Le racisme est un avatar de l'universalisme

Dire qu'on est tous pareil c'est sympathique, plein de bonnes intentions. Il faut le dire et le répéter. Mais c'est aussi le plus sûr moyen de ne jamais avancer dans la connaissance de l'autre. La preuve, c'est ce qui est fait avec une assiduité sans pareil depuis des décennies, et ça aboutit par exemple à des violences racistes policières de plus en plus fréquentes. C'est un signe. Il faut maintenant dire qu'on est tous différents.

Pour comprendre l'autre, il faut d'abord cesser de se voir comme le centre du monde. Le problème, c'est cette bonne conscience qui nous chuchote sans cesse qu'il n'y a pas de raison qu'on soit différent de nous, que l'autre aussi doit bien posséder ce même genre de conscience (il n'y a finalement pas tant de raisons à la bonne conscience). Par contre des raisons d'être différent il y en a autant qu'on veut : des histoires personnelles, collectives, culturelles, des modes de vie, des croyances. Bref, d'autres mémoires collectives. Jusque là tout le monde opine. Les types n'ont par exemple aucun mal à juger de la mémoire collective de l'autre. Ils disent "civilisation" mais tout le monde comprend. L'autre, le musulman, le noir, on a semble-t-il tant de choses à en dire. Mais bizarrement quand il est question de la notre, de civilisation, ça devient d'un coup très compliqué. Le poisson a peu à dire sur le milieu liquide. N'empêche qu'on pourrait arriver à se demander si ça s'appliquerait pas aussi à nous-même, cette affaire. Et là d'un coup, pschitt y'a plus personne. Quoi, on serait "un autre"... comme eux ? Avec nos spécificités, notre histoire, nos croyances ? Allons allons, quand même pas : pas nous, on est universels nous, voyez comme on pense ! Fin de la pensée. Retour à la case départ.

 

L'universel, c'est assez proche du totalitarisme. Oh un totalitarisme gentil. C'est pas nous c'est juste la pensée, la raison, qui fait que. Un universel franchouillard ? (désolé, j'ai pas résisté). La base, c'est "j'ai raison", et ensuite il y a "donc". J'ai raison DONC pas vous. C'est que la raison ne se partage pas. Du coup, l'altérité est niée : on vous aime bien mais désolé... votre pensée est irrecevable. Elle est niée, vous êtes nié. En fait tout le monde est susceptible d'être nié, le noir ou l'arabe bien sûr, mais finalement comme les autres, et même pas plus que d'autres.

C'est autre chose qui rentre en jeu pour passer au racisme dans sa spécificité. Autre chose de l'ordre de la "couleur", du "type", du "genre" encore, etc. Le racisme est une spécificité du même phénomène. Ensuite le mécanisme est rôdé : "l'autre" passe du il au eux, le je devient nous, et le tour est joué ! Ça marche comme ça. Sauf qu'ici on dit "universalisme". Le racisme, c’est donc juste un cran au dessus. Enfin même pas "au dessus"... à côté plutôt. C'est un peu la limite des mouvements dits "décoloniaux", encore qu'ils disent voir l'universalisme derrière et en parlent plutôt intelligemment.

Mais il faut avouer que d'un autre côté il y a un autre cran, et cette fois c'est le blanc qui a du mal à le saisir. Il s'agit d'expérience pure, celle où l'on est soi-même victime du racisme - institutionnel donc - mais dans le sens que j'ai dit : l'institution de l'universalisme.

L'universalisme est pavé de bonnes intentions mais il n'est lui-même qu'une réaction à l'histoire. Une réaction, à peine une pensée. Rien d'assez sérieux en tous cas pour bâtir des cathédrales. C'est comme passer d'une expérience d'injustice au concept de justice, c'est pas très compliqué. Une petite pensée, une étincelle, presque rien.

Sauf qu'à la fin, l'universalisme ici ça fait institution. C'est écrit dans le récit : "c'est nous qu'on est universels parce que c'est nous qu'on à la clefs de la raison" (d'une puissance conceptuelle à chavirer). Le problème de l'universalisme, c'est qu'il est pavé de bonnes intentions : de la bonne conscience à l'universel, ça va encore plus vite que de l'injustice à l'idée de justice. Mais le ver dans le fruit : c'est parce qu'il est plein de bonne conscience qu'il est difficile d'en voir les failles, énormes, monstrueuses. Et le ver de la bonne conscience n'est pas près d'être extirpé (toujours cette histoire de poisson et d'eau).

Alors le type est seul au monde et un flic l'étrangle avec son genou. Virgine Despentes a le bon mot de dire que le blanc peut choisir de ne pas avoir de couleur. C'est ça un modèle dominant, une norme. Quel que soit leur absence de racisme et finalement leur bonne foi en la matière, un maximum de français sont universalistes. Pas racistes mais universalistes. Et à la fin c’est pareil. 

Le ver est dans le fruit.

 

PS : le racisme est donc à mon sens culturel plus qu'étatique en France. Le sentiment de supériorité des élites ajouté aux méfiances habituelles envers l'autre existent, mais pas plus qu'ailleurs. Là où ça diffère, c'est que le savoir, c'est pas partout qu'on le revendique comme universel. Ici la raison se dit "scientifique" donc le savoir se prétend absolu. Le savoir est ce qui, mis bout à bout, permet selon l'homme blanc d'arriver à l'homme universel, et c'est toujours en ce nom et ce nom seul qu'il parle.

L'idée de contexte n'effleure pas le savoir : le savoir est hors contexte.

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