De la féminisation de la société à la radicalisation du discours

Les textes dénonçant la « féminisation de la société » se multiplient et semblent même se banaliser. Au-delà des réseaux traditionnels de la droite radicale ou de la « nouvelle droite », on retrouve une profusion d’articles sur le sujet, jusque dans la presse « mainstream ». Nous ne parlons pas ici de genre, ni d’identité sexuelle mais d’une autre notion sociologique qui a, elle aussi, été déformée par les réseaux réacs et radicaux. La féminisation de la société s’entend d’un point de vue quantitatif (nombre) et qualitatif (accès des femmes au corps enseignant, à la politique, à une profession, etc.). La formule n’a rien d’un jugement moral, contrairement à ce que tente de faire les idéologues de l’extrême, mais évoque l’idée d’une marche vers l’égalité et d’une démocratisation, dans une analyse des rapports hommes-femmes.

 

Pour ne pas toujours citer les mêmes qui brillent par leur incompréhension quasi obsessionnelle de la « féminisation de la société », un extrait de l’entretien consacré par le politologue de la « nouvelle droite », Alain de Benoist, intitulé « quand l’enfant est roi », servira à illustrer le sujet et à analyser les messages déployés dans cette critique virulente de la féminisation de la société :

« Le climat individualiste ambiant, le discrédit de la notion d’autorité, la multiplication des familles dirigées par des mères célibataires ont fabriqué une génération de narcissiques immatures, d’adultes aussi despotiques qu’inachevés, restés fixés au stade pré-œdipien parce que le Père, représentant symbolique de la Loi, n’est plus capable d’aider ses enfants à rompre le lien fusionnel avec la mère. Cette infantilisation va de pair avec la féminisation de la société. Quand l’enfant est roi, ce sont les femmes qui exercent la régence ! Tout cela n’est pas nouveau : Platon, dans La République, évoquait déjà le moment où « le père s’accoutume à traiter son fils comme son égal et à redouter ses enfants ». Ayant évacué tout rapport d’autorité, les rapports parents-enfants sont désormais de l’ordre de la séduction, qui est le contraire de l’éducation. »

 

 

De l’incapacité des pères à rompre le lien fusionnel

 

Alain de Benoist dresse un tableau social empreint de représentations intéressantes du point de vue du discours personnel de l’auteur, mais qui, d’un point de vue rationnel et scientifique, ne repose sur rien. Quelle est cette nouvelle génération narcissique, immature, despotique et inachevée ? De quelles personnes parle-t-on exactement ? Sur la base de quelles études et travaux un tel phénomène a-t-il été constaté ? Et en quoi ces caractéristiques seraient nouvelles par rapport à un « avant » ? Il semblerait que le narcissisme et le despotisme soient des traits humains vieux comme le monde et que le complexe œdipien soit tout-à-fait naturel, encore faut-il en sortir...

 

Cette caricature ne fait, en outre, que reprendre une vision très patriarcale et vieille école de la psychanalyse, consistant à expliquer que le père doit remplir son rôle de chef de famille et « séparer » l’enfant de sa mère en incarnant l’autorité, la vraie. Alors pour faire des générations de soumis qui se virilisent avec une arme à la main et s’érigent en guerriers au service d’un pouvoir dominateur, c’est un schéma parfait. D’ailleurs, à l’époque de Platon, Athènes avait besoin de guerriers obéissants. Athènes avait quelque part besoin d’enfants « castrés » par des pères imposant leur modèle idéal.

 

C’est intéressant de faire référence à Platon le décadent, dixit Nietzsche, celui qui a déformé la pensée socratique selon Diogène Laërce avec son idéal du bien, du beau et du vrai qui vire au délire de « pureté » de la psyché (notion reprise par les néo-platoniciens comme Porphyre de Tyr, puis par les Pères fondateurs de l’Eglise romaine comme Eusèbe de Césarée). C’est intéressant car il n’aimait pas les femmes. Il considérait qu’elles étaient des êtres imparfaits et donc inférieurs. Il aimait le beau, le vrai mâle. Alors tant mieux pour lui, mais les misogynes qui s’appuient sur Platon comprendront que l’objet de la « satisfaction » recherchée n’était pas très féminin…

 

Alors évidemment, il faut un tiers séparateurs entre la mère et l’enfant. Mais cette fonction n’a pas forcément besoin d’être assurée par une personne dans le réel. Le tiers séparateur est d’abord symbolique, il s’agit d’un « non » qui est signifié par la personne qui prodigue les soins essentiels à l’enfant, la « mère » : « Non tu n’auras pas mon lait, non je n’ai pas le temps de te dorloter, non je ne suis pas là que pour te faire plaisir ». C’est Lacan qui, à travers le métaphore du nom du Père, va mettre la loi (« non ») en exergue en tant que père symbolique. Dans un foyer monoparental, sans tiers séparateur réel, le « non » existe bien et c’est le parent qui le transmet.

 

La loi s’impose au très jeune enfant (fixé sur l’objet d’amour dont il dépend pour vivre), notamment à travers le discours de la « mère ». Le stade du miroir fait également office de séparation et d’individuation. Cette séparation entre la mère et l’enfant revêt l’aspect d’une règle matriarcale que l’on pourrait rapprocher de la règle ancestrale d’exogamie, consistant à organiser l’union des enfants en dehors de la famille, du clan, du groupe socio-culturel, géographique ou ethnique, etc. Il s’agit d’une règle matriarcale de séparation qui a d’ailleurs été rigoureusement appliquée dans l’histoire et sur laquelle se sont constituées, par exemple, les premières dynasties chinoises.

 

La mère frustre donc naturellement l’enfant et s’en sépare. En outre, entre le « pas de séparation » et une séparation rigoureuse à coups de prises de position viriles du père, il y a tout de même un viaduc. L’enfant a besoin d’être « materné », c’est-à-dire de caresses et d’attentions pour se narcissiser, se donner confiance et palier ses angoisses. Une situation de parité semble également préférable pour l’enfant : aucun des modèles parentaux auxquels l’enfant va s’identifier ne doit être écrasé (cela crée des failles narcissiques) et aucun ne doit se faire trop autoritaire (pour ne pas « castrer » et créer des situations traumatiques vectrices d’angoisses).

 

Au-delà de ces constatations résultant des expériences cliniques de psychanalystes, il convient de rappeler que la fixation des personnes (à un stade préœdipien ou non) dépend de multiples facteurs (en particulier des ressentis de l’enfant à travers le discours du/des parents) qu’on ne peut réduire à la seule incapacité des pères de rompre le lien fusionnel entre la mère et l’enfant. Au surplus, l’incapacité du père et/ou une relation trop fusionnelle, surprotectrice et envahissante avec l’enfant, sont des phénomènes qui méritent d'être relativisés en fonction du degré, de l'environnement de l'enfant et de ses expériences personnelles. Il ne faudrait d'ailleurs pas les projeter sur tous les parents et encore moins sur toute une catégorie d’individus appartenant à la même génération.

 

 

De l’infantilisation de la société

 

Cette position de la droite réac vis-à-vis de la « génération attardée » est à mettre en relief avec les « millennials », aux USA. Ces adultes attardés qui seraient narcissiques, despotiques… Bref, vous connaissez la chanson. Ce sont les républicains les plus conservateurs, en particulier les libertariens et membres du Tea party qui colportent ces bruits via leurs philosophes, idéologues, politologues et journalistes. Comme quoi entre les réseaux de l’extrême en France et aux Etats-Unis, le discours est cohérent.

 

Il semblerait que la génération visée par l’auteur soit post-68arde, celle issue de familles « modernes » (recomposées, monoparentales, homosexuelles, etc.). Un grand nombre pourra donc se reconnaître dedans. Un grand nombre pourra se laisser abuser et considérer qu’il est un sombre crétin élevé par des mauvaises mères et des pères castrés… Bravo à l’auteur, cela aurait pu fonctionner mais, étrangement, la génération qui est ici exécrée se pose (et même ose poser), beaucoup plus de questions que les générations passées, infantilisées par des familles au patriarcalisme autoritaire, par l’Eglise et par les régimes autoritaires et dogmatiques.

 

Elle se pose des questions sur son avenir, sur les idées reçues transmises, sur les dogmes sur lesquels sont fondés nos sociétés, y compris le dogme économique qui est imposé depuis des années à coup de chantage au prétexte que l’on ne peut sortir du néo-libéralisme et que, dans ce cas, la seule alternative est l’extrême-droite. La nouvelle génération s’interroge sur les régulations à mettre en place pour éviter que le laisser-faire économique et financier s’appuyant sur les libertés d’entreprendre face à l’Etat, n’aboutisse à l’avènement de sociétés autoritaires dont l’Etat se résumerait aux services régaliens, avec une économie sclérosée et des libertés bafouées.

 

La nouvelle génération semble, en ce sens, bien plus proche de l’Homme de Kafka devant la porte de la Loi, qui souhaite y accéder, que des hommes obéissants et conformistes du 101e bataillon de réserve de la police allemande décrit par Browning. Elle n’a pas été conçue pour se taire et marcher au pas. Les mères « modernes » ne sont pas des fabriques à chair à canon, ni à esclaves dans une économie féodale. C’est dommage pour certains qui auraient pu y trouver un intérêt, certes, mais c’est aussi tant mieux pour d’autres.

 

Il est, par contre, fortement possible que cette génération n’ait pas confiance en son avenir si l’on regarde les chiffres sur la précarité des jeunes, notamment en France. Il suffit de reprendre les données liées à l’accès à l’emploi mais aussi au logement des jeunes générations, et de les comparer aux générations précédentes, pour admettre que l’inquiétude est réelle. Combien de jeunes adultes vivent encore chez leurs parents ? Combien de jeunes actifs doivent demander le cautionnement de leur parents pour obtenir un logement ? Or l’émancipation et l’autonomie face à « l’autorité » passe par l’indépendance financière, les féministes l’ont compris depuis longtemps.

 

La jeunesse est largement mise à mal en termes d’autonomisation financière et d’émancipation vis-à-vis des parents. L’infantilisation dans son schéma œdipien (castration/perte de confiance/régression/obéissance), a été entretenue dans les sociétés patriarcales autoritaires, y compris dans l’Europe du XIXème/XXème, en particulier dans les milieux bourgeois traditionnels (des enfants moins indépendants face au dogme/modèle familial) alors que chez les ouvriers, l’autonomisation semblait plus aisée (libre accès au logement et à l’emploi) et des facteurs comme l’exode rurale ont pu produire leurs effets.

 

Face à ce constat, il semblerait donc que l’infantilisation de la société résulte davantage des mécaniques patriarcales de notre système économique que de la « féminisation » ou « maternisation » de la société.

 

 

De la lutte contre le globalisme à l’uniformisation de la société

 

Au regard du caractère délibérément faux, sans fondement et donc dogmatique de cette vision propagandiste sur la féminisation de la société, il y a l’idée de diviser et d’entretenir les clivages. Le clivage homme-femme lié à la séparation de la mère et du garçon, en particulier lorsqu’il prend conscience que celle-ci n’a pas le phallus et qu’elle serait donc « castrée ». Une fiction infantile entretenue par nos sociétés phallocrates. Le clivage jeunes/vieux ; le clivage familles traditionnelles/autres familles ; le clivage hétéros/gays ; le clivage musulmans/pas musulmans ; le clivage riches/pauvres, etc. La droite réac est décidément une fabrique à clivages.

 

Une certaine idéologie répand d’ailleurs l’idée d’un complot « globaliste » de certains intellectuels et courants de pensées progressistes, visant à uniformiser les populations jusqu’à nier les particularismes socio-culturels et la différenciation sexuelle, notamment via un corpus juridique de normes internationales émanant de l’ONU. Pourtant, le fait de vouloir maintenir les individus dans des catégories socio-culturelles, ethniques ou sexuelles, avec les échelles de valeur qui en résultent, est l’entre-chambre des discriminations vis-à-vis de certains groupes, outre celle de l’embrigadement des individus à travers l’appartenance à des concepts.

 

Poussée à son paroxysme, en particulier si la norme sur laquelle s’appuie cette hiérarchisation est rigoureuse, la société finit par nier le droit des individus à se différencier par rapport aux étiquettes. On a vu également, dans l’histoire, des catégories de population se trouvant « en bas de l’échelle » être persécutées, voire exterminées sur cette base. Une telle négation du droit des individus à se différencier et à s’autonomiser, allant de pair avec la mise à l’écart de certaines catégories et groupes humains, est critiquable du point de vue du pluralisme et de la démocratie, elle est d’ailleurs l’apanage des régimes fascistes et des sociétés autoritaires.

 

On remerciera le personnel onusien et les différentes organisations en son sein de veiller, de manière « globale », au respect des libertés individuelles et de protéger les minorités ethniques, sexuelles et sociaux-culturelles, en prônant l’égalité des valeurs et des droits et ce, pour sauvegarder justement la diversité. Pour faire référence à l’imaginaire de la propagande libertarienne s’adressant à ses « ados attardés » à travers la science-fiction (il existe un prix libertarien de la science-fiction aux USA), les « zombies » et « robots » sont créés par les autoritaires qui, sur la base de dogmes, déshumanisent les Hommes hiérarchisés, uniformisés et aseptisés et qui entretiennent les clivages pour dominer.

 

 

De la hantise de certains intellectuels

 

Face à la féminisation de la société, c’est-à-dire à la plus grande part que prennent les femmes dans la vie publique, économique et politique du fait des progrès sociaux-économiques accomplis et de l’évolution de leurs droits, se pose effectivement la question de la place de l’homme et, surtout, de son ressenti face à cette situation. Il est possible que la participation des femmes dans l’économie de notre société, en plus du maintien de leur rôle dans l’éducation, aient laissé certains hommes démunis, au point de développer une hantise. Une telle réaction (mécanisme naturel), pourrait d’ailleurs être mise en parallèle avec la vision masculine couramment répandue de la femme vampirique et carnassière redoutée, directement reliée au schéma œdipien avec la mère, objet désiré et interdit, qui va devenir une menace angoissante pour l’enfant.

 

Au-delà de l’intérêt idéologique de diviser les femmes et les hommes, en les compartimentant, pour les besoins d’une société disciplinée, hiérarchisée et obéissante ; au-delà de l’intérêt idéologique de diaboliser les mères, les femmes et les jeunes générations en vue d’en faire les coupables (comme les musulmans, les juifs, les chômeurs, les fonctionnaires, etc.) des échecs de nos systèmes actuels (alors même qu’ils découlent des aspects les plus prédateurs du patriarcalisme en termes de domination économique, d’inégalités et de conflits) ; il semblerait qu’un tel discours non dépourvu de symboles ait pour effet d’influencer certaines personnes en jouant sur leurs angoisses les plus primaires.

 

Comme l’explique Elisabeth Roudinesco, à chaque période de transformations sociales et/ou de bouleversements économiques, les arguments sont récurrents : la famille se meurt, la nation est bafouée, l’indifférenciation sexuelle menace, l’avortement se généralise, les enfants ne vont plus naître. « C’est une grande peur, une peur de l’avenir, la peur de n’être plus rien du tout ». Il serait temps de sortir des clivages fictifs en rappelant que c’est l’union qui fait la force et qui permettra de sortir les individus de l'état de crise, pour se projeter vers des sociétés et régimes étatiques stables, fonctionnels et pérennes. Babel n’est qu’un mythe, un enfantillage.

 

Et la diabolisation des femmes comme des êtres affables qui veulent prendre le phallus des hommes et leur place dans l’économie (à leur détriment), un fascisme. Un fascisme très ancien. Pourtant, dans le réel, celui qui croque la pomme sans la partager est bien Adam… C’est d’ailleurs ce que raconte le vieux mythe babylonien (antérieur à l’exile des prêtre judéens à Babylon) concernant Enki qui mange les fruits défendus alors qu’une déesse de la vie, Ninti, envoyée par la déesse-mère ayant pardonné à Enki, vient lui soigner sa côte….

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