Pour en finir avec le marasme médiatique dans lequel se vautre la psychiatrie

Une belle émission nous attend pendant la campagne Européenne de toutes les désaffections électorales. Petit rappel pour celles et ceux qui, pour ménager un peu leur santé mentale ce sont éloignés.ées des canaux dominants. Cette émission s’intitulera « Le divan des politiques », émission présentée par le psychanalyste des plateaux télé Gérard Miller, et se déroulera sur LCI, « La chaine d’information » ; comme ci l’information était unique et univoque. Vous sentez déjà ce présomptueux et arrogant postulat de base. Il faut le savoir, LCI c’est aussi la chaîne de toutes les arrogances.

Dans les grandes lignes et selon les dires de Mr Miller, cette émission s’est donnée pour épique objectif, avec le concours d’experts en psychologie, en psychiatrie et en psychanalyse (disciplines que nous regrouperons sous l’appellation de constellation Psy) d’analyser les propos et discours tenus par les différents.es candidats.es aux prochaines élections Européennes. Vous sentez un peu comme moi la fumisterie intellectuelle poindre. En effet, on devrait être vachement avancé en apprenant qu’un tel ou une telle cherche à régler son Œdipe en écrasant les velléités pseudo-socialistes de son ancien camarade de parti. Ou encore qu’elles.ils aient toutes et tous été trop narcissisés dans leur plus tendre enfance ; héritage affectif qui leur a donné goût au vertige du pouvoir et au sentiment de toute-puissance.

Il nous semble vain sur un plan analytique de vouloir réduire les velléités axiologiques des candidats.es à de triviaux déterminants psychologiques. Pourquoi ne pas accepter l’idée simple que leurs motivations et discours ne sont que l’expression et le produit des effets structurels de milieux dans lesquels ils ont baigné et évolué. Des milieux pour la grande majorité d’entre elles.eux de dominants, avec des ambitions de dominants, un rapport au monde et aux autres de dominants, un attachement pour la verticalité et ce dans la plus grande tradition Bourgeoise Française.

Pour commencer notre modeste travail de déconstruction et d’analyse de la fumisterie psychologisante de l’année, il faut d’abord que nous nous penchions sur le cadre, le contexte et la culture télévisuelle dans laquelle va se tenir cette tartufferie Psy.

C’est donc « la chaine d’information » LCI qui a retenu le projet larvé de Mr Miller. Mais de quelle information parlons-nous sur LCI ? D’une information libre, objective et affranchie des logiques et des appétits mercantiles de ses dirigeants ? D’une information fouillée et d’investigation qui n’hésites pas à traiter de manière retorse l’actualité ? D’une information diffusée par des journalistes dont l’habitus de classe est à rebours de celui de leurs patrons ?  D’une information prescrite et produite par un journalisme ayant fait de la neutralité axiologique une condition sine qua non de son travail ? D’une information qui aborde les sujets en marge, comme la mobilisation répétée des personnels soignants.es en psychiatrie tout au long de l’année 2018 ? D'une information qui ne se fait pas l’écho des discours Psychophobes et qui amalgament dans un systématisme terrorisant et Post-Sarkozy, troubles psychiques et criminalité. J’en passe et des meilleurs, en tout cas ce qui est sûr, c’est que les journalistes de LCI ne seront pas récompensés de sitôt du Prix Pulitzer. C’est de notoriété publique, LCI est une chaîne d’information mainstream, qui appauvrit drastiquement les consciences et le niveau de réflexion de ses auditeurs pour vendre une information prédigérée ; et de surcroit qui est pétrie d’une idéologie libérale totalement en roule libre à bien des égards. En somme, le journalisme de LCI fait lui aussi l’expérience dans son contenu de la précarité. L’évidence des faits nous l’a enseigné, le libéralisme, en institutionnalisant le spectacle et le précariat comme rapport social n’épargne aucun champ social et économique, encore moins le champ journalistique et médiatique. Voilà donc pour faire très bref un peu le cadre dans lequel devrait s’inscrire une émission qui vous l’aurez compris ne fera absolument pas dans la critique dissidente mais devrait s’en tenir à servir les intérêts des dominants. L’émission de Gérard Miller est donc dans le paysage médiatique de LCI la bienvenue, son intégration à la grille de programme de la chaîne reposait bien sûr sur sa possibilité d’assimilation culturelle. En s’encanaillant avec les franges les plus dures de la chaîne, je pense notamment à Geoffroy Lejeune, Gérard Miller cristallise à lui seul la crise de valeurs dans laquelle la partie opportuniste des désillusionnées de Mai 68 se retrouvent aujourd’hui. Comment intellectuellement et politiquement, sans tomber dans le rigorisme le plus plat, peut-on encore pour un individu se réclamant de « la Gauche de la gauche » entretenir une relation ne serait-ce de couloir avec des personnalités journalistiques qui alimentent les thèses de l’extrême droite. Sans vouloir assimiler politiquement et très ordurièrement l’une et l’autre des personnalités susnommées, on comprend pourtant très bien les intérêts de classes qui unissent nos deux protagonistes et qui commandent leur proximité statutaire et salariale. C’est donc dans ce consensus mou et mécréant que Mr Miller signera sur LCI, avec ce statut de caution de « Gauche », qui fait toujours bonne presse quand on singe la représentation démocratique des opinions à la télé, l’émission de tous les malaises

Pour nous pencher un peu sur l’émission et ses rouages, il faudra donc s’attendre à une vaste fumisterie médiatique ou seuls les éléments de langage des candidats.es à l’Européenne, à grands renforts de discours psychologisant, seront décortiqués, analysés, interprétés, sur-interprétés etc., Une coquille vide en somme qui n’évitera malheureusement pas les écueils de son autosatisfaction discursive, et ce notamment dans sa capacité à brasser du vent dans l’air du temps électoral et institutionnel (celui des dominants) et à neutraliser les déterminismes sociaux qui commandent l’action de ces subjectivités politiques conquérantes. Des subjectivités avant tout structurées par d’impérieuses exigences sociales et intérêts de classe.

La question que l’on pourrait se poser à propos des compères de Mr Miller et de leurs motivations sera la suivante : Mais que font tous ces professionnels à courir, comme la vedette de plateaux qu’est Mr Miller, après la célébrité et une pantomime télévisuelle de la sorte ? Vouloir être au centre de l’attention comme dans un accès de régression infantilisant. Voilà peut-être l’hypothèse majeure mettant à jour la motivation première de ces professionnels en mal de reconnaissance. S’il y en a une qui ne semble pas commander leur action, c’est bien la motivation intellectuelle ; là-dessus ça ne fait aucun doute pour qui prend un minimum au sérieux la question politique… Mais ne psychologisons pas trop et ne tombons pas dans les travers des personnes dont nous voulons nous désolidariser.

Ce qui m’inquiète et m’alarme le plus dans cette émission, au-delà des contradictions malaisantes de Mr Miller, de la culture télévisuelle de LCI et du dispositif spectaculaire dans lequel s’inscrira ce programme, c’est bien qu’elle place occupent des experts de la « constellation Psy » dans le champ socio-politique actuel et qu’elles sont leurs préoccupations scientifiques et professionnelles. Aussi, qui dans cette campagne électorale et émission se voulant politique et en lien direct/indirect avec la santé mentale se souciera des questions liées aux politiques de santé mentale et du handicap menées par la France, aux troubles psychiques qui se généralisent, aux difficultés d’intégration que rencontrent les personnes en situation de handicap psychique, au repli et au virage réactionnaire que prend la psychiatrie publique Française, aux différentes luttes qui ont mobilisées cette année les soignants dans le secteur pour protester contre l’insalubrité et la dégradation de leur condition de travail etc., En insistant d’avantage, car j’écris de ma position d’usager en santé mentale, qui des experts psys sur ce plateau ou des candidats à l’européenne abordera les problématiques que rencontrent les personnes étiquetées handicapées psychiques, qui comme pour tout autre forme de handicap (rappelons-le : grande cause nationale selon les dire de la première dame de France), sont invisibilisées et disqualifiés socialement depuis bien trop longtemps. Quel candidat nous fera part de ses ambitions en matière de politique de santé mentale, de sa volonté de mise à niveau de la politique de la France par rapport aux exigences de l’Europe, et ce en matière d’inclusion, de citoyenneté et de respect des droits des personnes étiquetées handicapées psychiques. Le retard pris par la France dans la mise en application des politiques et recommandations en santé mentale promues par les instances internationales est abyssal (ONU : Convention relative aux droits des personnes handicapées adoptés en décembre 2006 et ratifié par la France en 2010, OMS : Projet santé mentale, droits de l’homme et normes de soins rédigé en 2018 etc.,). Les experts en santé mentale invité de Mr Miller, avec toute la légitimité symbolique que leur octroie leurs statuts universitaires hérités d’une position sociale privilégiée, ne devraient-ils pas d’avantage être alarmés par la situation délétère dans laquelle se trouve la psychiatrie publique Française plutôt que d’aller jouer les intellos de divan, pour au final en ressortir quoi ? Les enjeux et les problématiques qui seront abordés dans cette émission semblent aussi fumeux, superficiels et vains que n’importe quelle émission d’info-divertissement. Une émission spectaculaire qui au final n’aura servi que les intérêts matériels et culturels de ceux qui la composent.

Au lieu de vouloir psychologiser, voir pathologiser (oui l’indécence télévisuelle atteindra son paroxysme) des personnalités politiques ne souffrant d’aucune forme d’oppression sociale, d’aucune forme d’exclusion, d’aucune forme de discrimination, peut-être serait-il pertinent de vous intéresser prioritairement aux personnes qui peuvent/désirent faire l’objet de soins sérieux, des discours et des pratiques psys en générale. Car oui il y a une demande de plus en plus grande émanant d’un corps social en grande souffrance, mais dans un contexte où la restructuration des hôpitaux généraux et psychiatriques ne permet pas la prise en charge des personnes les plus vulnérables et fragilisées par une société ayant institué la violence et l’exclusion comme rapport social. Combien de personnes en marge ou isolées socialement souffrent de troubles psychiques graves et meurent dans l’indifférence généralisée. L’offre de soin en France est insuffisante et d’un autre âge, préoccupez-vous-en, vous les experts et politiques censés comprendre et analyser à notre place la crise politique que la société Française traverse. Cette crise n’est pas le fait des opprimés.ées (Migrants.es, Psychiatrisés.ées, Chômeurs.es, Précaires etc.,) mais des personnes qui dominent/répriment politiquement les plus fragiles d’entre nous, et qui maintiennent à grand renfort de leur inanité politique et de leur désir d’auto-préservation matérialiste, un ordre social pathogénique. 

Navré de vous le dire Mr Miller mais votre émission devrait faire le même flop que l’élection Européenne qui vous passionne tend. Ne comptez pas sur des personnes riants jaune devant cette mascarade électorale et par des mois de luttes acharnées, sur des classes populaires qu’on matte à grands coups de télescopique, sur une jeunesse s’évertuant à se mobiliser pour le climat, sur des personnes retraitées sur lesquels on marche littéralement dessus lorsqu’elles défendent leurs droits de vivre dignement etc., ne comptez pas sur toutes ces personnes pour jouer et légitimer le jeu de cette vaste fumisterie démocratique et pour assister à votre consternant spectacle médiatique.  

En termes d’audimat peut être serez-vous récompensé, néanmoins qualitativement les choses ne devraient pas créer l’effervescence intellectuel auquel vous vous attendez. Comme aurait pu le dire Pierre Bourdieu en son temps, quels discours critiques et/ou théoriques peut il se déployer au sein d’un dispositif médiatique ne permettant pas son expression. Alors oui, si votre objectif est de faire dans le divertissement le plus plat pour des auditeurs.rices en mal de références théoriques et désillusionnées par la crise de l’intellectualisme Français en cours, et bien votre émission devrait satisfaire et renforcer votre petit égo tout rabougri et votre élitisme intellectuel dégoulinant de candeur.

Pour conclure, nous sommes nombreux.ses à trouver votre émission littéralement obscène. Au vu de la situation de délabrement et de pourrissement dans laquelle se trouve le secteur psychiatrique en France et de la détresse dans laquelle se trouve de nombreuses personnes en souffrance psychique, comment peut-on proposer une émission censée décrypter, avec le concours des technologies psys, le discours et les propos de candidats ne souffrant en rien de troubles psychiques majeurs et de la violence sociale ; une violence sociale dont ces candidats.es et leurs alliés.ées politiques se sont rendus responsables de par leur inaction politique et leur mutisme discursif en matière de santé mentale. La réalité est peu reluisante dans le champ de la santé mentale, les alternances politiques successives depuis 40 ans n’y auront rien changé, elles auront fatalement et objectivement participer à la perpétuation d’un ordre social oppressant pour les personnes les plus vulnérables psychiquement.

Pour finir sur une recommandation car oui nous ne manquons pas d’idées à ce sujet, nous les experts du savoir profane comme vous aimeriez tant nous définir et donc réduire, nous préfèrerions que des émissions traitent d’avantages des problèmes et des connaissances de fond, et notamment de la place des savoirs expérientiels et de l’expertise des usagers en santé mentale sur leurs parcours de soins et leurs parcours de vie, de la place qu’occupe les associations d’usagers pour pallier au manque de l’Etat social, de comment faire évoluer le soin et le regard que porte la société sur les personnes atteintes de troubles psychiques, de l’état désastreux dans lequel se trouve la psychiatrique publique Française, des violences et des maltraitances institutionnelles qui en découlent, de la suicidalité chez les sans-abris ou les détenus.es etc., Des sujets qui ne seront pas abordés si vous continuez Mr Miller à mobiliser des « experts du soin » uniquement pour regonfler/dégonfler l’ego de dirigeants totalement déconnectés de la réalité sociale et psychiatrique Française, et dont la seule priorité actuelle est l’accession à un pouvoir qui historiquement n’a fondamentalement rien pu faire pour améliorer les conditions de vie socio-affectives de millions d’entre nous.

Mr Miller, les enjeux épistémologiques, philanthropiques et politiques qui attendent la psychologie, la psychanalyse et la psychiatrie sont grands et nombreux, ne sombrez pas dans le conformisme intellectuel, dans l’allégeance au pouvoir médiatique, et enfin dans l’inconséquence politique et l’entre soi classiste. 

Car oui Mr Miller je vous pose ces deux dernières questions : Pour qui sociologiquement s’adresse votre émission? Enfin, quel intérêt politique a t-elle? Si ce n'est peut être de redonner une légitimité, avec le renfort des discours et technologies psys, à un modèle de gouvernance à bout de souffle, à des élites en mal de soutien populaire et dont la désaffection électorale généralisée prochaine est courue d'avance.

Un militant associatif en santé mentale

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