Etat islamique, une coproduction conservatrice, starring Bachar el Assad

L’apparition du prétendu Etat islamique (EI), fortement médiatisé depuis 2014, appelle plusieurs remarques qui semblent échapper à certains médias devenus les premiers relais de l’EI. Enfant annoncé « d’Al-Qaïda » (organisation terroriste issue de la résistance de moudjahidines face à l’occupation russe en Afghanistan, organisée avec le soutien de dons privés et de la CIA de la guerre-froide), l’EI semble organisé sous forme de nébuleuses d’organisations armées déployées dans plusieurs zones du monde (Moyen-Orient et Afrique du nord/sub-saharienne principalement). Son financement et ses méthodes de recrutement sont assez flous, quoiqu’il soit possible d’affirmer aujourd’hui que l’EI recrute notamment grâce à sa communication Internet (sites vitrines, blogs, réseau twitter[1], etc.) et qu’elle est capable de s’autofinancer grâce à ses prises de guerre. Butins qui alimentent un marché noir, sans parler de l’autre marché généré par la violence des dictatures et de l’EI, celui des migrants, victimes collatérales.

 

Qu’est-ce que l’EI sinon une organisation criminelle privée de droit commun (devant être jugée au plan national dans les différents Etats où elle sévit), composée de mercenaires radicalisés et armés se réclamant « de », lesquels déstabilisent les processus de démocratisation régionale, en générant des revenus grâce à des activités économiques nettes d’impôt ? C’est bien l’Irak, la Libye et la Syrie, entre autres, qui doivent organiser la répression judiciaire des terroristes (dans le respect du droit de la défense), encore faut-il en avoir les moyens, voire la volonté politique. Une autre question se pose alors… Qui a intérêt à organiser ce pillage et à déstabiliser ces régions ? Pour répondre à la question des soutiens, il est nécessaire de revenir brièvement sur l’histoire des courants islamistes, leur développement durant les périodes de colonisation (apparition des Frères musulmans en Egypte et Syrie, apparition du Hezbollah suite à l’occupation israélienne du Liban…), leur rôle joué durant la guerre froide et le symbole de contestation qu’ils représentent à l’heure actuelle.

 

Une fois mis en lumière le processus de radicalisation lié à l’histoire, sans doute serait-il opportun de s’intéresser ensuite aux évènements survenus en Irak en 2003, suite à l’intervention américaine sous l’égide de l’administration Bush, en rappelant qu’avant cette date, aucune présence de l’EI n’était revendiquée sur ce territoire, ni même en Syrie ou ailleurs. Il semble également utile de s’arrêter sur les modalités de l’occupation militaire irakienne s’étant soldée par des livraisons en armement et le déploiement de services de sécurité privée, puis de mettre en relief le montage juridique complexe ayant été opéré afin de permettre l’intervention, l’occupation mais surtout la répression des civils, la torture et les enlèvements/enfermements arbitraires nets de tout recours juridique. Une fois ces éléments balayés, la question pourra se poser de savoir si une intention coupable n’est pas à imputer aux protagonistes de cette affaire.

 

Enfin, le sujet de l’EI ne saurait être évoqué sans parler des relations ambiguës entretenues par des dictatures locales avec les islamistes et le terrorisme, en particulier les relations entre le régime de Bachar el Assad et l’EI en Syrie. Point besoin de chercher des échanges de mails ou conversations privées entre Damas et cette organisation pour comprendre qu’un statut quo semble avoir été décidé, que les uns servent aux autres, l’EI apparaissant d’ailleurs comme la prophétie auto-réalisatrice[2] du régime syrien (annoncée dès 2011) qui, au demeurant, contrôle parfaitement son territoire via l’aviation (tuant des civils chaque jour) et le renseignement et qui, au surplus, refuse toute intervention étrangère sous l’égide de l’ONU ou de l’OTAN pour maîtriser l’EI, refuse l’aide humanitaire et, tout simplement, tout témoin, y compris les journalistes alors enlevés. Aucun témoin sur place autorisé, c’est également la technique d’un régime militaire comme Israël dominé par le Likoud, s’agissant des territoires palestiniens.

 

 

1. Un Islam radical instrumentalisé, devenu le symbole de la contestation populaire

Depuis les prémisses de l’Islam, il existe un traditionalisme musulman hégémonique qui a fluctué au gré des relations entretenues par les différents dignitaires locaux des régions du Moyen-Orient et d’Afrique du nord avec le pouvoir sacerdotal et les sectes religieuses. Dans l’histoire, des régimes éclairés ont favorisé un Islam ouvert. Tel fut le cas, par exemple, du calife Abu Yaqub Yusuf au Maroc mais aussi du sultan ottoman Mehmet II le Conquérant, qui permit une liberté de culte sur les territoires byzantins conquis et s’attira la foudre de religieux suite à sa réforme sur la propriété des terres. Côté Perse, le vizir Abû 'Alî al-Hasan al-Tûsî a permis l’essor de la culture musulmane via des savants, astronomes et philosophes tels que Omar Khayyam dont les thèses sont aujourd’hui démenties par le régime iranien… Bien entendu, et comme en Europe, ces avancées scientifiques et morales ont donné lieu à des réactions de la part de castes religieuses hégémonistes, traditionalistes et autoritaires.

 

C’est durant les colonisations que le « djihadisme » a pris son essor, période de domination et administration occidentale de territoires sur lesquels vivaient des populations de culture et/ou croyance musulmanes. Le rejet du système colonial a permis à des organisations s’appuyant sur un argumentaire religieux traditionnaliste, comme les Frères musulmans, de voir le jour en Egypte et en Syrie. Face au refus des populations locales de se soumettre au système discriminatoire et autoritaire de l’administration coloniale, et en l’absence de solutions politiques proposées par le pouvoir local, un tel message politique n’est pas resté lettre morte. De la même façon, le Hezbollah a su tirer profit de son image de libérateur (héros de la désoccupation israélienne) pour acquérir une légitimité politique et accéder aux élections. Le Hamas a également bénéficié d’une telle aura, dans un contexte d’occupation militaire et de discrédit du Fatah (laïc et progressiste) initié par Israël[3] mais aussi par la Syrie[4].

 

Durant les décolonisations négociées par les Etats coloniaux[5], lesquels n’ont pas manqué, par la suite, de pratiquer un chantage et d’imposer une ingérence économique et politique (France-Afrique notamment), il a été confirmé que des organisations traditionnalistes musulmanes ont servi à des régimes soutenus par des forces politiques occidentales, pour réprimer l’opposition progressiste et laïque et ce, dans un contexte de guerre-froide et donc de « guerre » contre tout système/courant politique s’apparentant à du collectivisme et présenté comme du « totalitarisme » par des idéologues d’instituts libertariens ayant prospéré dans les années 70[6], tels que la société du Mont-Pèlerin, le Liberty Fund, le Cato Institute (ayant édité un « torture memo » diffusé auprès de la Cour suprême et ayant servi à l’administration Bush[7]) et le Von Mises Institute. Les vitrines à « think tanks » économiques et politiques de la droite radicale américaine dont les donateurs, outre des multinationales, appartiennent à une élite traditionaliste, suprématiste et antidémocrate, tels les frères Koch[8] (également membres de la John Birch Society, organisation d’extrême-droite à l’origine de la propagande anti-ONU et « sorcières rouges » de la guerre-froide, opérant aujourd’hui pour le Tea Party via des programmes de décervelage mis en ligne sur les « Illuminati » et le Nouvel ordre mondial[9][10]).

 

Le processus décrit correspond précisément à ce qu’il s’est passé dans l’Egypte de Sadate, lequel a d’abord utilisé les Frères musulmans pour évincer les sympathisants de Nasser et ce, avec le soutien de la CIA. Une fois l’opposition proche de Nasser anéantie et les accords de paix signés avec Israël, le vent a tourné pour les Frères musulmans, lesquels sont entrés dans une lutte engagée mais néanmoins ambiguë contre le pouvoir militaire[11]. Après « l’ennemi rouge », « l’ennemi noir »… L’acharnement du pouvoir égyptien contre les Frères musulmans, persécutés et enfermés, n’a cessé de renforcer leur légitimité populaire auprès de civils meurtris par le pouvoir, l’injustice/non-droit, la violence sociale, les coupes budgétaires imposées par l’Etat (fidèle cliente en armement comme Israël et la Syrie). A la fin des 90, les prisons égyptiennes et des régimes voisins sont devenues des fabriques à martyrs[12], symboles de la contestation[13], ce qui a permis à l’Egypte de Moubarak, à l’Algérie de Bouteflika mais aussi à la Libye de Kadhafi, de brandir « la montée de l’islamisme » pour s’opposer aux processus de démocratisation et de justice sociale[14].

 

 

2. L’intervention américaine en Irak : déstabilisation et radicalisation

La montée de l’islamisme, alimentée par le double-jeu/double-discours de régimes pervers (à la fois clients et investisseurs aux USA et en UE), n’a pas pu échapper à l’administration Bush. Que dire alors de l’intervention de 2003 ?  Une opération illégale puisque votée sur la base de fausses accusations, n’ayant jamais été validée par l’ONU, faute de preuve sur les armes de destructions massives. Elle ne repose donc sur aucun fondement légal mais seulement sur les dires d’une administration (dans un contexte post-11 septembre) qui n’était pas censée ignorer que l’Irak serait déstabilisée en cas d’intervention armée. "Les Etats-Unis jouent un jeu très dangereux. Les risques de plonger l’Irak dans la guerre civile et ethnique sont réels", affirmait Aso Jabbar en 2002 (représentant du Parti communiste ouvrier d’Irak), lequel ajoutait, à propos du Congrès national irakien duquel Washington s’était rapproché, que "le CNI composé d’islamistes et des nationalistes kurdes au service des USA, ne peut présenter un espoir pour les Irakiens"[15].

 

Malgré l’avis de spécialistes et de parties prenantes irakiennes, et en dépit de l’invalidation onusienne, l’intervention américaine a eu lieu. Aujourd’hui, la situation confirme les prévisions annoncées. La gestion américaine de l’Irak, sur le plan politique, s’est soldée par un fiasco total eu égard, notamment, à la distribution des postes clés du régime à des minorités nationales influencées par des nationalistes revanchards et ce, dans la plus grande discrimination vis-à-vis des sunnites. En 2005, Yanar Mohamed, cofondatrice et présidente de l'Organisation pour la liberté des femmes en Irak, expliquait que « l’occupation a autorisé les pires groupes en Irak : anciens du Baas, chefs de la théocratie islamiste, nationalistes fascistes » et que « ces trois partis se retrouvent sur la même position contre les femmes, la jeunesse [...] et tous les progressistes »[16]. En 2007, le Haut-Commissaire des nations Unies pour les réfugiés exprimait son inquiétude au sujet de l’Irak (tensions entre sunnites et chiites, puis entre miliciens chiites…)[17].

 

Les choix politiques de l’administration Bush quant aux forces locales chargées de la soutenir, alors critiqués et tout-à-fait critiquables en termes de démocratisation/pluralisme, sont à mettre en parallèle avec la gestion militaire de l’intervention irakienne. Ce sont principalement des sociétés privées qui ont assuré l’entraînement militaire des forces nationales irakiennes, le renseignement et la répression des « terroristes » et qui ont permis les livraisons de matériels de guerre, ce qui pose, d’ailleurs, un problème de conflits d’intérêts quand on sait que ces sociétés privées, telle Blackwater[18] (devenue Academi), sont politiquement proches de la branche radicale du parti républicain (libertariens/Tea party). Bien entendu, l’administration Bush a négocié un accord avec le nouveau gouvernement irakien empêchant toute action de l’Irak contre les USA (Iraq Status of  Forces Agreement[19]) et les sociétés privées en cause bénéficient d’une immunité contractuelle, comme l’a confirmé Emily Kelly du Boston college law school[20].

 

Un tel pare-feu juridique est tout-à-fait regrettable au regard des exactions qui ont été commises à l’encontre des civils, attestées par diverses ONG telles que Human Rights Watch. Des exactions armées qui ont conduit à des arrestations massives, à des enlèvements avec la complicité de dictatures militaires dont celle de Bachar el Assad[21] (extraordinary renditions) et ce, avec le recours à la torture tout-à-fait avéré (on se souvient notamment du scandale de la prison d’Abou Graïb[22]). L’incarcération de prisonniers sans statuts à Guantanamo (Washington refusant de leur octroyer le statut de « combattants » pour échapper à l’application des conventions de Genève) s’inscrit dans ce même processus. Or, c’est bien dans ces prisons de l’impunité soigneusement rendues « secrètes » (grâce au montage juridique) que la radicalisation s’est en partie opérée : sur les prisonniers meurtris et rendus fous via des traitements inhumains, d’abord, mais également sur les populations ayant accès aux témoignages et constatant l’injustice.

 

Des experts en droit international, en psychologie et en sciences politiques ont travaillé sur les liens entre le terrorisme et la torture, dont Werner G. K. Stritzke, Stephan Lewandowsky, David Denemark, Joseph Clare et Frank Morgan, auteurs de Terrorisme et torture, aux éditions Cambridge university press[23]. Un autre ouvrage intitulé Risk and Human Rights in UK Prison Governance, édité par le British journal of criminology en 2007, met en exergue le problème de la gestion des prisons au Royaume-Uni, notamment le ratio déséquilibré risques/atteintes aux droits de l’homme[24]. Des études universitaires similaires existent concernant les prisons israéliennes. Mais au-delà de la gestion des prisons (privées d’ONG, travailleurs sociaux et de personnel médical), quoi penser de l’institutionnalisation du mercenariat privé par les USA et UK, pourtant interdit par l’ONU[25] ? L’externalisation des services de sécurité/renseignement aux USA date de la guerre froide et a donné lieu aux pires scandales, dont l’affaire des contras au Nicaragua et l’Irangate.

 

Christian Leverchy affirmait dans la revue Cultures et Conflits que « les sociétés privées de sécurité/renseignement déstabilisent non seulement les Etats mais généreraient même mécaniquement des atteintes aux droits de l'homme par le recours régulier à des trafics illicites d'armement notamment d'armes légères et de petit calibre »[26]. Il convient de souligner que les armes destinées aux forces nationales irakiennes ont été livrées à des irakiens dans des zones non sécurisées et ont terminé entre les mains de « l’ennemi » (la prise de Mossoul en est une illustration). Dans une publication du cahier de la recherche doctrinale du Ministère de la défense, intitulé L’emploi des sociétés militaires privées en Irak et Afghanistan, il est indiqué que « le recours aux sociétés militaires privées représente une économie de coûts politiques. Utiliser discrètement des entreprises permet en effet d’échapper au contrôle des parlementaires, des médias et de l’opinion publique, mais aussi de mener des opérations en marge de la position officielle »[27].

 

Outre les multiples violations des droits humains[28] perpétrées par des sociétés privées juridiquement backupées[29] (la société Blackwater n’a pas pu être jugée aux USA, seulement son personnel) et les livraisons d’armes dans des zones non sécurisées, il semble opportun de préciser qu’au regard de la 4ème convention de Genève, tout Etat occupant se doit de protéger les civils et d’assurer leur sécurité, ce qui n’a pas été le cas en l’espèce. Ce qui n’est d’ailleurs pas le cas, non plus, dans les territoires palestiniens occupés, largement radicalisés ces dernières décennies. Il pourrait s’agir d’un simple concours de circonstances, certes, mais une telle accumulation de « loupés » laisse entrevoir, sans trop s’avancer, une volonté délibérée de l’administration Bush de déstabiliser et de radicaliser la région. Pour mémoire, 40% de la production mondiale d’armes légères et petits calibres est concentrée entre des sociétés privées américaines[30][31] connues pour leur lobbying (via la National rifle association notamment[32]), faisant obstacle aux lois sur le contrôle des armes et le commerce mondial avec d’autres acteurs[33]. Ce lobbying diffuse une culture de l’armement assimilé à la liberté/démocratie/succès/plaisir (avec des références phalliques), qui n’est pas sans rappeler le conditionnement de la population américaine, durant la guerre froide, concernant le néo-libéralisme assimilé à la liberté/démocratie/succès/plaisir... A ce titre, l’universitaire Richard Jackson s’est intéressé à la diffusion d’une culture de la torture visant à la banaliser via des formules et à faciliter, ainsi, l’acceptation d’une guerre illicite contre le terrorisme[34].

 

 

3. Le clan Bachar et l’EI

Cette déstabilisation/radicalisation de l’Irak par l’administration Bush, alors soutenue par l’extrême-droite israélienne incarnée par le Likoud (parti composé de militaires ayant participé à quasi tous les gouvernements), prend à nouveau de l’ampleur, à en juger le comportement de Bachar el Assad dans la gestion de la crise syrienne. Depuis 2011, année du soulèvement du peuple syrien (d’abord pacifique), le clan Assad a durement réprimé la population en faisant échec aux demandes de la communauté internationale pour une sortie de crise en douceur[35], et n’a cessé de délégitimer son opposition, en l’associant à des terroristes[36] et combattants étrangers (pour autant, la présence du Hezbollah ne dérangeait pas le régime). Cela ressemble à une prophétie auto-réalisatrice, surtout quand on sait le contrôle qu’exerce ce régime sur ses frontières via l’aviation armée et le renseignement, clé de voute de la dictature des Assad. C’est dans ce contexte qu’en 2014 (3 ans après le début du soulèvement), l’EI est apparue en Syrie.

 

Cela n’a pas empêché entre-temps le régime syrien (complice de l’administration Bush durant les années irakiennes) de causer des centaines de milliers de morts et de déplacés (déstabilisant les frontières de ses voisins turcs, jordaniens et libanais), d’avoir recours à l’utilisation d’armes chimiques contre le peuple (attestée par l’ONU[37] et ayant donné lieu à des pourparlers politiques avec la Russie[38]), de réprimer les journalistes et ONG, puis, une fois la présence de l’EI revendiquée, de continuer les exactions contre les civils plutôt que de combattre l’EI, de refuser toute intervention militaire organisée par l’ONU ou l’OTAN pour maîtriser l’EI (grâce au véto russe et chinois notamment[39]), tout en persistant à refouler tout témoin sur son territoire (ONG, journalistes, etc.), exactement comme le fait son meilleur ennemi, Israël, dont la politique belliqueuse et meurtrière permet aux régimes de Bachar et de Téhéran de se maintenir, à travers le complot/menace de l’Autre (et vice et versa). Autant dire que ces protagonistes n’ont aucun intérêt à obtenir la paix, ce qui explique les échecs des négociations précédentes et ce, en se jouant des civils.

 

Bien entendu, le système syrien ne tiendrait pas sans divers soutiens politiques et sans le concours d’entreprises privées. Parmi les complices du système figure, en premier lieu, Poutine qui fournit le régime syrien en armes. Un tel système ne tiendrait pas, non plus, sans un réseau politique et propagandiste déployé à l’international, notamment via l’extrême-droite française et américaine. Les liens entre Frédéric Chatillon (FN) et d’autres figures de l’extrême-droite française sont avérés (des mouvements bancaires entre la société de communication de Frédéric Chatillon et la Syrie ont été constatés par Bercy[40]). L’extrême-droite américaine représentée notamment au sein du Tea party et des libertariens, soutient également le régime d’el-Assad présenté comme le sauveur des chrétiens anti-impérialiste[41][42]. Les liens avec des politiciens conservateurs plus modérés sont aussi connus. Même encore récemment, le déplacement de parlementaires français a fait l’actualité.

 

Les médias à l’actionnariat très concentré et conservateur sont, quant à eux, peu critiques vis-à-vis du régime, présenté comme un interlocuteur légitime face à l’EI et ses vidéos émotionnelles. Une autre personne a soutenu de façon décomplexée le clan Bachar : Monsieur Sarkozy. Intéressant quand on songe que le scénario américain en Irak semble avoir inspiré l’intervention française en Libye ayant conduit au renversement de Kadhafi. Une manœuvre militaire qui aurait dépassé le cadre onusien selon, notamment, les rapports d’ONG comme Human rights watch[43]. Il convient de rappeler que, comme pour l’Irak, l'intervention en Libye présentait un risque important de destabilisation régionale[44] et la suite des évènements a confirmé ces prévisions puisque toute la zone s’est retrouvée déstabilisée, notamment au Mali avec l’arrivée de mercenaires armés... Aujourd’hui la France se retrouve à mener une guerre contre-insurrectionnelle contre un ennemi invisible (réinitialisée en Afghanistan), rappelant les pires années de l’Algérie[45]. Le député PS, François Loncle, a demandé une enquête parlementaire sur la Libye[46] et une enquête judiciaire est actuellement en cours sur le financement libyen de la campagne de Sarkozy révélé par Médiapart.

 

 

 

Les vidéos de l’EI sont difficilement authentifiables[47], même si les crimes commis dans des territoires vulnérabilisés et radicalisés sont avérés. Il n’y a que très peu de témoins internationaux sur place et pourtant ! Les vidéos de propagande sont relayées sans aucune nuance, y compris par Al-Jazeera, la chaîne d’info du Qatar (un autre très bon client en armement et dans l’achat de prestations de sécurité/mercenariat). Il convient de souligner que le dirigeant de l’ex-société Blackwater est aujourd’hui présent sur le sol des Emirats arabes unis[48]… C’est fou comme les schémas se répètent, les civils meurent et les assassins se recyclent ! C’est d’autant plus remarquable quand on sait qui œuvre depuis des années au sein de l’ONU pour faire échec à la lutte contre le terrorisme via la criminalité organisée, la corruption et les droits de l’homme[49] : nous retrouvons les principaux producteurs en armement (USA/Russie/Chine), les principales dictatures importatrices (Syrie, Pakistan, Israël, Egypte, Arabie saoudite, etc.) et des paradis fiscaux…

 

Sans la participation de banques privées, le système de l’EI serait rendu plus difficile, les trafics d’armes et de migrants également… Des banques ont été récemment impliquées dans des affaires de contournement de sanctions[50][51]. La question de la corruption et de la complicité d’entreprises privées dans la criminalité organisée, est d’ailleurs de longue date posée par l’ONU[52]. La question des atteintes aux droits de l’homme par des sociétés transnationales également[53][54]. Or, comme souligné plus haut, les entreprises de renseignement/sécurité privées sont la porte ouverte aux trafics d’armes[55], à la violence et à la corruption. Elles opèrent également en Afrique, pour des multinationales championnes de l’ingérence ou pour le compte de dictatures, notamment dans la sécurisation de sites protégés donnés en concession. Ce sont, bien souvent, d’anciens militaires convertis en fin de carrière. En France, l’entreprise Qosmos fait actuellement l’objet d’une enquête judiciaire pour avoir fourni des prestations illicites au régime syrien[56].

 

Fruit de déstabilisations/radicalisations régionales en chaîne, l’EI cagoulé criant « Allah est grand » menace les civils déjà vulnérabilisés et empêche tout processus de démocratisation. Il s’agit d’un excellent appât pour entrer dans une guerre illicite contre le terrorisme (celle de l’anti-subversion), pour bafouer les règles élémentaires du droit international et légitimer les dictatures militaires clientes en armement/sécurité, à savoir l’Egypte, l’Algérie, l’Arabie saoudite, Qatar… L’EI profite aux forces politiques parmi les plus conservatrices qui se complaisent dans un système dit néo-libéral : celui de l’opacité des transactions, de la dérégulation et de la concentration du capital. Face à l’obstruction au droit international (via le lobbying d’organisations identifiées) et aux montages juridiques complexes pour y échapper, la communauté internationale se mobilise pour demander des comptes aux institutions. La publication au Royaume-Uni du rapport d’enquête sur l’Irak[57], mais aussi les initiatives de la société civile américaine ou, encore, l’affaire Sarkozy-Libye sont donc à suivre, en espérant que des éléments de réponse soient apportés.

 

 


[1] http://www.lemonde.fr/pixels/article/2015/03/09/une-etude-fait-le-point-sur-l-usage-de-twitter-par-les-sympathisants-de-l-ei_4589718_4408996.html

[2] http://www.cairn.info/resume.php?ID_ARTICLE=RI_158_0117

[3] http://www.larouchepub.com/pr/2001/2850arafat_on_hamas.html

[4] http://www.acontresens.com/contrepoints/histoire/16_7.html

[5] http://fresques.ina.fr/de-gaulle/fiche-media/Gaulle00329/discours-a-dakar.html

[6]   http://www.laviedesidees.fr/Regards-croises-sur-l-histoire-du.html

[7] http://www.thenation.com/article/167500/independent-and-principled-behind-cato-myth#

[8] http://www.nytimes.com/2012/03/06/us/cato-institute-and-koch-in-rift-over-independence.html?ref=topics&_r=0

[9] http://www.wrightcountyteaparty.org/Home/InsidePage/The-Constitution-Is-The-Solution-Video-Series

[10] http://www.wrightcountyteaparty.org/content/images/Lecture%205%20-%20Exposing%20the%20Enemies%20of%20Freedom.pdf

[11] http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20111201.OBS5814/egypte-qui-sont-les-freres-musulmans.html

[12] http://www.monde-diplomatique.fr/1990/11/A/43059

[13] http://www.monde-diplomatique.fr/1993/06/SID_AHMED/45352

[14] http://www.monde-diplomatique.fr/1997/08/NAIR/4877

[15] http://www.solidariteirak.org/spip.php?article174

[16] http://www.solidariteirak.org/spip.php?article281

[17] http://www.swissinfo.ch/fre/mobilisation-naissante-pour-les-r%C3%A9fugi%C3%A9s-d-irak/5841792

[18] http://harpers.org/blog/2009/08/blackwaters-contracts/

[19] http://en.wikipedia.org/wiki/U.S.%E2%80%93Iraq_Status_of_Forces_Agreement

[20] http://lawdigitalcommons.bc.edu/iclr/vol35/iss3/2/

[21] http://www.huffingtonpost.co.uk/2013/02/05/extraordinary-rendition-axis-of-evil-iran-syria-cia_n_2621401.html

[22] http://www.hrw.org/news/2006/07/22/us-soldiers-tell-detainee-abuse-iraq

[23] http://www.cambridge.org/us/academic/subjects/psychology/applied-psychology/terrorism-and-torture-interdisciplinary-perspective

[24] http://bjc.oxfordjournals.org/content/47/5/798.short

[25] https://treaties.un.org/Pages/ViewDetails.aspx?src=TREATY&mtdsg_no=XVIII-6&chapter=18&lang=fr

[26] http://conflits.revues.org/979

[27] http://www.cdef.terre.defense.gouv.fr/publications/anciennes-publications/cahier-de-la-recherche/l-emploi-des-societes-militaires-privees-en-afghanistan-et-en-irak

[28] http://www.hrw.org/news/2007/04/24/iraq-release-data-civilian-deaths

[29] http://www.hrw.org/news/2007/10/01/us-close-legal-loopholes-allowing-contractors-act-impunity

[30] http://www.grip.org/fr/node/919

[31] http://www.vpc.org/nradonors.htm

[32] http://www.thenation.com/blog/171776/does-nra-represent-gun-manufacturers-or-gun-owners#

[33] https://treaties.un.org/pages/ViewDetails.aspx?src=TREATY&mtdsg_no=XXVI-8&chapter=26&lang=fr

[34]http://journals.cambridge.org/action/displayAbstract?fromPage=online&aid=1208076&fileId=S0260210507007553

[35] http://www.europe1.fr/international/assad-somme-de-quitter-le-pouvoir-674281

[36] http://www.europe1.fr/international/syrie-agir-face-aux-hors-la-loi-assad-659109

[37] http://www.un.org/apps/news/story.asp?NewsID=48642#.VP8UJHyG-z4

[38] http://www.lexpress.fr/actualite/monde/proche-moyen-orient/syrie-ouverture-des-negociations-russo-americaines-sur-les-armes-chimiques-a-geneve_1281208.html

[39] http://tempsreel.nouvelobs.com/la-revolte-syrienne/20120719.OBS7776/syrie-la-russie-et-la-chine-mettent-leur-veto-a-de-nouvelles-sanctions.html

[40] http://www.mediapart.fr/journal/france/060712/l-argent-syrien-d-un-proche-de-marine-le-pen

[41] http://realestate.aol.com/blog/videos/real-estate/517919585/

[42] http://www.syrianews.cc/rand-paul-syria-assad-protecting-christians/

[43] http://www.hrw.org/news/2012/05/14/nato-investigate-civilian-deaths-libya

[44] http://www.liberation.fr/monde/2011/10/24/la-libye-un-pays-fondamentalement-conservateur-et-tribal_770106

[45] http://rha.revues.org/7526#tocto1n2

[46] http://www.rfi.fr/afrique/20140910-relations-france-libye-depute-demande-enquete-parlementaire-sarkozy-kadhafi/

[47] http://www.slate.fr/story/90297/fatwa-EIIL-excision-faux

[48] http://www.nytimes.com/2011/05/15/world/middleeast/15prince.html?pagewanted=all

[49] http://blogs.mediapart.fr/blog/alexandra-basset/030215/coup-de-foutre-lonu

[50] http://www.reuters.com/article/2012/12/11/us-hsbc-probe-idUSBRE8BA05M20121211

[51] http://www.reuters.com/article/2012/12/11/us-hsbc-probe-idUSBRE8BA05M20121211

[52] http://www.unodc.org/unodc/en/corruption/private-sector.html

[53] http://daccess-dds-ny.un.org/doc/UNDOC/GEN/N14/495/69/PDF/N1449569.pdf?OpenElement

[54] http://daccess-dds-ny.un.org/doc/UNDOC/GEN/G14/082/53/PDF/G1408253.pdf?OpenElement

[55] http://abcnews.go.com/Blotter/story?id=6254508

[56] http://www.mediapart.fr/journal/international/010514/surveillance-enquete-sur-qosmos-le-fournisseur-de-la-syrie-dal-assad

[57] http://www.iraqinquiry.org.uk/

 

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