Intersectionnalité & islamo-gauchisme

"Il y a un combat à mener contre une matrice intellectuelle venue des universités américaines et des thèses intersectionnelles qui veulent essentialiser les communautés et les identités, aux antipodes de notre modèle républicain qui, lui, postule l’égalité entre les êtres humains, indépendamment de leurs caractéristiques d’origine, de sexe, de religion". C’est le terreau d’une fragmentation de notre société et d’une vision du monde qui converge avec les intérêts des islamistes. Cette réalité a gangrené notamment une partie non négligeable des sciences sociales françaises" (Blanquer, ministre)

 

Ça braille de partout au gouvernement : séparatisme, intersectionnalité, islamo-gauchisme, et je vous passe le voile et les rayons hallal. Pourtant, le texte de loi sur le séparatisme n'est bizarrement pas dans l'outrance, enfin je trouve (en dehors de références incessantes et suspectes à des "valeurs de le République" dont on n'est plus très sûr de ce que ça recouvre ; en dehors aussi du fait que ça fera pas avancer d'un poil l'efficacité de la lutte anti-terroriste). Ça ressemble à la patte de Macron, pas si mauvais bougre sur les thèmes du colonialisme, à ce qu'on avait vu un temps. Au point que des fois, je me demande si c'est pas lui qui ferait tout le travail. Ok, je délire, n'empêche : à quoi servent-ils, les autres ? Ou plutôt dans quel but font-ils tout ça ? C'est quoi ces incessantes saillies de bistrot ? Sérieusement, ça existe un type qu'un rayon hallal indispose ? J'ai pour ma part élaboré trois hypothèses :

1/ ils sont complètement abrutis et parlent de ce qu'ils ne maîtrisent pas.

2/ ils sont perpétuellement en campagne, et l'islamo-gauchisme vise à discréditer Mélenchon comme le dernier délire sur la viande dans les cantines vise les écolos.

3/ ils sont en train d'inventer un "récit" parallèle du monde à l'usage des idiots, afin de créer une doxa pour les nuls.

Un, on ne peut pas complètement exclure la première solution, tant Darmanin semble criant de vérité avec sa sortie sur le hallal : c'est tellement dingue un truc pareil, que ça ne s'invente pas ! Deux, on ne peut que constater la campagne permanente. Mais quid de la troisième hypothèse, franchement flippante ? Et si effectivement ils en étaient à concocter une histoire globale à servir au peuple pendant que les vrais problèmes seraient tus et réservés à seule (pseudo) élite ? Dans un sens, ça serait sans doute pas bien nouveau mais là, quand même, ils peaufinent salement : après avoir normalisé les rapports sexuels avec la complicité des habituelles idiotes utiles, ils en seraient déjà à normaliser l'alimentation, au stade des menus autorisés ou pas ? Fichtre ! Quand je lisais K Dick dans ma jeunesse, je me creusais le chou pour comprendre la symbolique des règles de ces sociétés paranoïdes et j'aimais bien ça. Mais je pensais pas que ce puisse être autre chose qu'excessif, une caricature, une symbolique. Or aujourd'hui, il y a des bouts de réel qui semblent tout droit en sortir. Parler de complotisme sans arrêt par exemple, dès qu'on est en désaccord avec la parole officielle, il y en a un peu partout dans la SF de années 70. Mais qui aurait pu croire qu'on en arriverait là ? Et avec l'aimable complicité de la presse, avec ça !

Sociétés de contrôle, néo-fascisme, Foucault ou Deleuze avaient décidément quelques longueurs d'avance...

C'est d'ailleurs ceux-là, entre autres, qui ont inspiré la théorie de l'intersectionnalité. Ça vient pas des États-Unis comme veut le faire croire Blanquer, en espérant peut-être ranger derrière lui les adeptes du dédain français pour la culture américaine. L'intersectionnalité c'est tout simple, c'est la multiplicité des causes et l'interaction des choses. Les causes interagissent entre elles (et avec le réel), et modèlent ainsi le réel au fur et à mesure. Bref, l'intersectionnalité ça permet de sortir des schémas théoriques et idéologiques, et de remettre la complexité du réel à l'ordre du jour. On comprend que certains trouvent dangereux que ce genre d'idées se démocratisent...

C'est finalement simple à expliquer, mais c'est une autre paire de manches à penser, à appliquer, à comprendre au fil des événements. La pente naturelle est plutôt de se focaliser dès qu'on s'aperçoit qu'une cause semble expliquer ceci ou cela, d'autant que la précieuse explication autorise à se parer de l'uniforme du savoir à peu de frais. De la cause à l'effet, ça a en outre sans doute une tête de logique. Quand il s'agit de bicyclette, ça va encore : la roue qui tourne fait avancer le vélo de la longueur de sa circonférence. Très bien. Sauf les choses sont plus complexe dès que l'humain rentre en jeu. Là ça se gâte. Le vélo, c'est pas tout à fait de la pensée, disons que c'est une forme basique si l'on veut. En fait c'est un mécanisme. C'est ce qu'il se passe quand la cause et l'effet sont confondus. Bref, ça pourrait bien être ce genre de logique qu'ils voudraient faire passer pour de la science (ou du savoir) au bon peuple. Un mécanisme, c'est un truc où, une fois qu'on l'a assimilé, il n'y a plus rien à penser, il n'y a plus rien à chercher à comprendre : une cause entraîne un effet et c'est tout, terminé. Sauf que ça marche pas dans l'autre sens. Dès qu'on cherche à comprendre, on est dans la situation où on a l'effet et où l'on cherche la ou les causes, le pourquoi. Et là, c'est un petit peu plus compliqué. Et là, c'est aussi un tout petit peu la science, madame Vidal (la science mais pas que). Bref dans l'humain, tout se mélange et interagit dans tous les sens, et sans cesse. Et donc multiplicité des causes, point final.

Dans un papier pas mal fait à l'Obs, ils expliquent qu'avant l'intersectionnalité, quand un noir se sentait brimé parce qu'il jugeait un traitement en sa défaveur, les juges lui racontaient qu'il délirait, puisque ça arrivait aussi à des blancs. Le type ne trouvait rien à redire et repartait tout chose. De même aux femmes on expliquait que ça pouvait arriver à des hommes, et elles aussi repartaient pareil. Mais ce qu'on leur disait pas, c'est qu'aux femmes noires, ça arrivait quand même cent fois plus qu'aux hommes blancs. L'intersectionnalité ça amène à ça, par exemple : à comprendre et donc prendre en compte ce genre de choses. Et ce genre de choses, il se pourrait bien que ça rentre pas dans les cases du récit pour débiles que nos chères (pseudo) élites pourraient vouloir mettre en place. Que la définition de la pensée destinée au bon peuple, ça les arrange que ça s'arrête aux mécanismes. Enfin je dis ça, ça y ressemble n'empêche. Sale histoire.

Ensuite on est passé à l'islamo-gauchisme. Même que ça pourrait bien être la cause (tiens, moi qui parlais de causes...) qu'ils veulent nous vendre pour jeter le bébé avec l'eau du bain. On sait pas trop dans quel sens ça marche d'ailleurs : s'il veulent virer l'islamo-gauchisme en jetant l'intersectionnalité à la poubelle ou le contraire, mais ça n'a pas l'air de les déranger tant que ça de se débarrasser de l'un et l'autre, en fait. A ce stade, je ne peux m'empêcher de dire que des types comme Deleuze, l'institution en France aimerait bien les rayer de la carte et revenir tranquillement à Platon et Descartes (la raison qui vous veut du bien), aux chères lumières et tout le bazar. Sauf que pas de bol, aux États-Unis et en fait partout dans le monde, il fait encore un tabac, Deleuze. Je veux dire parmi les chercheurs, les philosophes etc. Même en Chine à ce qu'on dit. Ah la la, si même en dictature on censure pas la pensée comme on le fait en démocratie, où allons-nous, ma bonne dame.

Ben au bistrot du commerce donc... là où officient les Blanquer et les Vidal !

Alors ?

Sont-ils complètement abrutis ou cherchent-ils à manipuler les gens ? J'ose pas répondre, et puis c'est à vous de voir. D'autant qu'il existe une autre solution (à propos de multiplicités) : ils peuvent être à la foi abrutis ET chercher à manipuler les gens...

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