Jean-Philippe Delsol de l’IREF : Entre malhonnêteté intellectuelle et goûts de chiotte

Dans un article publié sur Figarovox, le 4 juillet, Jean-Philippe Delsol s’est insurgé contre les intermittents du spectacle, ces assistés qui souhaitent être pris en charge par la collectivité. La phrase d’accroche de ce pamphlet résume très bien le fond de sa pensée : « La liberté de la création culturelle est certes essentielle, mais elle n'est pas la liberté d'être payé pour faire tout et n'importe quoi ». Outre le fait qu’une telle phrase fourre-tout, populisto-démago, n’exprime rien de concret, on perçoit tout le mépris pour cette classe d’intellectuels gauchistes marginaux qui, en outre, ose vivre sur le dos des contribuables. http://www.lefigaro.fr/vox/economie/2014/07/04/31007-20140704ARTFIG00132-intermittents-quand-la-culture-justifie-tous-les-egoismes.php

 

A l’appui de ses vociférations ancien régime, l’auteur fait référence au budget du Ministère de la Culture et de la Communication, s’élevant à 7,26 milliards d'euros, qu’il assimile insidieusement aux intermittents du spectacle. On notera, d’une part, que 7,26 milliards d’euros sur un budget global de 379,9 milliards d'euros de dépenses pour 2014, ce n’est pas cher payé pour la culture. On relèvera également que le budget du Ministère de la Culture n’a rien à voir avec le régime social des intermittents du spectacle. En réalité, le budget en matière culturelle est alloué aux éditeurs de services audiovisuels, aux éditeurs de presse et de médias en ligne ou à des organismes du spectacle vivant. En d’autres termes, les subventions allouées par ce Ministère bénéficient essentiellement à des entreprises privées, y compris celles intégrées dans de grands groupes, comme le Figaro par exemple, ou à des organismes à but non lucratif dont certains génèrent des profits tout en faisant travailler gratuitement des « bénévoles », comme le Puy-du-Fou de la famille de Villiers par exemple.

 

On comprend néanmoins l’intérêt d’une telle manœuvre pour ce fiscaliste et administrateur de l’Institut de Recherches Economiques et Fiscales (IREF). Ne pas se méprendre, il ne s’agit en rien d’un organisme officiel mais d’une organisation privée réunissant des fiscalistes et avocats d’affaires spécialistes de l’optimisation fiscale et du subventionnement d’entreprise avec des deniers publics. Ils élaborent des think tanks politiques et exercent leur lobbying au service d’entreprises et de particuliers désireux d’échapper à l’impôt. A l’instar de la finance internationale qui profite de la dérégulation au niveau mondial, le financement de cet organisme (neutre en apparence) n’est absolument pas transparent. On peut néanmoins verser des dons en ligne… Parmi les partenaires officiels de l’IREF, on retrouve des organismes à la lignée libérale-conservatrice, voire libertarienne : discours abolitionniste concernant l’impôt, antiétatique et désapprouvant toute gestion collective et régulatrice des affaires publiques.

 

C’est bien dommage quand on sait que l’impôt est la base d'une société démocratique et que c’est d’ailleurs la politique fiscale injuste (exonérant une poignée de privilégiés nantis), menée par un roi de France mal conseillé, qui a précipité la révolution française. Une politique fiscale juste est aux antipodes de celle que nous connaissons actuellement : la fiscalité pèse aujourd’hui essentiellement sur les ménages et la très grande catégorie des classes moyennes, mais encore les PME, les grandes entreprises et certaines grandes fortunes échappant à l’impôt grâce à des cabinets d’affaires et fiscalistes spécialisés, tels que représentés au sein de l’IREF. L’imposition est le socle de la démocratie et de l’Etat de droit mais il est vrai que, chez les libertariens, la démocratie c’est donner trop de pouvoirs à la collectivité. Même Von Mises, le père des néo-libéraux et libertariens, vantait en son temps les mérites d’une bonne dictature contre un Etat interventionniste et régulateur faisant obstacle aux instincts prédateurs de certaines entreprises et d’une minorité d’actionnaires associés.

 

Ensuite, l’auteur fait part de sa vision en matière culturelle et propose, au lieu de subventionner les entreprises du spectacle et les intermittents, de distribuer des bons d’accès aux spectacles. On perçoit immédiatement les effets d’une telle tendance se profiler : Tous au stade de France pour voir une superproduction atroce avec, en première partie, toutes les têtes de gondole des principaux médias audiovisuels ! La culture au ras des paquerettes obéissant au diktat des investissements privés, comme à la télévision, un médias d’ailleurs en perte de vitesse. Car contrairement à ce qui est sous-entendu sur la page en cause (voir les commentaires réacs au possible), la plupart des spectateurs apprécie la qualité, peu importe les goûts des uns et des autres. Il est par contre nécessaire de proposer un large panel de spectacles permettant aux personnes d'exercer leur choix et de développer ainsi leur sens critique. Là encore, le pluralisme est la clé de voute de tout système démocratique que les libertariens n’aiment décidément pas.

 

A l’heure actuelle, la médiocrité est devenue la règle en matière de programmation audiovisuelle et le business modèle de ces médias en est directement responsable. La culture au rabais, la culture médiocre, la culture-marchandise, voilà ce qui est aujourd’hui proposé au grand public par grand nombre d'investisseurs privés. On est très loin du mécénat de la Renaissance façon Medicis et encore moins de l'artiste libre à la Gustave Courbet. Heureusement, les subventions publiques permettent de palier a minima ce fléau en maintenant l'existence de petites structures souffrant d'une concurrence de plus en plus monopolistique, en diversifiant l’offre culturelle et en satisfaisant, notamment, un public averti. On relèvera, par ailleurs, les clichés véhiculés dans cet article au sujet des artistes : le chansonnier du soir qui vit aux frais du contribuable, les artistes de « petite culture » irresponsables, etc.

 

Une question me vient… Que dire des multinationales et des grandes entreprises qui pratiquent l’optimisation fiscale tout en étant subventionnées avec des fonds publics ? Sans parler des avantages et allègements fiscaux qui sont, en soi, des subventions. Ne vivent-elles pas sur le dos de la collectivité ? Il serait intéressant d’interroger Pierre Gattaz, président du Medef, sachant qu’il est difficile de compter sur les journalistes de nos principaux médias pour poser une telle question. Eh oui! Tout comme la culture, l'information est devenue une marchandise obéissant à des règles drastiques de rentabilité. Elle est également une vitrine à lobbying, l’actionnariat influençant largement le contenu éditorial de médias de plus en plus diversifiés, certes, mais aux capitaux de plus en plus concentrés.

 

Contrairement aux tentatives de cette droite libérale-conservatrice, voire radicale et réac, de diviser la population à coup de clivages fictifs (fonctionnaires contre salariés du privé, intermittents/chomeurs contre travailleurs, français d’origine étrangère contre français « de souche », etc.), il convient de rappeler qu’il n’existe qu’un seul clivage ayant une réalité historique : la lutte des citoyens contre une petite minorité dominante qui organise l'insolvabilité des Etats. Il semble urgent de revoir les conditions du subventionnement d'entreprises en imposant un cahier des charges à celles-ci quant à l'emploi, la qualité et la diversité des services, ou encore la fiscalité, sous peine de sanctions financières pour utilisation non conforme des deniers publics. Il faudrait enfin améliorer les règles de sélection des entitées subventionnées à travers des critères objectifs liés à la lucrativité et au modèle économique des bénéficiaires.

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