La raison et le sensible

La morale se voudrait universelle, et en cela capable de réunir les hommes sur une échelle de valeurs commune. Mais elle suppose toujours quelque chose de supérieur à l'être, un modèle à suivre qui pourrait faire de nous des êtres pleinement moraux. A l'opposé, l'éthique n'a pas de modèle : les évaluations éthiques, aucune instance supérieure ne vient les chapeauter, chacun se les fabrique. Alors on comprend qu'en lieu et place de l'individu face au modèle moral, l'éthique c'est l'individu face à ce qu'il est capable de devenir, par rapport à à ses seules limites à lui.

De par son prétendu universalisme, la morale est rentrée par la grande porte de la philosophie occidentale, une philosophie elle-même complètement imbibée par une relation pathogène au savoir. Savoir et morale sont ainsi les deux mamelles de la pensée. Le savoir est lui sans cesse appuyé sur la raison, dont la caractéristique est de toujours vouloir avoir le dernier mot (la raison n'a en effet de cesse de s'employer jusqu'à ce qu'un jugement vienne mettre fin aux interrogations qu'elle suscite : alors on parle de "savoir").

Or depuis Platon en tous cas, la raison se veut transcender le sensible. Pourtant le sensible n'est-il pas notre accès premier aux choses, notre lien indissoluble à elles ? La question n'est-elle pas finalement de savoir s'il est "rationnel" de se prétendre au delà du sensible ? Car si la raison veut avoir le dernier mot, n'est-ce pas au contraire le sensible qui, au bout du compte, ne peut que valider ou pas les affirmations de la raison... et donc être le seul en capacité à avoir droit au dernier mot ?

Michel Foucault parle de micro-fascisme, c'est-à-dire du fascisme virtuellement en chacun de nous. Or le fascisme occidental n'est rien d'autre que le diktat de la raison sur le sensible. Le fascisme, ça commence quand la raison dit "ta gueule" au sensible. C'est par le même mouvement l'injonction faite à l’autre de se taire, c'est ne pas tolérer un point de vue "autre" que le nôtre. Le fascisme, c'est la négation de l'autre. Et cette façon de faire est déjà inscrite dans l’habitude de tout juger, et surtout dans le vice de juger l'autre : c'est là qu'on retrouve la morale avec ses jugements de valeurs transcendants.

Mais ne juge-t-on pas parce que c’est le seul moyen qu’on aurait de se différencier, de se singulariser ? Parce que sans quoi, tout serait égal ? (c'est toujours de manière identitaire qu'on juge l'autre). Le jugement ne révèle-t-il pas une incapacité à valoriser quoi que ce soit depuis la seule compréhension des choses et des hommes ? 

D'autant que juger, c’est d'abord céder à l’imposture de se mettre à la place de l’autre. Le juge a toujours l’arrogance de parler au nom des autres. Certains jusqu'à prétendre même que ce serait "au nom de l’humilité" qu'ils jugeraient : celle qui leur fait dire qu’on serait tous pareils. Sauf que ceux-là assoient alors leur spécificité au nom de leur capacité à juger, et arrivent à s'en faire une identité aux antipodes du "tous pareils" dont ils se prévalent.

 

(merci à Gilles Deleuze pour le léger coup de main)

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