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Billet de blog 6 mai 2014

Délire de toute puissance au royaume de la Silicon Valley

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  Les techno-entrepreneurs californiens qui rêvent d’influencer le monde à travers leurs seules pensées de génie, font régulièrement des interventions publiques pour faire part de leur vision politique. Ils critiquent, entre autres, les démocraties dont les mesures empêcheraient l’entreprenariat et ruineraient les libertés individuelles… Qu’il s’agisse de Larry Page (Google) mais aussi de Peter Thiel et Elon Musk (PayPal), ou encore de Mark Zuckerberg (Facebook), tous fustigent l’interventionnisme étatique et l’idée-même de payer des impôts. Mark Zuckerberg s’est récemment mobilisé pour créer un super PAC (comité d’action politique) visant à influencer les politiques du moment. Parmi les mesures préconisées : une réforme de l’immigration hautement élitiste et sécuritaire, une opposition à la loi sur la protection des patients et des soins abordables (Obamacare) et la construction d’un pipeline en Alaska. Ces seigneurs des nouvelles technologies investissent également dans des projets futuristes extravagants qui reflètent à merveille leur vision du monde libertarienne. Peter Thiel n’a d’ailleurs pas caché son soutien pour le très libertarien Ron Paul (figure du Tea Party et de l’extrême-droite américaine), il est également rédacteur dans la revue d’une organisation libertarienne, le Cato Institut. Libertariens et Tea party qui n’hésitent pas à diffuser les théories du complot du Nouvel Ordre Mondial et des Illuminati, complot qui serait mis en œuvre notamment au sein du Bilderberg. Ils oublient que leur fervent sympathisant, Peter Thiel, fait lui-même partie du comité de direction du Bilderberg… Mais nous ne sommes pas à une contradiction près chez les populistes, il est vrai.

Un discours schizophrénique

  Nos geeks milliardaires ont eu l’occasion de nous mettre en garde contre les atteintes perpétrées par les démocraties occidentales en matière de libertés individuelles, encore récemment dans le cadre de l’affaire Snowden. Pourtant, à y regarder de plus près, ceux qui détiennent le savoir-faire, la technologie et les bases de données personnelles nous concernant sont bien ces acteurs de la Silicon Valley, avec qui l’Etat sous-traite ou que la NSA sollicite dans le cadre de procédures de surveillance votées par les élus du peuple. Ces acteurs exercent actuellement un lobbying acharné, avec les moyens financiers nécessaires, pour empêcher l’Union européenne d’adopter une législation trop contraignante les concernant, en particulier en matière de protection des droits d’auteur, de respect de la vie privée sur Internet et de fiscalité d’entreprise. Des sociétés comme Amazone ou Google pratiquent d’ailleurs l’évasion fiscale. Mais là encore, ce qui est très étonnant, c’est que la plupart de ces entrepreneurs a bénéficié d’importantes aides étatiques. On ne veut pas payer d’impôt mais, pourtant, l’argent du contribuable est bon à prendre. L’un des exemples les plus flagrants est l’entreprise de voitures électriques Tesla Motors, fondée par Elon Musk, qui s’est vue octroyer des centaines de millions de dollars de subventions publiques dans le cadre du programme gouvernemental pour la transition vers des énergies vertes. Ces aides ont été cruciales pour le développement de cette entreprise aujourd'hui cotée en bourse (mais accusée de spéculation) et pour le financement de la recherche et développement. Elon Musk qui critique la fiscalité mais qui souhaite la création d’une taxe carbone pour favoriser la vente de ses berlines électriques.

Mais ce n’est pas tout ! Elon Musk s’est lancé dans le projet de « coloniser Mars » avec sa société de transports spatiaux, Space X.  Il souhaite pour cela mettre en place un partenariat solide avec son contractant, la NASA, laquelle a contribué à financer les travaux de recherche menés par Space X (lanceurs Falcon, cargos spatiaux, etc.). Les rois de la Silicon Valley semblent revenir sur leurs acquis… On reste finalement sur les anciennes valeurs : seuls les Etats peuvent investir dans les secteurs de l’innovation technologique. Internet était un programme militaire à l’origine ? A la bonne heure ! Des entreprises privées ont ensuite récupéré cette technologie à moindre frais. Il est entendu que le système néolibéral qui favorise les rendements à courts ou moyens termes, ne permet pas de financer une telle recherche avec la part d’aléa et risques de perte qu’elle comprend. L’argent public déployé au sein d’un important complexe militaro-industriel semble donc encore aujourd'hui nécessaire. Pourtant l’impôt est officiellement renié et la NASA est constamment décrédibilisée par les libertariens y compris par Peter Thiel (investisseur Space X), arguant que celle-ci n’a permis de réaliser aucun progrès depuis les années 60… L’idée est de détrôner petit-à-petit la NASA, en la rendant dépendante de ces entreprises privées au même titre que la NSA dépend de Google, Facebook, etc. pour obtenir les données des internautes. In fine, la recherche militaro-spatiale ne ferait plus l’objet d’un monopole des Etats mais appartiendrait à des particuliers qui pourraient « coloniser Mars » comme bon leur semble… C’est d’ailleurs le programme politique de Ron Paul qui, dès 1988, prônait la privatisation de ce secteur en utilisant déjà les mêmes arguments visant les résultats contestables de la NASA (http://www.islandone.org/Politics/LP.space-dom.html).

Une vision chaotique du monde

  Au-delà du rêve que nous vend Elon Musk à travers son projet de colonisation et de satellites militaires sur la planète Mars, les libertariens travaillent à la construction d’îles off-shore artificielles appelée Seasteading, qui leur permettraient de sortir du joug des Etats et ainsi d'entreprendre tout ce dont ils ont envie sans contrainte légale, y compris des activités interdites… « Il y a beaucoup, beaucoup de choses importantes et excitantes que nous pourrions faire, mais nous en sommes empêchés parce qu’elles sont illégales », disait Larry Page, le cofondateur de Google, en mai dernier lors de sa conférence de développeurs. Voir sur le sujet un article du Nouvel Observateur : http://tempsreel.nouvelobs.com/l-enquete-de-l-obs/20140408.OBS3079/micro-etats-villes-flottantes-le-projet-fou-des-nouveaux-maitres-du-monde.html. La société Seasteading qui promeut ses îles proprettes fascisantes est dirigée par Patri Friedman, le petit-fils de l’économiste néolibéral Milton Friedman qui, rappelons-le, a soutenu le régime de Pinochet et ses Chicago boys, en faisant passer le gouvernement d’Allende pour « totalitaire ». En fait, selon l’économiste, tout Etat régulateur et progressiste est par définition totalitaire, l’Etat devant en rester à ses services régaliens (justice, police et armée). Patri Friedman est également le fils de l’écrivain libertarien, David Friedman. Parmi les investisseurs de son entreprise, on retrouve le fameux Peter Thiel.

La visite du site Internet de la société Seasteading est déroutante. On a presque l’impression d’être dans une secte : plus de maladies, plus de faim, plus de misère, plus de problèmes. Enfin, pour les riches qui pourront se payer ces ghettos flottants. Les autres ? Ils vivront là où ils peuvent, dans leurs ghettos taudis ou peut-être sur Mars ? Et ce, sans écoles, ni systèmes de santé publics de préférence, car vous l’aurez bien compris… l’impôt c’est mal ! D’ailleurs, comme l’a précisé Tim Draper (investisseur Hotmail, Skype et Tesla Motors), « la Californie taxe beaucoup ses citoyens pour une performance médiocre, nous explique-t-il. Parmi les 50 Etats américains, la Californie est celui qui dépense le plus pour l’éducation, alors qu’elle ne se classe que 46e pour ses résultats. Elle compte parmi les Etats qui consacrent le plus d’argent aux prisons, alors qu’elle affiche parmi les pires statistiques en matière de récidive ». Outre le raccourci intellectuel « dépenses publiques carcérales et pourtant récidives », on comprend que ce n’est pas aux « honnêtes gens » et encore moins aux riches arrogants de la Silicon Valley, de financer la misère humaine et même pire, les délinquants. Peut-être faudrait-il envoyer les prisonniers sur Mars pour effectuer des travaux forcés ? A ce propos, la réforme de l’immigration prônée par Zuckerberg à travers son Zuck PAC, ne vise qu’à une chose : attirer une immigration « méritante » et « voulant travailler dur » (on retrouve tout le discours nauséabond sur fond de judéo-christianisme) et régulariser les sans-papiers afin de les faire travailler sans risque à bas prix, les mettre en concurrence avec des salariés plus qualifiés et faire ainsi baisser le coût du travail. Du nivellement par le bas ! Il est vrai qu’à la Silicon Valley, les cadres travaillent beaucoup pour finalement peu mais heureusement, ils évoluent dans des entreprises « cool » avec des salles de sport et des machines à soda bio.

  Voilà pour la vision libertarienne de nos grands seigneurs de la Silicon Valley. Vouloir diriger le monde sur la base de sa seule pensée en se prenant pour un demi-dieu, c’est ce qu’on appelle du délire de toute puissance. En outre, leur double discours n’annonce rien de bon... Il apparaît enfin que ces investisseurs qui ont un monopole sur les nouvelles technologies et qui concentrent les capitaux, n’aiment pas la démocratie, ni l’Etat, ni tout ce qui pourrait s’apparenter à du collectivisme. Des ados attardés et prétentieux qui diffusent leurs idées poussiéreuses du siècle dernier sur la gauche autoritaire. En fait, à l’instar des néo-libéraux et de leur dogme économique placé au-dessus de la loi des Etats et des citoyens (un système par définition non-démocratique, donc), ces techno-entrepreneurs californiens semblent préférer un régime autoritaire (pourvu que le pouvoir économique et fiscal de l’Etat soit limité), plutôt qu’une démocratie fondée sur une imposition équitable, une régulation économique, une réglementation protectrice et la redistribution des richesses, conditions pourtant sinequanone à une paix sociale durable. Les libertariens n’ont de « libertaires » que le nom… Comme cela s'est vérifié dans le passé et encore aujourd’hui, leur laïus sur les libertés individuelles ne sert qu’à défendre leurs intérêts personnels prédateurs, lesquels profitent très rarement à la majorité.

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