du pur déni : c'est pas parce que des racistes ont une vision simpliste (et débile) des choses qu'il faut écrire l'histoire en prenant leur seul contrepied. Le film est un train qui en cache un autre, un récit qui regarde ailleurs, il évite ce qui fascine, interroge, rend fou dans cette horreur : la folie meurtrière qui s'est emparée des gens.

 

Histoire : races et castes

Pour étayer sa thèse, Glucksmann expose un laïus peu convainquant. Il affirme d'abord que la haine indissociable à un tel massacre viendrait du fait que les colons auraient introduit au Rwanda une notion de "race" qui n'existait pas avant. Il désigne ainsi un coupable qui pour lui tient la route : le racisme... et celui des colons ! Ceux-ci, explique-t-il, auraient fait rentrer dans les esprits des notions de race supérieure et inférieures, allant même jusqu'à inculquer ça aux écoliers. Et là ça pose déjà un sacré problème : je vois mal qu'à l'école, on aurait appris à des gamins qu'ils étaient une race inférieure... et pas plus qu'un peuple quelconque accepterait d'entendre enseigner ça à ses enfants, et jusqu'à croire à ces histoires de race. En outre, je vois aussi mal que des colons aient été stupides au point de mettre un tel truc dans un programme scolaire. Mais bref là-dessus.

Glucksmann poursuit en disant que les hutus, avec l'idée de démocratie, auraient compris qu'ils étaient démocratiquement légitimes à gouverner, car majoritaires. Cette fois c'est plus crédible. Sauf, poursuit-il, qu'ils auraient amalgamé en même temps l'idée qu'ils étaient chez eux... mais contrairement aux tutsis qui auraient été perçus comme des envahisseurs étrangers. Et là de nouveau, ça semble aberrant. Comment des types avec qui l'on vit depuis mille ans pourraient d'un coup être vus comme des envahisseurs, sous prétexte qu'un colon blanc - donc forcément ennemi - vient vous raconter une histoire de race ? Je veux bien ne pas nier que des classifications racialistes aient influencé les gens, mais je ne vois pas en quoi les hutus auraient eu en quoi que ce soit besoin d'une notion de race pour avoir une rancœur envers les tutsies, alors qu'ils avaient en mains toutes les raisons de se méfier d'une caste déjà dominante, et qui avait en plus eu le mauvais goût de s'allier aux colons. Ce genre d'alliance est partout mal vue : pas besoin de concept de "race" pour ça.

La société rwandaise d'avant les colons aurait donc eu un système de castes. Pour étayer la thèse comme quoi caste n'est pas race (ce en quoi je suis d'accord avec lui), Glucksmann nous dit qu'avant les colons, les tutsies auraient constitué une aristocratie qui aurait dominé les hutus. Il note par exemple que la frontière n'était pas absolue : qu'un hutu pouvait monter dans la hiérarchie sociale et devenir tutsie. Ces choses peuvent effectivement exister dans les systèmes de castes, sauf qu'encore une fois, ça ne démontre en rien que les hutus soient passé d'une perception du tutsi en tant qu'élément de caste à une autre en tant qu'élément de race. Glucksmann nous parle encore d'une "aristocratie" tutsie. Mais là il n'est question que de l'infime minorité de ceux qui détiennent des leviers de pouvoir. L'immense majorité des tutsis n'a rien à voir avec ceux-là : les tutsi pauvres vivaient mélangés aux hutus sans distinction hiérarchique (ils se mariaient entre eux etc). Bref et je le répète : pas besoin de race pour amener à un fort ressentiment envers une caste dite "supérieure". Les rancœurs voire les haines inter-castes peuvent certes amener au racisme, mais la supériorité revendiquée par les hautes castes réfère à bien autre chose qu'à du biologique : elles se sentent souvent supérieures un peu à l'instar de la vieille noblesse (voire bourgeoisie) en France : dans la manière de pratiquer et d'entretenir un certain art de vivre, une culture, des valeurs, une capacité à penser, une capacité à l'effort etc, des choses comme ça. Bref, il y a toujours une notion de "mérite" là-dedans. Or il n'y a pas de "mérite" s'il n'y a pas une situation plus ou moins équivalente au départ : aucun humain ne s'enorgueillit de marcher sur ses pattes arrières ! En Inde par exemple, les hautes castes sont vite élitistes (et quelquefois méprisantes), mais racistes, ça se discute : le rapport entre castes inférieures et supérieures me semble plus proche du rapport entre provinciaux et parisiens ou entre peuple et élite que d'un rapport de type colonialiste par exemple. En fait, j'ai bien peur que le racisme soit surtout une histoire de blancs...

Pour finir, notons aussi que la notion de caste telle qu'entendue aujourd'hui par les occidentaux reflète mal la réalité des choses, qui est souvent faite d'alliances ou de liens divers, bien plus variés et complexes que ce que l'imaginaire blanc comprend du mot "caste". La méfiance ethnique existe quant à elle partout dès que des groupes se retrouvent à vivre ensemble, sans qu'il soit légitime de parler pour autant de racisme. Pour finir, les hutus n'ont même jamais été esclaves. Enfin et sur la haine, il faut à mon sens un facteur discriminant ancré dans une mémoire ET un sérieux élément déclencheur pour que les gens deviennent collectivement haineux. On ne change pas une mémoire collective en un claquement de doigt, et un concept n'est pas (à mon sens) un élément déclencheur suffisant pour s'intégrer facilement à une mémoire collective. Bref, expliquer les causes de cette abomination sur l'importation d'un concept de race n'a pour moi pas de sens.



Un récit tronqué

Résumons rapidement la chronologie : 1/ les colons belges avaient pris pour alliés les autorités tutsies en place ; 2/ à un moment, lesdites autorités tutsies revendiquent l'indépendance ; 3/ sentant le vent tourner, les belges songent à renverser leurs alliances pour s'attirer les bonnes grâces de la majorité hutu.

Au cours des années 50, les hutus comprennent donc que le vent est en train de tourner en leur faveur, mais les tutsies ne se laissent pas faire. En 1959 ça tourne à la guerre civile : les hutus sont bien plus nombreux et des dizaines de milliers de tutsies s'exilent. Entretemps, la Belgique avait elle déjà compris que c'était la fin des colonies, et elle prépare son départ. Un président hutu est élu en 1961, et c'est assez vite après le départ des troupes belges que des exilés tutsis, profitant de l'affaiblissement du pays, commencent leurs raids pour reconquérir le pouvoir. Et là on arrive à deux points qui ébranlent encore la crédibilité de la thèse de Glucksmann.

1/ Il nous présente tout du long la période 90/93 (soit à partir de l'offensive de Kagame) comme préfigurant forcément d'un génocide. Sauf que pas une fois en une heure et demi de film, on ne nous informe que c'est depuis trente ans entre la cinquième et la huitième fois (selon les versions) que les exilés tutsis font des incursions guerrières au Rwanda, et qu'à chaque fois ça s'est soldé par des massacres internes de tutsis en représailles (entre 1959 et 1973, on parle de dizaines de milliers de tutsis massacrés). Or c'est essentiel pour comprendre la situation. Et dans le film tout se passe comme si c'était la première fois qu'une telle situation advenait... du coup, ça donne forcément un tout autre poids à l'idée qu'un génocide pouvait se préparer. Des avertissements ont certes été donné à la France, mais les mêmes observateurs (s'il y en avait eu), lors des premiers massacres des années soixante, auraient-ils dit autre chose ? Auraient-ils su prévoir que les représailles porteraient sur 10.000 morts et non un million ? C'est facile de raconter l'histoire après coup. Rappelons par exemple que quand les juifs sont revenus des camps : les gens ne croyaient tout simplement pas ce qu'ils disaient... et là c'était pas des prédictions ! Qui par exemple aurait pu imaginer un scénario où les hommes partiraient machette à la main chaque matin pendant des semaines avec pour seul objectif de tuer tous les tutsis qu'ils croiseraient ? Mais les autorités françaises elles, la connaissaient l'histoire, aussi comment pouvaient-elles ne pas se demander si la situation n'était finalement pas une énième répétition de celles d'avant ? Kagame a beau jeu de raconter que les autorités hutus lui auraient fait du chantage jusque devant l'ONU, disant qu'à chaque avancée de ses troupes des civils tutsis seraient massacrés, puis de faire semblant de triompher en interprétant ça comme une reconnaissance de génocide. Sauf que ça faisait trente ans que ce type de représailles se pratiquait, et ça bien sûr il le savait parfaitement (ce qui ne l'a pas dissuadé de faire une énième tentative dans un pays qui avait pourtant clairement exprimé qu'il ne voulait plus du pouvoir tutsie). Bref, prévoir ce scenario apocalyptique, soit ce dont Mitterrand est accusé, était tout sauf évident.

2/ Un autre point encore n'est aussi jamais évoqué dans le film : la possibilité que les américains soient derrière Kagame. Pas un mot. On nous parle de l'Ouganda d'où est parti Kagame et ça s'arrête là. Et c'est pas possible de taire ça quand on prétend vouloir aller au bout des choses : le moins qu'on puisse faire est d'au moins en mentionner la possibilité, "l'autre version" donc, d'autant que c'est justement le cœur du problème ! Bref, on peut très bien imaginer que Kagame ait été vu par Mitterrand comme un pion des américains, américains qui auraient voulu étendre leur sphère d'influence jusqu'au Congo (le Zaïre de Mobutu à l'époque, lui aussi allié de la France). Et bien sûr ça change tout : quoi qu'on pense de la politique de centrafrique de la France, l'histoire serait alors non celle de la libération d'un pays dominé par d'anciens colons, avec une jolie démocratie à la clef (comme on sait que ça fleurit de partout en Afrique), mais bien d'une lutte franco-américaine pour leurs intérêts en Afrique. Or ne pas au moins évoquer cette alternative, c'est pas sérieux !

Le film est donc un procès à charge qui ne propose rien de plus qu'un point de vue parmi d'autres. Je ne dis pas que ce qui y est dit est forcément faux, j'en sais rien, et je répète que ça se voulait contrer la thèse officielle de l'époque, et donc être à charge. N'empêche que je m'interroge sur le pourquoi de ces zones d'ombres quand même énormes. Bref, il est bien difficile de savoir la part exacte de responsabilité du gouvernement français, contrairement aux certitudes de Glucksmann. Pour avancer dans la compréhension de l'histoire, il faudrait au moins venir à bout de deux points : les américains étaient-ils derrière Kagame, et qui a détruit l'avion d'Habyarimana.


Les américains étaient-ils derrière Kagame ?

On a donc deux thèses.

1/ Kagame aurait été piloté par des intérêts américains, et la prise du Rwanda une étape vers la déstabilisation du Congo ;

2/ Kagame n'aurait d'autre soutien que l'Ouganda.

Mais dans le second cas, pourquoi l'ONU a-t-elle laissé faire les choses en refusant de jamais intervenir dans la gestion de la seule mission qu'ait mandaté l''ONU (nommée MINUAR), mission dont la seule chose qu'elle ait trouvé à faire fut de retirer 90% de ses troupes au début du génocide... alors que 200.000 tutsis avaient déjà été tués ! De plus, au moment où ladite mission commençait à parler de "génocide", les américains interdisaient l'emploi du terme à l'ONU (qui les aurait contraints à intervenir du fait des lois internationales). Sacrément troublant quand même !

Pour finir, les accords d'Arusha ne pouvaient gêner la France. Au contraire, ils auraient non seulement préservé l'influence française au Rwanda, mais en plus fait gagner au pays une stabilité politique propice aux affaires. C'est moins évident pour les États-Unis : le statut de Kagame pouvait malgré tout être un jour remis en question dans ce pays a forte majorité hutue. Pour finir, si personne d'autre que l'Ouganda n'était derrière Kagamé, comment la France n'aurait-elle pu ne pas le balayer militairement, si besoin est à partir d'une demande d'aide de la part d'Habyarimana ? (ce qui a par exemple été fait au Mali, mais j'avoue ignorer si c'était faisable au Rwanda, à l'époque).



Qui a détruit l'avion d'Habyarimana ?

1/ l'hypothèse d'extrémistes hutus semble plutôt aller vers l'idée d'un génocide planifié : ils auraient assassiné le président dans le but de faire porter le chapeau à Kagamé et mettre l'horreur en route : c'est la thèse officielle. Mais vu la mort d'Habyarimana, il devient hasardeux de dire qu'il en aurait été l'investigateur... et du coup Mitterrand le complice. Jusqu'à son assassinat, Mitterrand pouvait très bien tabler sur une conclusion heureuse des accords d'Arusha. De plus, comment imaginer qu'un tel massacre eût pu se passer sans que la communauté internationale ne réagisse ? Et comment la France eût-elle pu tolérer une telle stratégie qui ne pouvait que la discréditer très sérieusement aux yeux du monde ? La frange hutue extrémiste qui a pris le pouvoir se serait réunie à l'ambassade de France, nous dit-on. Mais qui croirait qu'on a planifié un génocide à l'ambassade de France ? Or c'est en substance ce que sous-entendent les tenants de la thèse officielle. Et d'ailleurs quel intérêt ces extrémiste avaient-ils désormais à faire ledit génocide puisqu'ils étaient arrivés à leur fin : gouverner le pays ? Étaient-ils fous à la façon d'Hitler pour avoir ces obsessions en tête ? En outre que pouvait faire Mitterrand sinon constater qu'il faudrait faire avec ceux qui sont surement arrivé en racontant que c'est Kagame qui avait détruit l'avion du président (sans aucun moyen de vérifier l'information) ?

2/ si c'est Kagame le coupable, le récit semble encore plus clairement devoir se faire en deux partie chronologiquement distinctes : la première où il est question d'un simple conflit entre Kagame et le Rwanda ; la seconde où l'assassinat d'Habyarimana change la donne et remet d'un coup tout en cause. Quid de la responsabilité de Mitterrand alors ? A quel moment aurait-il du faire quoi ? Parce qu'au moment de l'assassinat, on se retrouve dans le même cas de figure qu'au dessus : qu'est-ce qu'il pouvait faire, alors qu'on ne savait pas que les choses allaient tourner au génocide ? Dire aux types qu'ils avaient des têtes d'assassins, et du coup que la France se désengageait du Rwanda ? Ça tient pas debout.



Comment conclure ?

Rien n'est sûr, ok. Mais quoi qu'il en soit, la façon dont les tenants de la thèse "officielle" parlent des tenants de l'autre version est inacceptable. L'ouvrage de Pierre Péan par exemple, a été comparé à Mein Kampf pour avoir osé accuser Kagamé d'avoir lancé les missiles contre l'avion d'Habyarimana ! Ça va pas la tête ? Et des débilités de ce niveau, il y en a de partout, il faut bien se demander pourquoi. Pot-pourri des réactions pro-thèse officielle :

1/ Que Kagamé aurait abattu l'avion de Habyarimana reviendrait à dire que les tutsis seraient eux-même les bourreaux de l'histoire ! C'est effarant. Kagame, c'est bien évidemment pas "les tutsis"! Et quoi encore...

2/ Le juge Bruguières (
qui avait chargé Kagame) aurait bâclé son boulot en n'allant pas au Rwanda pour son enquête. Or selon Carla Del Ponte, procureur général du Tribunal Pénal International qui a enquêté sur le Rwanda entre 1999 et 2003, il y aurait "risqué sa vie". Et dans le même genre d'idées, quid des anciens compagnons de Kagame qui voulurent témoigner contre lui et qu'on a systématiquement retrouvés morts ?

3/ Les adversaires nieraient le génocide des tutsis, donc ils seraient négationnistes. Perso, je n'ai pour ma part pas lu un témoignage qui nierait le génocide des tutsis ! Certains parlent de "
génocides" au pluriel, c'est tout autre chose.

En résumé, si la version officielle est si claire que ça, pourquoi à chaque fois avoir besoin de salir les opposants ? 

Ceci dit, l'histoire est compliquée, et c'est pas moi qui arriverai à la démêler. Par contre, il est une autre histoire, et pour moi autrement intéressante : comment on fait pour massacrer près d'un million de gens à la machette ? Sur ce point j'ajoute qu'en parlant de massacres à la machette, il est surtout question de ce qui s'est passé dans le Nord-Ouest du Rwanda, où ce sont bien les hutus qui ont massacré les tutsis. Ça n'hypothèque pas qu'ailleurs, les choses aient pu aller dans l'autre sens...

 

Rwanda 1994 : le mal, images et représentation.

J'ai évoqué ce sujet ça et là, et l'indifférence suscitée m'a littéralement abasourdi. On m'a essentiellement répondu que le mal est inné dans l'homme, ou que le problème aurait été le même avec la Shoah, etc. Je crois pas. Les partisans du mal inné m'emmerdent, d'ailleurs on peut leur répondre que si le mal est inné, le bien aussi, bref ça n'avance à rien. Quant à la Shoah, elle était cachée au peuple allemand et était issue du cerveau dérangé d'un dictateur fou. Elle a en outre pris corps au sein d'un système pyramidal paranoïaque, et dans un contexte de guerre mondiale. Rien de tel au Rwanda où au contraire, une part de la population a massacré l'autre de façon presque méthodique pendant des semaines et des mois. Et des civils et non les membres d'une armée soumis à des supérieurs ; et pas dans des camps isolés du reste du monde, mais en plein jour et aux yeux de tous. Rien à voir donc !

Au Rwanda, une radio populaire avait martelé pendant des mois un message comme quoi toute la misère du monde était la conséquence de siècles de domination tutsie. En clair, tout était la faute des tutsies.

On a donc mis une image dans la tête des gens... et l'image a suffi.

Et c'est là que pour moi ça devient extraordinaire : une image a suffi à annihiler des siècles de cohabitation comme il en existe un peu partout dans le monde : les bourreaux hutus ont obéi à une représentation qu'on leur a mise en tête, en passant outre leur vécu, leur sensibilité, leur mémoire, leur image d'eux-même, au point de se transformer d'un coup en assassins. Et chaque matin, la scène se reproduisait, on allait tuer comme on va travailler, apparemment sans colère ni excitation, sans recours à aucune drogue. Et le soir on rentrait pareil, et peut-être faisait-on l'amour aux femmes. Qu'est-ce qu'il s'est donc passé ?

Il s'est passé qu'on a donné "une bonne raison" aux gens. Et que ça a suffit !
(une raison, c'est un argument qui rend un récit cohérent)

Ce qui est en jeu, c'est qu'un simple récit puisse susciter une croyance qui s'intègre avec une telle force à la représentation du monde des gens qu'elle balaie tout le reste : émotion, sensible, humanité. Le Rwanda c'est la terrible illustration et la preuve même du pouvoir totalitaire de la raison sur le sensible : bref, du diktat de la représentation.

Les gens ont dit : "j'ai raison", et ça a suffi ! 

Et comme la sidération qu'à mon sens ne peut que susciter ce genre d'événement n'a pas semblé provoquer la moindre bribe d'intérêt nulle part, je ne vais pas plus développer : juste mettre ma thèse comme on envoie une bouteille à la mer.

C'est pas des hommes que les hutus découpaient, mais des images.

 

 

PS : je ne saurais finir cette histoire sans conseiller un livre splendide de Jean Hatzfeld qui s'intitule "Dans le nu de la vie" et qui rapporte des témoignages de rescapés, dans une langue qu'on ne sait hélas plus parler ici.

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