Les enseignants de Chicago votent la grève

Cette semaine, les enseignants de Chicago ont voté à une majorité écrasante l'autorisation d'un appel à la grève. Ils risquent d'être rejoints par des milliers de travailleurs des écoles publiques non-enseignants. Une grève de cette ampleur peut faire trembler les pouvoirs en place et redonner de l'élan à un mouvement syndical déjà en pleine renaissance.

 

Cette semaine, les enseignants de Chicago ont voté à une majorité écrasante l'autorisation d'un appel à la grève. Ils risquent d'être rejoints par des milliers de travailleurs des écoles publiques non-enseignants. Une grève de cette ampleur peut faire trembler les pouvoirs en place et redonner de l'élan à un mouvement syndical déjà en pleine renaissance. En effet, depuis le printemps 2018, les enseignants des écoles publiques sont devenus le fer de lance du mouvement ouvrier américain. 

Jesse Sharkey, actuel président du Syndicat des Enseignants de Chicago, donne un discours en préparation à la grève © Wall Street Journal Jesse Sharkey, actuel président du Syndicat des Enseignants de Chicago, donne un discours en préparation à la grève © Wall Street Journal

Le Printemps des Enseignants

Au printemps de l'année dernière, les enseignants et employés des écoles de Virginie de l'Est se sont mis en grève générale, malgré l'inaction de leurs syndicats assoupis, pour protester contre les augmentations des cotisations de leurs assurances santé ainsi que les salaires très bas des employés du secteur public. La grève générale a fermé les écoles dans les 55 contées malgré le fait que les employés du secteur public n'aient pas le droit de faire grève dans cet Etat [les droits syndicaux des employés du secteur public sont déterminés au niveau de l'état.]. Les grévistes refusèrent d'abord un premier compromis offert par leur propre direction syndicale avant d’arrêter le mouvement après 16 jours de grève totale du secteur éducatif. Les grévistes célébrèrent une victoire impressionnante avec une augmentation de salaires de 5 % pour tous les employés de l'Etat.

Le mouvement de contestation né en Virginie de l'Est s'est ensuite répandu comme une traînée de poudre dans d'autres Etats conservateurs dits « Rouges » des États-Unis. Ce fut donc le tour de l'Oklahoma, puis de l'Arizona de se voir pris par des mouvements sociaux d'une envergure comparable, avec des actions plus restreintes au Kentucky, au Colorado et en Caroline du Nord. À la fin de l'année 2018, l'agence du ministère du Travail américain, le Bureau of Labor Statistics (BLS) comptabilisera un total de 375 000 enseignants et personnels éducatifs ayant pris part à une grève en 2018 sur un total de 485 000 grévistes, tous secteurs confondue, dans le pays. Ce chiffre est sans compter les grandes grèves de 2019. C'est ainsi que les villes de Los Angeles, d'Oakland, de Seattle et de Denver, réputées Démocrate et « Bleues » ont vues naître leurs propres mouvements sociaux dans le secteur de l’éducation au cours de cette année. Nous ne parlons pas ici simplement de grèves majoritaires, mais bien de grèves totales telles qu'on les voit rarement. Cette explosion militante des enseignants et autre employés des écoles, s'est rapidement transformée en lutte sociale prenant en compte des demandes universelles tel que la taille des classes, la lutte contre les privatisations des établissement et l'augmentation du nombre d'infirmières et de bibliothécaires dans les écoles. 

La Grève de 2012 des Enseignants à Chicago 

Il est impossible de comprendre la nature de ce mouvement social sans remonter à la source, la même ville de Chicago en 2012. Le Syndicat des Enseignants de Chicago (Chicago Teachers Union, CTU) représente alors plus de 25,000 enseignants dans la troisième plus grande ville du pays, le même syndicat qui fut le fondateur de la Fédération National des Enseignants au 20e siècle. 

Chicago était alors en train de devenir le terrain d'essai des « réformateurs » du système éducatif. La ville de Chicago fermait de plus en plus d'écoles dans les quartiers pauvres et défavorisés pour cause de mauvais résultats pendant qu'elle encourageait une privatisation massive des établissements scolaires à l'Américaine sous la forme d'écoles dites « charter ». Ces fermetures eurent pour conséquence une colère grandissante des enseignants contre la mairie et ses expériences, mais aussi contre leur propre syndicat, incapable de défendre le système d'éducation publique. [nous nous devons de faire référence à la privatisation de plus en plus violente du système éducatif aux États-Unis. Les exemples les plus parlants sont la privatisation de la quasi-totalité des écoles publiques de la Nouvelle-Orléans en 2005 à la suite de l'ouragan Katrina ainsi qu'un plan similaire pour les écoles du Puerto-Rico après l'ouragan Maria en 2017.] 

C'était donc pendant ces attaques sur le système d'éducation publique à Chicago, en 2008, que l'on vit la création en parallèle du Caucus off Rank-File Organizers (CORE) composé d'enseignants en colère et du Grassroot Education Movement (GEM), ancrée dans les associations militantes des quartiers de Chicago, pour reprendre les choses en main. En 2010 un nouvel essor démocratique et militant permit aux membres de CORE de prendre le contrôle du syndicat des enseignants en remplaçant les dirigeants trop confortablement installés depuis 25 ans. Karen Lewis, femme noir, devenue depuis symbole de la ville de Chicago et de son mouvement ouvrier, prend alors la tête du syndicat. 

Karen Lewis, Présidente du Syndicat des Enseignants de Chicago de 2010 à 2018 © Maday Photography Karen Lewis, Présidente du Syndicat des Enseignants de Chicago de 2010 à 2018 © Maday Photography

Aussitôt élue, la nouvelle direction de CORE se met au travail. Elle coupe ses propres salaires pour recruter du personnel et investir dans la croissance du syndicat. Elle crée des nouveaux départements d'organisateurs, de communication et d'éducation politique. C'est à ce même moment que l'état de L'Illinois passe une loi, SB7, qui fait tout pour affaiblir le syndicat des enseignants. La loi interdit au syndicat de négocier la durée de la journée de travail et facilite le renvoi d'enseignants fondé sur les résultats académiques de leurs élèves. L'effet le plus conséquent de la nouvelle loi est l'interdiction de faire grève, sauf si la participation au vote d'autorisation atteint 75 %. Une épreuve jugée impossible pour beaucoup. Entre temps le nouveau maire de Chicago, prêt à tout pour écraser le même syndicat, annulait l'augmentation des salaires de 4 % déjà négociée par la convention collective précédente.

La convention collective entre le syndicat et la mairie devait expirer au cours de l'année 2012. Vint donc le temps des négociations avec la ville de Chicago. La nouvelle direction du syndicat décida de rédiger ses demandes avec la participation massive des 800 délégués syndicaux, une préparation démocratique au combat à venir. Le syndicat commença ensuite une série d'actions militantes : ses membres participèrent par exemple en masse aux réunions du School Board [agence américaine local responsable du système éducatif], en forçant même l'institution à couper court une de ses réunions. Le syndicat fit très attention aux structures internes pour lui permettre de mobiliser sa base au plus large si une grève devait être organisée. Il créa des nouvelles responsabilités de délégués de quartier, créant un lien entre les dirigeants et les délégués locaux. Le syndicat organisa ensuite un vote fictif de grève pour tester ses structures et se rendre compte des écoles qui ne participaient pas encore assez à la vie du syndicat afin de les considérer comme prioritaires. Le syndicat a aussi rendu toutes ses demandes publiques pour obtenir le plus grand soutien possible de la population. Ces demandes étant entre autres l'arrêt des fermeture d'écoles, la réduction de la taille des classes, une augmentation des classes d'art et de service social, la réduction des inégalités entre les écoles de différents quartiers, l'augmentation des garderies, des meilleurs salaires et des meilleurs conditions de travail pour les enseignants...

La nouvelle direction syndicale décida enfin, de transformer la structure de l'équipe de négociation. Celle-ci se transforma d'un petit groupe fermé assisté d’un avocat autour de la présidente à un comité fort de 45 dirigeants et membres syndicaux. La convention devait expirer juste avant les vacances d'été. Le syndicat militant appela à un rassemblement quelques semaines avant. 7 000 enseignants se réunirent dans un auditorium rempli. Le vote officiel d'autorisation de l'appel à la grève fut mis en place juste avant le début des vacances. 24 000 enseignants prirent part au scrutin, soit 90 % des possibles votants, bien plus au delà du seuil exigé par la nouvelle loi. Sur ceux qui votèrent une majorité de 76 % autorisa la grève. Le syndicat ayant obtenu la confiance de ses membres, il dut attendre la fin des vacances d'été 2012.

Rassemblement de 7000 enseignants avant la grève en 2012 © Howard Heath Rassemblement de 7000 enseignants avant la grève en 2012 © Howard Heath

La deuxième semaine après la rentrée, le 10 septembre 2012, marqua le début de la première grève des écoles de Chicago depuis 1987. La grève dura jusqu'au 18 septembre. Ce mouvement était unique, grâce au modèle développé par les enseignants, l'alliance sacrée entre le syndicat et la communauté toute entière : étudiants, parents d'élèves, autres employées des écoles.... Le premier jour de la grève, 35 000 enseignants et soutiens marchèrent à travers les rues de Chicago, une des plus grandes manifestations dans l'histoire de la ville depuis la Seconde Guerre mondiale. Les piquets de grève et les manifestations dans le centre-ville prirent places tous les jours. À la fin de la première semaine, la direction syndicale pensait avoir trouvé un accord. Dans un tournant démocratique exceptionnel, la nouvelle direction du syndicat décida de faire voter tous les enseignants sur le nouvel accord ainsi négocié avant de mettre fin au mouvement. Cela a eu comme conséquence l'allongement de la grève de deux jours durant une deuxième semaine contre la pression des médias et des pouvoirs en place. Pendant ces deux jours, les enseignants lurent le nouveau contrat ensemble, ligne par ligne, avant de voter la fin du mouvement. Cette grève aura changé Chicago pour toujours. Cette année-là, le berceau du 1er mai redevint une des lumières du mouvement ouvrier. 

Les enseignants et les employées des écoles de Chicago se préparent à la grève de 2019

Tout ceci nous ramène à aujourd'hui. Pendant cette semaine de fin septembre vient de prendre place un nouveau vote d'autorisation de la grève des enseignants de Chicago. La ville a déjà offert 16 % d'augmentation de salaire sur 5 ans aux employées. Mais les enseignants veulent plus que des simples réévaluations de salaire. Comme en 2012, la bataille se retrouve centrée autour des questions sociales, telle que l’arrêt de la diminution de la taille des classes ainsi que l'augmentation du nombre de bibliothécaires et d'infirmières dans les écoles, beaucoup d'entre elles ayant ni l'un ni l'autre. Ce jeudi 26 septembre, le Syndicat a annoncé que les enseignants ont voté l'autorisation de la grève à 94 %.

L'assemblée des délégués du syndicat se réunira mercredi prochain pour décider de la date exacte du lancement d’un mouvement social. À la différence de 2012, il est fort probable que cette fois-ci, les 30 000 enseignants soient rejoint par 7 000 employés des écoles, membres d'un autre syndicat : le Service Employees International Union (SEIU) Local 73. Le Local 73 représente des assistants éducatifs, des gardes de sécurité, des employés de ménage et du personnel de la circulation. Ceux-ci sont beaucoup moins rémunérés que les enseignants et sont sous la crainte constante de voir leur travail transféré à un sous-traitant. Le Local 73, n'ayant pas soutenu les enseignants, en 2012 a lui aussi changer de direction depuis et est devenu plus militant. Cet été, les membres du Local 73 ont participé à 84 % à un vote d'autorisation de la grève avec un résultat final de 97 % en sa faveur. La grève des enseignants et des employés des écoles de 2019 pourra être initiée au plus tôt le 7 octobre.

Il est aussi intéressant de noter que Bernie Sanders, candidat présidentiel à la primaire Démocrate, a rejoint les enseignants et employés des écoles lors d’un rassemblement en début de semaine. Devant une foule rouge (couleur des enseignants) et violette (couleur des employés) il a affirmé son soutien absolu aux « combats de la classe ouvrière ». Bernie réputé très militant a aussi cité les grandes lignes de ses plans pour l'éducation et les droits syndicaux sous un tonnerre d’applaudissement.

Bernie Sanders lors d'un rassemblement des syndicats enseignants à Chicago © Armando L. Sanchez / Chicago Tribune Bernie Sanders lors d'un rassemblement des syndicats enseignants à Chicago © Armando L. Sanchez / Chicago Tribune

La mairie de Chicago a de bonnes raisons de trembler devant la possible grève unifiée de presque 40,000 employés du secteur éducatif cet automne.

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