Offrir à notre mouvement ‘Nuit Debout’ des armes théoriques fortes

Méditation philosophique propositive, par un citoyen-théoricien, militant à Nuit Debout Nice, sur l'avenir de notre lutte. Il est essentiel d'aiguiser nos armes théoriques

Gens de bonne volonté, sœurs et frères de résistance et de militance citoyenne, puisque je reçois énormément de vous, je prends la parole pour essayer de donner quelque chose à mon tour, en partageant avec vous mon point de vue de théoricien. La situation politico-économique est « complexe » (au sens mathématique du terme, exploré par la « théorie de la complexité ») : il ne faut pas se leurrer là-dessus. En ce sens, j’attire votre attention sur au moins trois pièges principaux (trois écueils) qu’il est capital pour nous d’éviter, si nous voulons durer et agir de manière très efficace.

Nuit Debout Nice © David Nakache Nuit Debout Nice © David Nakache

Le premier écueil à éviter est l’inaction abrutissante, telle que tout semble fait actuellement, dans notre société, pour nous y pousser et nous y maintenir (la dépolitisation, au sens fort du terme). Mais le fait que nous soyons ici, les ami(e)s, suffisamment nombreuses/eux pour rendre infini le mois de mars 2016 et penser ensemble, éveillé(e)s, motivé(e)s et solidaires, est un bon début.

Le deuxième écueil à éviter c’est la théorie du Complot : l’idée que, au fond, tout est simple. C’est une théorie (quelles que soient les formes fantasques et/ou puantes qu’elle prend) paranoïde, crétinisante, qui n’explique rien et ne donne aucun instrument de vraie lutte. La théorie du Complot, qui émerge d’elle-même par bêtise mais se fait ensuite instrumentaliser à droite et à gauche, fait tout aussi bien le jeu de la finance (qui aime les crétins branleurs) et de l’extrême-droite (qui aime les paranoïaques en mal de bouc émissaire).

Le troisième écueil à éviter est le « révisionnisme de gauche » : l’idée que tout ce qu’il nous faut c’est revenir purement et simplement au grand génie qu’est Marx (« qui a été travesti et caricaturé »). Ce « catharo-marxisme » (c’est-à-dire un marxisme purifié) est crétinisant (il est incapable d’expliquer plein d’aspects de notre réalité), il infantilise (puisqu’il pousse à réciter par cœur un catéchisme politique et berce de promesses opaques) et il est infamant (il nous livre à la critique facile – et justifiée ! – par les néo-libéraux, de n’être au fond que des rétrogrades nostalgiques du marxisme dogmatique et du stalinisme étouffant).

Afin d’éviter ces trois écueils (paresse, simplisme, monolithisme), comment affronter alors la complexité de la réalité qui est la nôtre ? Je propose à votre attention trois pistes.

1) Il faut éviter de rester isolé(e) : la complexité est tellement grande (par définition, mathématique, structurelle) que l’on perd très facilement espoir face à elle (« trop d’auteurs, trop de livres à lire, trop de concepts à métaboliser »). C’est tout le problème : il ne faut pas perdre espoir. Il nous faut, pour parler la langue forte et juste de Deleuze et Guattari, de puissantes « machines désirantes » et « machines de guerre » : il faut que nous construisions, cultivions et fortifions savamment notre désir de comprendre et d’agir. Car, si une certaine solitude (un recul) est nécessaire par moments pour ne pas être un mouton, il n’est pas moins vrai que, même au niveau théorique (et pas seulement au niveau pratique), l’union fait la force.

2) Il faut avoir le courage de se retrousser les manches, chacune et chacun d’entre nous, et de nous mettre à beaucoup travailler intellectuellement. Car la complexité ne fait pas de cadeaux, pour la maîtriser, même si on partage l’effort théorique (comme je vais vous le proposer ici – je suis têtu, je ne lâche pas le morceau), il faut beaucoup « transpirer des méninges », chacune et chacun d’entre nous. Il faut beaucoup donner, ne pas avoir peur de se sentir (momentanément !) stupide. Pour devenir intelligent(e)s, il faut avoir le courage de se mettre encore et encore en condition de percevoir sa propre stupidité et ignorance afin d’y travailler de la manière la plus efficace. Et tout d’abord il faut avoir le courage de regarder en face qu’au niveau théorique fort notre ignorance est pour l’heure IMMENSE.

3) Il faut utiliser de manière intelligente (c’est-à-dire écologique) toutes les « ressources théoriques » à notre disposition. J’entends : d’une part les ressources intellectuelles, nos propres moyens limités (le temps libre et les forces mentales qu’on a), singulièrement et collectivement ; et d’autre part, très important, les théories puissantes qui existent.

Quelles sont donc les ressources théoriques disponibles aujourd’hui en ce monde ? J’ai une mauvaise nouvelle : la situation mondiale est préoccupante même au niveau intellectuel : la crétinisation est allée loin ici aussi hélas. Premièrement, « mafia » et « prostitution » (mentales) caractérisent non seulement les systèmes économique, politique et médiatique (je n’ai peut-être pas besoin de vous faire un dessin), mais aussi le système de la recherche : contrairement à ce qu’il proclame partout, ce dernier n’est pas méritocratique (même pas en mathématiques… !). Deuxièmement (ce point est très important) la crétinisation en cours passe en grande partie par la mondialisation linguistique, l’anglophonie globale contrainte (je parle par expérience : italophone de naissance, j’ai beaucoup [trop] écrit et publié en anglais). Permettez-moi donc de spécifier la situation intellectuelle dans trois aires linguistiques.

A) Attention : ici (section A) je vais devoir être un peu plus technique (risque de barbantise). Dans le monde anglo-américain, culturellement dominant actuellement au niveau mondial, les ravages sont considérables. La plupart des « intellectuels » anglophones sont monolingues (ce qui n’était pas le cas au 19ème siècle encore), ce qui les rend de plus en plus bornés, très peu aptes à comprendre la complexité du monde. De par une de leurs plus grandes actions culturelles (la création et l’imposition de la « philosophie analytique », c’est-à-dire la philosophie entièrement basée sur la logique mathématique) la philosophie est chez eux « momentanément » (c’est-à-dire depuis plus de 100 ans !) pourrie par le « logicisme » (c’est-à-dire l’idée folle que la « logique mathématique » est le fondement de toute chose, y compris et surtout des mathématiques générales). Ce dernier (le logicisme) est très puissant au niveau « politique » de la théorie (c’est-à-dire au niveau des enjeux de pouvoir des universités, des centres de recherche et de financement de par le monde) : il se drape du prestige actuellement immense de l’informatique et du « numérique » (dont la logique est effectivement la colonne vertébrale théorique), le prestige de l’informatique s’appuyant lui-même sur un autre prestige, actuellement énorme, celui de l’internet (qui est une toile informatique). Or, le logicisme, n’en déplaise à l’informatique et à l’internet, c’est du flan. Cela a été démontré par des théoriciens courageux à au moins trois reprises : en 1931 (par K. Gödel : impossibilité de logiciser le développement infini des mathématiques supérieures), en 1958 (par C. Perelman : impossibilité de logiciser l’argumentation humaine) et en 2000 (par P. Gärdenfors : impossibilité de logiciser le concept de « concept », je vous passe les détails !). Le logicisme c’est du flan car il échoue dans son projet théorique fondamental de (pour ainsi dire) mettre la muselière (c’est-à-dire une « réduction axiomatique » finie) aux mathématiques (dans leur développement infini, qui ouvre justement sur la complexité que j’évoquais en ouverture) : mettre la muselière logique aux mathématiques c’était son astuce (au logicisme, l’idéologie de la philosophie analytique) pour espérer dominer ainsi à terme toutes les sciences mathématisées ou mathématisables (c’est-à-dire les « sciences dures » et les « sciences humaines ») et, par-là, toute la planète (économiquement et politiquement), par les sciences et le pouvoir d’« expert » qu’elles donnent à qui les maîtrise. Le logicisme, qui est l’épine dorsale philosophique peu perçue mais réelle (c’est-à-dire idéologique) de la culture anglo-américaine actuelle (dont le cœur est, j’insiste, la philosophie analytique), c’est du flan, mais il tient malgré tout le pavé et avec violence : il est dominant, malgré sa faiblesse théorique extrême, au niveau universitaire mondial et (gros problème pour nous) il a engendré une véritable « anthropologie logique », qui est à un certain niveau théorique la pierre de voûte du projet néo-libéral que nous combattons ici. En effet, l’anthropologie logique c’est l’idée que l’être humain est fondamentalement simple (et non complexe…) : un automate rationnel qui se donne (par le simple raisonnement logique personnel – cela est prétendument modélisé par la très nuisible « théorie des jeux ») les moyens d’assouvir sa nature fondamentalement égoïste. Ce faisant, on jette par-là à la poubelle, par exemple, la complexité touffue explorée patiemment par la psychanalyse, le « côté sombre », « illogique » de l’humain, de ses rêves, désirs et fantasmes. Mais plus généralement, est jetée à la poubelle toute la puissante et fulgurante tradition « structuraliste » en science humaines (… Lévi-Strauss, Lacan, Greimas, Bourdieu, Héritier, Descola…), qui explorait la complexité des structures. La théorie économique anglo-américaine, depuis le 18ème siècle, est de plus en plus basée là-dessus. Cette anthropologie logique, qui est une fiction de l’esprit (néo-libéral) se voit transformée, grâce aux universités, aux médias complaisants (et aux intellectuels prostitués succubes de la mafia intellectuelle), de théorie (débile) de l’humain en valeur (destructrice, pétulante et révoltante) de l’économique et du social : l’ultralibéralisme. Certes, il existe aussi actuellement en langue anglaise une forte pensée critique et résistante, qu’il nous faudra étudier, mais elle est souvent due à des penseurs non-anglophones (nourris de penseurs francophones, on va y venir), qui font l’effort d’écrire en anglais afin d’être lus par le plus grand nombre (ainsi Negri, Laclau, Mouffe, Morozov …). J’arrête là le développement technique un peu aride, en espérant que vous n’ayez pas décroché !

B) Qu’en est-il de l’Allemagne ? Dans un pays, qui avant Hitler était de (très) grande tradition théorique (tous azimuts), la situation actuelle est, pour autant que je puisse percevoir, strictement catastrophique et préoccupante : les intellectuels (et, avant tout, les philosophes), américanisés à fond les manettes (car honteux de leur tradition : honteux de leur passé nazi et, en partie, de leur passé « communiste réel » en feu la RDA), se prostituent intellectuellement (car pour avoir un poste de chercheur aujourd’hui en Allemagne mieux vaut être « philosophe analytique », soit logiciste, et tout publier en anglais sans faire de vagues…) et entretiennent une véritable omerta (c’est-à-dire le silence mafieux sur ce qui fâche, en économie par exemple). Cela est le contraire de l’« esprit critique » qui caractérisait jadis en Allemagne, entre autres centres d’excellence philosophique, la célèbre mais hélas défunte « Ecole de Francfort ». Un exemple frappant (et politiquement atroce) de cela : à l’été 2015 pratiquement aucun intellectuel d’Allemagne (le pays le plus peuplé de l’Europe !!!) n’est monté au créneau pour dénoncer la « boucherie », le « massacre » politique que l’Europe guidée par l’Allemagne (de Merkel et Schäuble) a fait, avec l’infâme troïka, contre la Grèce (de Tsipras et Varoufakis).

C) Je ne parlerai ici ni de l’Italie, ni de la péninsule ibérique (et de l’Amérique latine), ni du monde slave (on en reparlera une autre fois si vous voulez bien). Qu’en est-il chez nous ? En France, pays lui-même complexe (et contradictoire), nous avons (c’est un métèque italien et français qui vous le dit) une chance très grande : malgré l’avancement, ici aussi, de la mafia et de la prostitution théoriques dans les universités (qui ne peuvent plus vivre sans l’aide, conditionnée et partiale, de l’économie) il y a encore des productions théoriques indépendantes (par rapport à la mafia et à la prostitution académique mondiale poussée), des productions théoriques, en vérité, du plus haut niveau, par des français ou par des non-français écrivant en français. A titre d’exemple (ma liste étant réduite, mais choisie après longue et sérieuse réflexion) :

- Alain Badiou, philosophe, né en 1937

- Paul Jorion, anthropologue et économiste, né en 1946

- Bernard Stiegler, philosophe, né en 1952

- Frédéric Lordon, économiste et philosophe, né en 1962

1937, 1946, 1952, 1962 : quatre "générations" différentes de théoriciens exceptionnels, qui fabriquent des armes théoriques de premier choix pour que nous n’abdiquions surtout pas de notre désir légitime et urgent d’émancipation radicale réelle. Pour reprendre l’exemple dramatique de ce qui s’est produit entre l’Europe et la Grèce à l’été 2015 (l’étranglement anti-démocratique de la seconde par la première, à des fins ultra-libéraux obscènes), chacun de ces quatre théoriciens est monté courageusement au créneau, sans ambiguïté, pour dénoncer l’atrocité qui menaçait se produire et qui de fait au final s’est produite.

Dès lors mon conseil de citoyen-théoricien engagé, ne voulant pas perdre espoir, est le suivant : sans nous interdire d’élargir plus tard considérablement notre palette théorique (bien au contraire, il le faudra !) il est stratégiquement avisé, afin de commencer à nous structurer au niveau de la pratique par des idées claires et néanmoins aussi complexes qu’il le faudra, au niveau théorique, que nous nous saisissions de cette chance historique très grande que le hasard fait nôtre : le caractère très vivant et puissant de la pensée francophone contemporaine et plus particulièrement la pensée articulée par la mise en rapport critique de ces quatre auteurs sur lesquels j’attire votre attention. Il faut absolument que nous maîtrisions du mieux que nous pouvons collectivement, prenant le temps qu’il faudra, ce petit corpus de départ. Les modalités de cela (c’est-à-dire une étude citoyenne de haut niveau, collective, vraisemblablement développée par petits groupes) nous devrons les inventer ensemble, nous de Nuit Debout. Cela en vaudra la peine. Il y a en effet un très grand avantage dans ce socle théorique-là (Badiou, Jorion, Stiegler, Lordon), que je soumets à votre attention avec gravité, mais aussi avec enthousiasme (contagieux, j’espère !), mes ami(e)s :

i) Ce socle est très fort et radical (chacun de ces quatre auteurs a une puissance de pensée extrême, par endroits importants).

ii) Ce socle est, face à la complexité qu’il s’agit pour nous de regarder en face sans pâlir, à très large spectre (c’est-à-dire ce socle va nous faciliter la tâche, il va nous permettre de prendre un bon départ) : chacun de ces quatre auteurs porte une intelligence très grande (et généreuse) dans au moins un domaine spécifique (économie, écologie, philosophie pure, structures mathématiques fondamentales, anthropologie, nouvelles technologies, …) très important de la complexité globale (qui se tisse de la multiplicité déroutante de tels domaines).

iii) Ce quadruple socle nous prévient du monolithisme d’un très néfaste « culte de la personnalité (théorique) » (le culte de Marx, par exemple, qui est – je le pense ! – un des plus grands génies de la pensée, mais dont il faut éviter de croire « qu’il avait tout compris », ce qui est absurde et crétinisant !) : ces quatre auteurs (Badiou, Jorion, Stiegler, Lordon), entre eux, ne sont en effet pas d’accord sur tout et ne se privent pas de l’exprimer, engendrant un débat d’où l’intelligence sort gagnante.

iv) Mais ils ont en commun deux choses fondamentales pour nous, ces quatre auteurs, dont nous avons besoin comme de l’air pour continuer d’exister en tant que mouvement intelligent et capable de résister à l’énorme puissance d’en face : (a) ils sont géniaux (ce qui, derechef, ne veut pas dire infaillibles ou omniscients !) ; (b) ils sont « de bonne volonté » : ils luttent comme des diables, contre vents et marées (contre la mafia et la prostitution de la pensée), pour que l’émancipation radicale reste pensable.

Voilà donc, après la mauvaise, la bonne nouvelle : par ces quatre points de départ (ces quatre auteurs et leurs formidables éléments théoriques) nous pouvons commencer à déconstruire le piège théorique mortel de l’anthropologie logique, pierre angulaire philosophique du néo/ultra-libéralisme qui tant nous fait de mal.

Citoyen(ne)s, ami(e)s, sœurs et frères, voilà à ce jour ma proposition à la collectivité des gens de bonne volonté, afin que le mouvement Nuit Debout, ici à Nice, puis ailleurs, se fortifie et soit ainsi capable d’affronter les tâches énormes qui lui (qui nous) incombent : je propose à celles et ceux qui s’en sentent la force et l’envie  d’aider à commencer à connaître les grandes lignes de la pensée puissante de ces quatre auteurs de départ (se jeter à l’eau du théorique ! nager ensemble sans peur !). Et après d’aller bien au-delà. Et avec ces armes théoriques qui grandiront de plus en plus, machines désirantes et machines de guerre, de nous battre comme des lionnes et comme des lions. Pour résister d’abord, puis pour gagner et construire.

(à suivre…)

 

Alessio Moretti (alemore@club-internet.fr), citoyen théoricien (philosophe et logicien)

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.