Emmanuel Macron sur la Syrie, realpolitik ou déni politique du réel?

Suite au volte-face d'Emmanuel Macron attendant qu'on lui serve sur un plateau un chef légitime, considérant a priori les Syriens enfermés dans des camps et des prisons comme moins légitimes à succéder à un dictateur totalitaire ayant plongé son pays dans l'insécurité pour éviter toute élection légitime et présenté comme légitime à coopérer contre le terrorisme, quelques précisions s'imposent.

1/ Configuration des acteurs locaux dans les printemps arabes

Nous avons deux Etats antagonistes à l'Arabie Saoudite (Iran/ Syrie) qui se refont grâce au clan Ben Laden et qui reconfigurent la région. Deux Etats antagonistes à l'Irak également qui, malgré les effets de manche contre les USA et l'Occident, à l'époque, en 2003, ont été les premiers gagnants de la chute d'Hussein (rival historique).

Rappeler, à ce propos, que l'Irak était un Etat laïc dans lequel l'Islam politique n'était pas vraiment à l'ordre du jour. C'est l'intervention et l'occupation Bush (manifestement illicites car fondées sur de fausse preuves et non respectueuses des obligations internationales imparties aux Etats, notamment aux Etats occupants) qui ont favorisé une Islam politique sous l'égide de groupes pro-Iraniens alliés.

Nous avons aussi des relations stratégiques Syrie/Turquie, avant la crise syrienne, pourtant officiellement en froid et antagonistes. Mais pour comprendre les relations internationales dans cette zone, mieux vaut ne pas se fier aux apparats et mascarades. Voir plutôt les contradictions, non-dits, les intérêts et la psychologie de chaque partie.

Nous avons le Qatar, allié de la Syrie officiellement jusqu'en 2011 (et officieusement après jusqu'aux accords de 2017 sur le déplacement forcé des Syriens/ répartition territoriale), ayant eu une influence majeure sur la France en Libye. Puis Poutine, en toile de fond, et une administration Bush au jeu ambigu avec l'Iran et la Russie (armement russe de l'Iran sous le regard américain), intervenue unilatéralement en Irak.

L'intervention de la France en Libye en 2011 a permis au Qatar (allié syrien officiel menant ensuite un double jeu, vu les "printemps arabes" et la mauvaise presse des dictatures arabes ambiguës avec l'islamisme) de libérer les djihadistes. Les fameux djihadistes, "mercenaires africains" de diverses nationalités de Kadhafi, entraînés dans la région et intégrés à des milices.

La France de Monsieur Sarkozy, couvert de gloire, de flatteries et d'avantages par le Qatar, a influencé le UK et les USA au Conseil de sécurité de l'ONU pour une intervention en Libye. Qui étaient les contacts de Nicolas Sarkozy en Libye? Des islamistes, cela s'est avéré après lorsque la charia a été prônée, Nicolas Sarkozy a alors essuyé une pluie de critiques dans la presse (2012).

C'était le début des printemps, personne ne pouvait voir, notamment dans l'engouement, l'action et l'euphorie des printemps. Seule l'Allemagne, et Mr Macron pourra vérifier auprès de Mme Merkel, a émis des réticences sur l'intervention en Libye qui n'a pas été conforme à la pratique ONU, comme l'Irak en 2003.

Alors merci la lutte anti-terroriste aux côtés de ceux qui ont piégé la France en Libye pour djihadiser les printemps... Non seulement la Turquie, le Qatar, l'Irak, l'Iran, la Syrie, des Libanais, la Russie menaient des projets stratégiques, avant 2011, mais ils ont continué a dealé avec Damas, contre les Syriens, dans une "guerre d'extermination" (terminologie de Nicolas Tenzer).

Poutine, qui n'a pas opposé son veto à l'intervention, a ensuite discrédité Sarkozy et la France durant la guerre en Libye, devenu le héros d'une jeunesse, lequel a bien du rire avec la Syrie (allié historique de l'URSS totalitaire) et le Qatar. Macron, repenti, qui fait volte-face et qui reprend le narratif de Damas/Russie autour des erreurs sur l'Irak (aubaine irano-syrienne) et sur la Libye (piège qatari), montre son ignorance.

2/ Le djihadisme en Syrie : chronologie

2012/2013 (al-Qaida en Syrie) et 2014 (avancées DAECH en Syrie) : Bachar el Assad contrôlait l'aviation et le renseignement syrien. Il les contrôle d'ailleurs toujours, les multiples bombardements sur des zones civiles habitées mais aussi sur des convois humanitaires, hôpitaux et écoles en témoignent (crimes contre l'humanité et crimes de guerre).

Damas a donc préféré cibler sa population comme les résolutions constantes ONU l'attestent. En outre, dès 2011 (selon le rapport de l'Assemblée nationale sur le djihadisme), le régime libère des djihadistes de prison. L'Iran, terre d’accueil des Ben Laden après 2001, fait sortir le fameux Hamza, fils de son père, menaçant ouvertement l'Occident (notion imaginaire), Obama, entre autres.

2015: le territoire est donc livré à des troufions djihadistes névrotiques, voire psychotiques, et manipulés mais les rebelles se battant contre DAECH et le clan Assad avec les armes notamment de la France/Hollande, continuent les avancées. Pendant ce temps là, le Qatar, qui fait mine de supporter la coalition, livre aussi des armes à des mouvances islamistes. La Russie arrive alors.

Les djihadistes (combattants étrangers) et les rebelles islamistes (appuyés par le Qatar et des nationaux d'autres nationalités) sont alors un prétexte d'intervention pour la Russie, laquelle s'acharne néanmoins sur les rebelles ne fondant pas leur lutte sur l'Islam politique (soutenus pour la coalition) et surtout sur les civils, leurs habitations, hôpitaux, etc.

2015 : Obama et Hollande décident d'intervenir contre les seules organisations terroristes DAECH (étrangers) et al-Nosra (combattants syriens récupérés par des islamistes), en invitant la Syrie et la Russie à en faire autant (résolution ONU 2249). C'est l'intervention de la coalition qui va permettre d'amorcer un net recul de DAECH, la Russie bombardant les Syriens.

2016: le régime, via sa chaîne, se targue d'avoir infiltré DAECH. Est-ce que la Syrie a alors rempli son obligation, not. vis-à-vis de la France? Le fameux aut dedere, aut judicare du droit international? Est-ce que Damas a tenté de prévenir le terrorisme grâce à son infiltration vantée? A-t-elle coopéré à l'ONU pour renseigner les Etats? Non, la coalition a même déploré un manque de coopération.

Au contraire, on apprend via la presse et des autorités, mais c'est encore sous instruction, que Damas et des entreprises accueillies dans ce régime à l'économie fermée, échangent avec DAECH (décision CJUE Haswani vs UE + instruction concernant l'usine Lafarge en Syrie), lesquels prospèrent ensemble sur les Syriens emprisonnés, torturés, persécutés par DAECH, etc.

3/ Et le FN dans tout ça?

L'autre structure qui a bénéficié des déboires USA en Irak et de Sarkozy en Libye, si utiles à sa stratégie avec ses alliés, c'est le FN. Des médias complotistes en ont fait le jeu d'une propagande anti-libérale/ anti-ordre mondial. Pourtant l'Irak est bien l'aubaine de la Syrie (qui a été complice des extraordinary renditions de Bush selon HRW) et de l'Iran, la Libye également.

Si c'est une aubaine pour des extrémistes, c'est, par contre, un échec pour les démocraties et libéraux, un discrédit pour des administrations et leurs alliances stratégiques régionales, notamment avec l'Arabie Saoudite et Israël (rappelés à l'ordre régulièrement à l'ONU mais respectés en tant qu'Etats, lesquels discutent à l'ONU et coopèrent).

C'est aussi un prétexte pour la Russie et la Syrie pour culpabiliser, faire douter, faire reculer des administrations face aux démocratisations régionales. Le volte-face d'Emmanuel Macron en est la plus belle illustration. Relire son discours devant l'UE, lequel a provoqué un tollé général auprès de nombreux acteurs de la société civile.

L'Irak et la Libye, opportunité des uns, loupé et piège pour d'autres, sont enfin une véritable horreur pour la société civile, particulièrement les arabes de culture sunnite (majoritaires), une machine à répression de régimes. La Libye a permis l'externalisation de la répression civile via des djihadistes, il suffisait de narcissiser Nicolas Sarkozy pour cela. Ce fut a priori pas compliqué pour le Qatar l'ayant piégé.

Çà apprendrait à ces arabes hérétiques à se révolter et à mettre en échec les grands projets stratégiques d'une configuration régionale. Des printemps sous-jacents depuis les années 90, conformément à l'avis de spécialistes. Çà apprendrait aussi aux démocraties "occidentales", aux libéraux, à ces sales cons hais, y compris par des extrémistes en UE et aux USA.

Voilà le vrai nom du terrorisme dans les printemps arabes. Voilà avec qui Emmanuel Macron voudrait nous vendre une paix/sécurité avec son langage béni oui oui édulcoré. Et voilà ce que François Hollande et Barak Obama ont du déjouer, combattre sans tomber dans le piège de régimes et d'extrémistes les ayant évincés. Voilà enfin le vrai nom d'une certaine fronde (narratif de propagande anti-UE, anti-Hollande...).

Ce n'est pas la CIA (trop diverse et variée pour tenir un mensonge d'Etat), associée à DAECH par des extrémistes via une propagande complotiste, qui savait pour Ben Laden, sa lutte, ses projets. C'est l'Iran, la Syrie et des complices ayant fait cause commune. Des régimes et structures politiques, y compris européennes et US, qui diffusent le complotisme sur la CIA, l'Occident depuis 2001.

Un complotisme qui a lavé le cerveau de plus d'un internaute. Un complotisme "vilaine démocratie" qui a largement aidé à évincer Clinton au bénéfice de Trump. Pour autant, la culture d'un pouvoir caché manipulant le bon peuple à son maître est une névrose. Rien n'est caché, juste voir. Emmanuel Macron est dans un déni, il est entré dans la rhétorique de Bachar : c'est moi ou le chaos.

4/ Et le Liban, Israël et les Palestiniens?

Bachar el Assad ne fait que reproduire en Syrie, l'oeuvre de son père au Liban : souffler sur le feu, diviser, jouer avec les extrémistes, utiliser Israël comme faire-valoir en l'incitant aux exactions pour évincer Arafat, notamment. Un Liban aujourd'hui encore sous tutelle syrienne, qui ne peut normaliser et pacifier ses relations à cause du Hezbollah, de son terrorisme notoire, y compris via la Hamas.

Un Liban qui chante le terrorisme comme on chante des héros (n'est-ce pas Fairouz? une chanson sur Ayaché? une chanson pour le Hezbollah?). Un Liban qui n'a jamais pu voir, malgré le tribunal spécial créé avec l'insistance de Jacques Chirac à l'ONU, une once de procès impliquant des régimes dans le terrorisme, y compris s'agissant du ministre Hariri explosé dans Beyrouth.

Emmanuel Macron inspire finalement beaucoup plus de déception concernant son esbroufe, son populisme, son ignorance des antagonismes et du jeu régional et sa façon de fermer les yeux avec des jolis mots, de la jolie rhétorique (reprise à des totalitaires), des minauderies sur des exactions majeures du XXIème siècle dans une poudrière.

Penser négocier avec Poutine et Bachar el Assad, c'est méconnaître qui ils sont ou ne pas vouloir voir. C'est aussi fragiliser la sécurité de la France, tirer un trait sur la paix internationale et manger dans la main de régimes qui sont a priori légitimes à bombarder la société civile (violation d'une obligation erga omnes à l'égard de tous, de toute l'humanité).

La Syrie, un Etat failli, sans population, sans territoire unifié, rendu non viable par une régime fantoche dépendant de tiers pour imposer sa loi morbide sur des civils a priori moins légitimes à lui succéder. Considérons donc, c'est la France macroniste, que les totalitaires ont plus de légitimité qu'une action coordonnée permettant d'assurer la sécurité aux Syriens en vue de la tenue d'élections (cf pratique onusienne).

5/ Conclusion

Les leçons à tirer sont lourdes de sens. Pour reconfigurer une région avant une crise attendue, il suffit d'appeler un terroriste et de discréditer les démocraties (faites d'acteurs ambigus). Pour réprimer les civils en prétextant à une légitimité, il suffit de faire entrer l'angoisse incarnée et de s'en servir comme d'un faire-valoir en narcissisant et en embobinant des chefs européens et américains.

Au final, ce n'est pas que Emmanuel Macron qui a échoué à travers ses fausses promesses de campagne, c'est l'humanité toute entière qui attend son dieu, cet Autre qui n'existe pas, support imaginaire à une jouissance narcissique, et qui plonge le monde dans une léthargie et un déni.

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