Opération israélienne à Gaza, une politique qui va droit dans le mur

Près de 160 raids aériens ont été menés dans la nuit de mardi à mercredi dans la bande de Gaza, selon l'armée israélienne (soit plus de 400 raids depuis le début de l'opération). L'opération militaire de l'Etat hébreu a déjà fait au moins 28 victimes palestiniennes, dont un enfant et deux adolescents (1). Les roquettes lancées depuis le territoire palestinien n’ont quant à elles pas été meurtrières, comme à l’acoutumée, heureusement. Israël n’a dénombré aucune perte matérielle massive, contrairement aux organisations palestiniennes, images à l’appui.  A l’origine de cette intervention, l’enlèvement et le meurtre de trois jeunes israéliens qui faisaient de l'auto-stop entre Hébron et Bethléem, dans le bloc de colonies du Gouch Etzion (2). Les images des obsèques sont alors largement diffusées sur les chaînes de télé mondiales. Le Monde consacre à l’affaire toute sa page 2. Le président François Hollande a condamné fermement ce «lâche assassinat» et présenté «ses sincères condoléances à leurs familles ainsi qu'au peuple et aux autorités d'Israël».

A la suite de ce meurtre ayant touché des adolescents, les autorités israéliennes ont lancé des recherches actives au moyen d’une incursion dans les territoires palestiniens, non loin du bloc de colonies concerné. L’opération est dénommée « Brother’s Keeper ». 420 Palestiniens ont été emprisonnés et 2 200 bâtiments ont été fouillés, au cours de cette opération durant laquelle l’armée israélienne a tué cinq Palestiniens, dont trois mineurs (3). Trois mineurs palestiniens contre trois mineurs israéliens, la loi du Tallion fut prononcée ! Le président Hollande n’a pas jugé utile de témoigner ses condoléances pour la mort de ces adolescents, encore moins lors du meutre d’un autre jeune palestinien brûlé vif après avoir été kidnapé, au lendemain de l’enlèvement des trois israéliens, dans le quartier de Jerusalem-est, occupée et annexée par Israël (4). Pour ce dernier, évidemment, aucun deuil national, ni opération de grande envergure pour trouver ses assassins.

Cela fait plusieurs jours, aujourd'hui, que l’opération israélienne a été initiée et les autorités annoncent la poursuite des recherches. Mais des recherches de qui ? de quoi ? Est-ce que l’intervention au Liban en 2006 leur a permis de retrouver les deux soldats enlevés à la frontière ? Est-ce que l’opération « Pluie d’été » déclenchée la même année dans les territoires palestiniens, a permis de retrouvé le soldat enlevé et de débusquer les coupables ? Est-ce que cette opération a empêché les tirs de roquettes ? Est-ce que l’opération « Plomb durci » menée à partir de décembre 2008 a permis de mettre fin aux roquettes et au Hamas ? Hamas qui, il faut le rappeler, a vu le jour après que l’Etat israélien a dénigré et délégitimé le Fatah en tant qu’intelocuteur des négociations pour la paix, durant des années. Le Fatah qui, entres autres, est à l’origine de la création de l’Autorité palestinienne (également observateur de l’ONU) et qui était parvenu aux accords d’Oslo, avant l’assassinat de Rabin par un extrêmiste israélien.

 

1/ Une politique outrancière et meurtrière

Nous avons donc des opérations de grande envergure qui sont régulièrement lancées au nom de chimères : retrouver des ennemis invisibles. Le caractère meurtrier des interventions, et l’échec certain du but officiel de l’action, laissent indiquer le véritable sens de ces punitions collectives infligées à la population. Humilier et punir l’ennemi, se montrer fort dans l’épreuve de force (qui n’en est pas vraiment une) et convaincre les nationaux du bien fondé du régime, notamment les dépenses armées qui grèvent le budget d’un Etat endetté. Il convient de souligner que la dernière guerre contre Gaza, en 2008-2009, avait fait plus de 1300 morts du côté palestinien et plus de 5285 blessés (5). Côté israélien, 3 civils et 10 soldats israéliens ont perdu la vie, et 113 soldats ont été blessés ainsi que plus de 84 civils, selon B'Tselem (6). Cette opération avait été mise en œuvre après la mort de 4 israéliens suite à des tirs de roquette, sachant qu’entre 2000 et 2008, B’Tselem dénombre environ 4754 morts palestiniens contre moins de 500 israéliens, dont 245 soldats…

Ces chiffres sans équivoque en disent long sur la caractère disproportionné des interventions menées depuis des années par un Etat moderne, structuré et doté d’un arsenal militaire hautement technologique contre des Palestiniens sans Etat, ni moyens, ni armée mais qui disposent de matériel artisanal, il est vrai. Sans revenir sur les résolutions de l’ONU baffouées par cet Etat, le caractère manifestement injustifié, et encore moins proportionné des opérations, prend à nouveau l’allure d’un grand pied de nez au droit international, Israël étant au-dessus des règles onusiennes de la communauté internationale. Pourtant dans un Etat de droit, le droit international public revêt une dimension importante. Dans un Etat de droit, on ne pratique pas l’appartheid, y compris dans des territoires illégitimement occupés. Dans un Etat de droit, lorsqu’un crime est commis, le coupable est puni sur la base d’une enquête. Dans un Etat de droit, les peines sont également différenciées selon l’implication de chaque accusé.

Or, les Palestiniens « punis » par Tsahal ne font jamais l’objet d’aucune procédure, y compris les miliers de Palestiniens (dont des centaines de mineurs) qui sont actuellement prisonniers et ce, sans procédure équitable, ni droits de la défense garantis. Nous ne sommes pas loin du Guantanamo d’un autre Etat qui, à l’instar d’Israël, n’a toujours pas reconnu la compétence de la Cour pénale internationale et qui, dans ses années les plus bushistes, reconnaissait le concept de guerre préventive en passant outre les règles onusiennes. Sur ce point, Israël et les USA ressemblent particulièrement aux Etats voyoux qu’ils dénoncent, à juste titre, avec la société civile. Outre l’absence de procédures équitables garantissant les droits de la défense, les représailles sont collectives et donc les mêmes pour l’ensemble de la communauté palestinienne. Elles s’apparentent ainsi à des actions punitives et des actes de vengance décidés par les dignitiaires d’un régime qui y trouvent un intérêt politique certain.

 

2/ Une politique qui ne mène à rien

On peut bien entendu déplorer l’absence de neutralité de la plupart des Etats dans le conflit, comme la France mais également les Etats-Unis, bien qu’un équilibre apparent tente d’être conservé. Le mécanisme est toujours le même, depuis des années : une condamnation des tirs de roquette (mais jamais des incursions quotidiennes israéliennes) ou du meurtre d’un Israélien (jamais de condoléances pour un Palestinien), puis, in fine, les deux parties sont appelées à ne pas entrer dans une escalade de la violence. La presse couvre les faits de la même façon depuis des années, selon les clivages politiques, avec un parti pris plus net (minimisation des crimes de l'armée israélienne) pour les milieux libéraux-conservateurs, dans lesquels s’inscrit le CRIF. Depuis des années, les Palestiniens n’ont ni nationalité, ni passeport, leur accès à l’eau est réduit, leur accès à l’emploi également. Depuis des années l’armée israélienne persécute pour en venir à quoi ? A rien ! Il s’agit d’une politique caothique et la criminalité de cet Etat traumatisé semble être devenue pathologique.

En effet, l’Etat israélien semble être entré dans une logique de diabolisation systématique et généralisée, ce qui laisse entrevoir le délire collectif sur lequel repose cette action militaire. Comme disait Einstein : « la folie est de refaire toujours la même chose en espérant des résultats différents ». Et, comme l'affirmait Marx, « celui qui ne connaît l’histoire est condamné à la revivre »… Il semble en effet primordial pour cet Etat et ses concitoyens de travailler sur leur histoire, en dehors des manipulations politiques récentes et anciennes, afin de sortir d’une forme de névrose reproduite d’années en années. Pour cela, il faudrait d’abord arrêter de chasser des « sorcières » en espérant un changement… c’est aller droit dans le mur ! Beaucoup d’Israéliens ne semblent même plus rien espérer, en réalité, tout comme certains Palestiniens. Là est le drame, une course inconsciente vers le néant laissant libre cours aux actions les plus nihilistes. Ne plus rien espérer mais croire en l’autorité supérieure apparaissant comme légitime ! Voilà le leitmotiv d'une grande partie de la population israélienne qui n’est capable d’aucune remise en question au sujet du régime sacré de Tsahal, comme si toute critique était un désamour.

Les commentaires laissés sur Internet par les internautes « pro-israéliens » permettent de mettre en lumière cette sacralisation aveugle de l’autorité et l'identification collective au régime. Infoutus de se dissocier de celui-ci, on dirait qu’ils ne sont pas autonomes. Le comportement est sectaire et certains chiffres ou faits sont récités machinalement, comme pour se convaincre de la réalité de leur délire. Bien entendu, on peut largement en dire autant de certains « pro-palestiniens » sur le net, lesquels eux aussi serinent leur récitation en martelant des faits. Eux aussi sont entrés dans un processus de diabolisation en comparant, notamment, le régime israëlien au nazisme. Je pense notamment aux forumeurs assimilés à la complot-sphère de Soral, Dieudonnée, le Libre-penseur, Chatillon, Meyssan, etc., lesquels ont des amitiés avec les régimes syriens et iraniens et nuisent à la cause palestinienne. D’ailleurs, ils n'ont que faire des Palestiniens. Certes, l’intensification de la colonisation et des expulsions témoigne de l’absence de volonté de la part de l’Etat israélien d’instaurer un processus de paix. Mais que dire de la volonté politique des négociateurs qui se disent les « représentants des palestiniens » ? Est-ce qu’en traitant l’autre de nazi sur la table de négociation et en prônant sa destruction, ils souhaitent réellement installer la paix ? La technique d’approche adoptée par l’Iran, la Syrie, le Hamas et leurs défenseurs semble étrange…

 

3/ Une politique qui arrange

Tout cela conduit à une conclusion : D’une part, Israël n’est pas responsable, à elle seule, de la situation des palestiniens au Moyen-Orient. Les voisins arabes et le régime iranien ont également leur part de responsabilité. Trop longtemps les Palestiniens ont été intrumentalisés par ces régimes pour légitimer leur politique. Dès la fin du mandat britanique, les nationalistes ont manipulé et les roitelets dans leurs fiefs également, bien évidemment très impliqués sur la question palestinienne. De l’ingérance politique, plus qu’une réelle volonté de justice pour les victimes palestiniennes expulsées de leurs terres et aujourd’hui emmurées. Ces régimes ont d’ailleurs baffoué les droits les plus élémentaires des Palestiniens (droit à la nationalité, droit à une vie digne, droit à la propriété, droit au travail, ect.) prétextant qu’en ne leur accordant pas ces droits, ils favorisaient leur retour chez eux… Mais leurs ont-ils posé au moins la question ? Aujourd’hui, des décénies après, les Palestiniens vivent encore dans des camps au Liban et en Syrie. Tout cela pourquoi ? Pour du vent, pour une chimère… La croyance délirante, pour les uns, en l’édification d’un Etat palestinien placé sous la tutelle des Etats régionaux avec une condamnation d’Israël et, pour les autres, la croyance en la disparition complète des palestiniens, voire des arabes et iraniens. Mais les arabes sont là, c’est le réel, et les israéliens aussi… Nous sommes dans un déni de l'autre permanent, propre à la névrose, lequel a existé dès l’antiquité, lorsque la caste sacerdotale judéenne, rentrée de Babylon en Judée, imposa une stricte séparation avec les cananéens, interdisant également les mariages mixtes et le polythéisme des judéens.

D’autre part, ces Etats belliqueux sont en fait les meilleurs ennemis du monde. L’existence du régime syrien et iranien arrange pleinement le régime militaire israélien. Sans cette menace étrangère, le régime de Tsahal s’ébranlerait. Et sans Israël, la Syrie et l'Iran auraient à revoir leur discours sur le "complot israélien" pour légitimer leur dictature. L’un renvoie la balle à l’autre comme dans un jeu cynique. En attendant, ce sont les civils desquels on se joue et ce sont les Palestiniens qui trinquent. Dans un duo constructif Israël/palestiniens, le discours "antisioniste" de la Syrie et de l’Iran serait immédiatement délégitimé, ce que les dignitaires israéliens ne sont pas censés ignorer. Il ne faut donc pas compter sur ces régimes, ni sur le Hamas, pour changer les choses. C’est à la société civile de combler l’incompétence de cette classe politique, à condition d’en avoir la volonté et, pour les populations concernées, à conditon de sortir de leurs shémas antérieurs névrotiques. La névrose de celui qui accuse, qui diabolise, qui parle de faute à tout va, de punition, de repentance et d'humiliation... Tout ce vocabulaire pétri de morale judéo-chrétienne, puis musulmane. Il faudrait enfin faire preuve de pragmastisme en faisant avec le réel : s’il faut attendre une procédure devant un tribunal (qui n'aura jamais lieu), un traité politique (entre une classe politique incompétente et malintentionnée), les Palestiniens peuvent s’éteindre un à un entre leurs murs, rien ne bougera. Au lieu de se turlupiner sur les frontières d’un Etat et son intitulé, il vaudrait mieux chercher à garantir aux palestiniens une vie digne dans un Etat, peu importe le nom et où.

 

(1) http://www.rfi.fr/moyen-orient/20140708-israel-gaza-palestiniens-abbas/

(2) http://www.nytimes.com/2014/07/01/world/middleeast/Israel-missing-teenagers.html

(3) http://www.haaretz.com/weekend/twilight-zone/.premium-1.601500

(4) http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/le-jeune-palestinien-mohammed-abou-khdeir-a-ete-brule-vif_1557119.html

(5) http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/israel-evacue-des-positions-a-gaza-pendant-la-treve_732569.html

(6) http://www.btselem.org/

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