L'intersectionnalité pour les nuls

1/ L'intersectionnalité n'est pas un concept ni une idéologie : c'est une boite à outils.

Il s'agit non pas d'additionner les oppressions dont elle s'occupe principalement (races, genres, classes sociales), ce qui n'aurait finalement rien de très nouveau par rapport aux luttes telles qu'anciennement exprimées, mais de les multiplier entre elles, c'est-à-dire de voir comment les diverses stigmatisations se sont imbriquées entre elles au cours du temps jusqu'à aboutir à la situation actuelle : on part de la situation d'aujourd'hui et on remonte vers les causes. On recherche les causes qui sont toujours multiples et enchevêtrées les unes dans les autres.

Le principal intérêt est de faire rentrer la notion de temps dans la recherche de compréhension : le temps a modelé au fur et à mesure des événements la façon dont les choses étaient perçus. Il faut donc prendre en compte les successions d'événements pour avoir une chance de comprendre comment chacun d'entre eux a à chaque fois (re)modelé telle ou telle notion (de racisme, de genre etc), jusqu'à amener à la perception actuelle (qui est alors en capacité d'être "déconstruite")

L'avantage, c'est qu'au lieu de réagir à un problème figé par un concept (le racisme, l'homophobie etc) et de ne proposer en face que des solutions de type morales ou idéales etc, l'intersectionnalité part du réel, et se veut de s'attaquer aux problèmes concrètement posés : à chacun de voir laquelle fait preuve d'intelligence...

2/ L'intersectionnalité oublierait les classes sociales.

C'est en général l'argument principal des gens très politisés à gauche. C'est faux, elles y sont inscrites comme toutes les autres causes. Et si l'on parle moins des classes sociales ces derniers temps, c'est d'une part parce que c'est seulement aujourd'hui que les oppressions de races et de genres sont débattues à grande échelle, alors que ça fait cent ans qu'on débat des luttes de classes (avec d'ailleurs le résultat que l'on sait).

3/ L'intersectionnalité serait opposée à l'universalité.

C'est pas si évident : elle est opposée à l'universalité que revendiquent les blancs (à leur seule exclusive) : c'est pas pareil ! L'intersectionnalité vs l'universalisme dévoile en fait un sérieux problème : l'universalité est d'une part un idéal à atteindre (et donc indépendant de la diversité des situations actuelles) ; de l'autre rien n'affirme qu'un tel idéal soit le même partout dans le monde. En outre, toute religion par exemple se revendique universelle. Bref, privilégier l'universalisme occidental plutôt que les autres est-il autre chose qu'une vision ethnocentrée du monde ?

4/ L'intersectionnalité focaliserait sur des aspects identitaires. 

C'est faux. On l'a dit, c'est une boite à outils, une façon de réfléchir, de poser les bases d'une réflexion à partir de la multiplicité des causes. Les aspects identitaires sont les usages qu'on peut en tirer et rien d'autre (chacun se focalisera sur ses propres préoccupations : genre, race, classes etc).

5/ L'intersectionnalité serait un repli identitaire. 

C'est tout aussi faux. Prenons le racial par exemple. L'intersectionnalité part des problèmes ou des situations actuelles et non d'identités, et en particulier des "racisés" et non des races. Les "racisés" sont définis comme les victimes de racisme "systémique" : c'est donc question sociologique qui est traitée et non le problème plus général du racisme d'individu à individu, ou de l'origine du racisme, qui sera plutôt l'affaire de la philosophie.

6/ On voit donc que bien souvent, les gens se font une idée erronée de l'intersectionnalité.

Les idioties qu'on lit de partout leur donne un mauvaise image (revendications raciales, repli identitaire etc) qui n'a pas lieu d'être. Répétons-le une dernière fois, l'intersectionnalité est une boite à outils, point barre : il est et sera ce que les gens en feront !

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