Référendum suisse pour limiter le salaire des patrons : lucidité ou aveuglement?

Le 24 novembre, presque deux tiers des électeurs suisses ont refusé par référendum de plafonner le salaire de leurs dirigeants d'entreprise. Selon un article paru dans Contrepoints, ils ont fait preuve de lucidité et de réalisme, en ne se laissant pas abuser par le « mirage » de ceux qui entendent poser des règles au libéralisme. D'après son auteur, s’ils se sont prononcés de la sorte, ce n’est aucunement lié au message politique diffusé par leurs patrons mais tout simplement parce qu’ils sont bons en calcul. Les Suisses ont ainsi souhaité éviter les délocalisations et le départ des très hauts revenus et ce, en dépit du « matraquage de certitudes éphémères ». Mais de quel matraquage parle-t-on en fait ? Et de quelles certitudes éphémères? Quelles sont les causes de ce « non », au-delà de la capacité des Suisses à savoir bien compter ? Une telle décision obéit-elle à un pragmatisme lucide ?

 

Rappelons tout d’abord que le débat sur les salaires des dirigeants est intervenu dans le contexte d’une polémique liée au chèque de 72 millions de francs suisses (58 millions d’euros) promis au président de Novartis, à l’occasion de son départ en retraite. Un parachute doré auquel ce dernier a dû renoncer face aux critiques et manifestations. Le mouvement des jeunes socialistes (JUSO) a ensuite pris l’initiative d’un référendum sur les écarts de salaires en réunissant les 100 000 signatures nécessaires à son organisation. Sur ce point, il convient de noter que le débat citoyen, les manifestations et la pétition nationale ayant permis ce référendum, témoignent d’une bonne santé démocratique. Nous pouvons donc saluer les Suisses pour leur niveau d’excellence en la matière, outre leur bon niveau en calcul…

 

Précisons également que le Conseil fédéral (le gouvernement) et les principales entreprises concernées par la mesure proposée (Novartis, Roche, Nestlé, UBS, des sociétés de négoce de matières premières, etc.) ont mené une campagne virulente pour empêcher un vote favorable. Des millions auraient même été dépensés selon un article paru dans Inequalty.org ("A Daring Bid to Stomp Out CEO Pay Excess "). Selon un autre article publié dans Le Monde, des salariés ont rendu public des courriers et circulaires internes de multinationales comme Nestlé ou Novartis, incitant leurs collaborateurs à voter non.

 

Ces entreprises, avec le soutien de médias aux sensibilités et à l’actionnariat néolibéraux, ont alors brandi leur arme redoutable : la menace de délocalisation avec le chômage et les pertes fiscales qui en résulteraient. On remarquera que si les Suisses sont bons en calcul, ils récitent également très bien leurs leçons, notamment celle diffusée par une partie du patronat. Ils ont cédé au chantage d’une minorité par crainte d’une baisse de leur niveau de vie. Il semblerait donc qu’ils aient pris leur décision sous le coup de la peur et ce, par réflexe conservateur. Le conservatisme suisse pourrait d’ailleurs ne pas être étranger au phénomène, d’autant que la droite conservatrice représente plus ou moins 41,5% de l’électorat.

 

Les questions qui méritent d’être posées sont les suivantes : Est-ce que les entreprises auraient réellement délocalisé leur activité en raison d’une mesure limitant les hauts salaires des patrons ? Est-ce que les multinationales auraient réellement renoncé à un marché comme la Suisse qui offre nombreux avantages ? Nous ne le saurons pas parce que la menace est restée hypothétique. Il faut toutefois préciser que la mesure rejetée n'aurait concerné que 1,5% des entreprises établies en Suisse, selon une étude indépendante du Centre de recherches conjoncturelles de l'Ecole polytechnique de Zurich, ce qui fait relativiser l'ampleur du "danger". Par ailleurs, les zones touchées par les délocalisations restent les principaux marchés de consommateurs dans le monde, ce qui les rend encore attractives. Ainsi, en toute logique, lorsque des entreprises s’en vont, d’autres s’implantent. Les Suisses ont donc pris leur décision non pas avec lucidité mais, bien au contraire, dans le mirage d'une situation hypothétique grossièrement déformée.

 

Autre solution pour éviter d’avoir à céder face à la menace d’une perte de compétitivité et au chantage de la délocalisation : reprendre la mesure proposée par référendum aux Suisses pour en faire une règle internationale. Harmoniser les législations. Ainsi, peu importe où les multinationales s’implanteraient, la mesure s’appliquerait partout et pour tout le monde. Plus de problème lié à la mise en concurrence des systèmes étatiques et, sa conséquence inéluctable, le nivellement par le bas des salaires et systèmes de protection sociale pour se mettre au même niveau que les pays à faibles revenus, fiscalement attractifs et déréglementés. Une telle mesure, accompagnée d’autres initiatives en matière financière, économique et fiscale, auraient beaucoup plus d’impact en s’inscrivant dans le cadre d’une réglementation internationale.

 

Des solutions il y en a toujours, encore faut-il avoir suffisamment de volonté pour les mettre en place. Merci aux Suisses pour cette leçon citoyenne !

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