Rousseau, la fessée de Mademoiselle Lambercier

Quelle trouvaille d’avoir profité de l’actualité pour relire un grand classique. Les débats sur la fessée conduisent au fameux épisode de la fessée de Mademoiselle Lambercier, dans Les Confessions de Rousseau. Un prodige! A l'époque, pas de sofa, mais un journal, miroir de soi-même.

Quelle trouvaille d’avoir profité de l’actualité pour relire un grand classique. Les débats sur la fessée conduisent au fameux épisode de la fessée de Mademoiselle Lambercier, dans Les Confessions de Rousseau. Un prodige! A l'époque, pas de sofa, mais un journal, miroir de soi-même.

 

Comme Mlle Lambercier avait pour nous l'affection d'une mère, elle en avait aussi l'autorité, et la portait quelquefois jusqu'à nous infliger la punition des enfants quand nous l'avions méritée. Assez longtemps elle s'en tint à la menace, et cette menace d'un châtiment tout nouveau pour moi me semblait très effrayante ; mais après l'exécution, je la trouvai moins terrible à l'épreuve que l'attente ne l'avait été, et ce qu'il y a de plus bizarre est que ce châtiment m'affectionna davantage encore à celle qui me l'avait imposé. Il fallait même toute la vérité de cette affection et toute ma douceur naturelle pour m'empêcher de chercher le retour du même traitement en le méritant ; car j'avais trouvé dans la douleur, dans la honte même, un mélange de sensualité qui m'avait laissé plus de désir que de crainte de l'éprouver derechef par la même main. Il est vrai que, comme il se mêlait sans doute à cela quelque instinct précoce du sexe, le même châtiment reçu de son frère ne m'eût point du tout paru plaisant. Mais, de l'humeur dont il était, cette substitution n'était guère à craindre, et si je m'abstenais de mériter la correction, c'était uniquement de peur de fâcher Mlle Lambercier ; car tel est en moi l'empire de la bienveillance, et même de celle que les sens ont fait naître, qu'elle leur donna toujours la loi dans mon cœur.

Cette récidive, que j'éloignais sans la craindre, arriva sans qu'il y eût de ma faute, c'est-à-dire de ma volonté, et j'en profitai, je puis dire, ensûreté de conscience. Mais cette seconde fois fut aussi la dernière, car Mlle Lambercier, s'étant sans doute aperçue à quelque signe que ce châtiment n'allait pas à son but, déclara qu'elle y renonçait et qu'il la fatiguait trop. Nous avions jusque-là couché dans sa chambre, et même en hiver quelquefois dans son lit. Deux jours après on nous fit coucher dans une autre chambre, et j'eus désormais l'honneur, dont je me serais bien passé, d'être traité par elle en grand garçon.

Qui croirait que ce châtiment d'enfant, reçu à huit ans par la main d'une fille de trente, a décidé de mes goûts, de mes désirs, de mes passions, de moi pour le reste de ma vie, et cela précisément dans le sens contraire à ce qui devait s'ensuivre naturellement ? "

 

Inouï de constater que celui qui a couché sur du papier sa 1ère humiliation, honte ressentie et punition corporelle, a ensuite écrit l'Emile ou l’éducation, édifié des lois sur les droits humains et préconisé un Contrat social. La fessée n’a pas réussi à castrer complètement Rousseau, pourquoi ? Seul lui saurait l’expliquer. Sans doute a-t-il eu des "oui"… Elle va, par contre, le marquer aussi bien physiquement qu’intérieurement, en produisant un traumatisme indélébile. Par la force des mots et la puissance des idées qui finiront par être gravées dans le marbre, Rousseau parviendra à dénoncer les abus moraux du pouvoir autocratique, l’injustice de la tyrannie, les châtiments de son époque, les perversions de la domination du corps des Hommes… Toute une œuvre ! Celle laissée par le philosophe des Lumières, son monument aux Hommes.    

 

Extraordinaire de raconter, dans un éclair de lucidité, que ce châtiment a produit en lui un déterminisme sexuel. Premier contact charnel à mains nues, première relation dans la soumission/humiliation qui régiront ensuite sa sexualité... Le philosophe éclairé relate ainsi le plaisir de la fessée reçue par son objet d’amour, mère idéalisée, et son paradoxe fruit d’un clivage : la « peur » de la fâcher, de ne pas lui faire plaisir, de ne pas être l’objet de son désir. Que faire ? S’abstenir et la satisfaire ou recevoir et se satisfaire ?  Rousseau s’abstient. Il est altruiste et tient compte de l’Autre. Il n’en demeure pas moins que cette expérience empirique développera très certainement, de façon occulte et irrationnelle, son goût pour les femmes plus mûres susceptibles de le con-fesser et de le punir.

 

La fessée est donc bien vécue par l'enfant comme une castration venant lui signifier qu’il n’est/n’a pas, qu’il est inégal et inférieur, qu'il n'est pas conforme au modèle et ce, en l’humiliant, en le rabaissant et en l’avilissant. Elle est génératrice de traumatismes, de complexes et névroses infantiles. Rousseau sera esclave de la fessée ou tout du moins, de cette forme de jouissance. C’est lui qui en affirme le déterminisme. Si elle avait été donnée par le frère de Mademoiselle, explique-t-il, le "plaisir" ressenti n’aurait pas été le même. Bien évidemment. La violence aurait été toute autre, y compris dans sa sexualisation. Une bonne fessée donnée par le Père, recommande le Pape ? Quand on sait le marquage et les effets sur la sexualité, le schéma semble cruel, surtout à l’échelle d’une société organisée et hiérarchisée sur la base d’un dogme.

 

Les sociétés où l’on sépare violemment le petit de sa mère pour l’initier, en lui apprenant la violence et la culture de la guerre, sont des sociétés autoritaires fondées sur la hiérarchie et le dogme. Des sociétés qui existent depuis, au moins, l’antiquité et son droit de Pater, lesquelles ont besoin de castes de guerriers. Les sociétés où l’on apprend la soumission à la violence et l’amour du statut de victime/jouissance dans la souffrance, sont des sociétés nihilistes pour faire référence à Nietzsche (le privilège des sectes et castes sacerdotales). Il s’agit d’un constat socio-historique. Durant l’antiquité et sa violence, pourtant, bon nombre de sages et courants de pensée préconisaient de connaître/faire l’amour (la racine primaire hébraïque est identique) dans l’équilibre, la tempérance, la dialectique et donc l’échange, le respect de l’Autre qui n’est pas Moi.

 

Le taoïsme et l’hindouisme, dominés dans l’histoire par des castes, ont gardé la trace de cette sagesse : la recherche de l’unité/équilibre en Soi avec l’Autre/Monde extérieur y est fondamentale et symbolisée à travers le Ek ("un" en sanskrit) renvoyant au « Om ». Cette sagesse est également véhiculée dans la philosophie grecque, à travers notamment la pensée socratique dans laquelle dieu signifie tout simplement « intelligence » (un accès à la jouissance sublimée), laquelle est indissociable du bien-être lié au soma (le corps), la psyché (psychisme/esprit), eux-mêmes reliés au souffle de vie (phusis ou pneuma) qui nous anime. Pas de fessée, pas de morale de la castration, humiliation, ressentiment, soumission et renoncement (décrite par Nietzsche dans sa Généalogie de la morale) à travers une telle sagesse.  

 

Pour revenir à nos Lumières, Rousseau relate également la façon dont il est devenu un "grand garçon", suite à l’épisode de la fessée, quand Mademoiselle lui interdit l'accès à sa chambre... "à la porte de la loi" pour reprendre la formule de Kafka. Le "non!" signifié par cette femme, mère idéalisée, fait office de tiers séparateur, c'est-à-dire de loi/Père symbolique, à laquelle Rousseau s'opposera toute sa vie, en s'affranchissant. Rousseau l'insoumis, Rousseau l’indomptable! Celui qui n’a jamais renoncé et qui « corrige » les injustices de LA loi (loi de séparation/frustration/inégalité/injustice) par des lois, des lois sur les droits humains et un Contrat social. Magnifique ! La fessée, violence physique exercée sur le plus faible, est une maltraitance ressentie qui ne doit pas être une pratique recommandée et encouragée dans une société recherchant le pacifisme, l’égalité et le progressisme.

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