NASA et fin civilisationnelle : encore une révélation choc du Guardian qui ne manque pas d’audace

Dans un article publié dans le Guardian, puis relayé par la presse française, Nafeez Ahmed a révélé l’existence d’une étude sponsorisée par la NASA selon laquelle la fin de la civilisation industrielle serait très proche : http://www.theguardian.com/environment/earth-insight/2014/mar/14/nasa-civilisation-irreversible-collapse-study-scientists. Une étude truffée de redites concernant des critiques formulées depuis les années 70 par des courants alternatifs au sujet du climat, de la démographie, de l’eau, de l’agriculture et de l’énergie. Cette étude va dans le sens de l’ouvrage “A User’s Guide to the Crisis of Civilization … and how to save it” également rédigé par Nafeez Ahmed, dont il fait l’autopromotion dans son article (http://crisisofcivilization.com/book/).

 

L’étude indique, entre autres, que les civilisations Maya, mésopotamienne et romaine sont tombées au moment d'une convergence de crises, ce qui est à largement à nuancer. La disparition de l'empire Maya serait en fait principalement liée à des vagues de sécheresse ayant provoqué l’exode des populations en dehors des principaux foyers de peuplement. Pour les mésopotamiens, leur « fin » serait dû à un essoufflement d’un système arrivé à maturation, certes, mais surtout à une calamité naturelle liée à de violentes crues inspirant le déluge biblique. Pour l’empire romain, c’est encore tout autre. L’empire n’aurait pas réussi à faire face aux diverses influences composant l’empire et à l’arrivée de nouvelles forces étrangères. C’est ainsi que Constantin se serait converti au christianisme, pour créer une unité culturelle et administrative dans l’empire. Les prémices d’un « peuple européen » qui sera ensuite guidé par le « saint empire chrétien ». Selon l’étude, la convergence des différentes crises précipiterait la « civilisation » à sa chute. Deux scénarios sont alors envisagés : Soit les élites s’enrichissent considérablement et affament les pauvres qui disparaissent. Soit la « surconsommation » est fatale à la civilisation avec épuisement des ressources, entraînant ainsi la fin de tout le monde. L’apocalypse est donc annoncée ! Une telle vision macroéconomique est d’ailleurs colportée depuis bien longtemps par le club de Rome. Pour ces « objecteurs de croissance », une réduction contrôlée de l'activité économique est la seule alternative à un krach mondial aux conséquences imprévisibles.

 

Pourtant ces théories ont été contestées qu’il s’agisse de la notion de décroissance ou de l’épuisement des ressources naturelles. Selon Stiglitz, le capital et le travail peuvent se substituer aux ressources naturelles que ce soit directement ou indirectement dans la production, assurant la pérennité de la croissance ou tout du moins un développement durable. Bjørn Lomborg indique quant à lui que, quel que soit cette baisse, les ressources finies s'épuiseront dans le schéma intellectuel de la décroissance. Il réaffirme également l'importance du progrès et de l'inventivité de l'esprit humain, accusant les partisans de la décroissance d'irresponsabilité en faisant selon lui l'apologie d'une société primitive. Lomborg écrit ainsi : « Si notre société, qui a épuisé le pétrole et le charbon, a simultanément mis au point un nombre considérable de connaissances, de capital et de moyens techniques afin d’être en mesure d’utiliser d’autres sources d’énergie à moindre frais, c’est un acte plus responsable que de laisser l’énergie fossile sous la terre telle quelle ». Pour les marxistes, il est nécessaire de différencier la croissance d'une production utile pour les êtres humains et la croissance qui vise simplement à augmenter les bénéfices des entreprises. Ils considèrent ainsi que c'est la nature et le contrôle de la production qui est déterminant, et non pas sa quantité dans l'absolu, et pensent donc que c'est le contrôle et la stratégie de la croissance qui permettront un développement social et écologique. Claude Allègre considère pour sa part que la décroissance conduirait à imposer une réduction de la croissance des pays pauvres.

 

Ces controverses montrent tout d’abord qu’au-delà de l’apocalypse annoncée, il ne s’agit que d’une théorie qui plus est, très alarmiste, puisqu’elle réfute toute idée qu’un progrès technique orienté vers le développement durable puisse changer la donne. Elle est en outre teintée d’un conservatisme qui masque à peine les réelles finalités politiques de l'ouvrage. D’une part parce qu’on culpabilise les masses comme dans la plupart des idéologies d’extrême-droite : les masses laborieuses qui se font manipuler et ne savent pas penser. Une telle idéologie, en cherchant à culpabiliser les travailleurs, ne peut que nuire à leur mobilisation pour défendre leurs conditions d'existence, seule force capable de transformer la société. Un effet par conséquent, castrateur ! Ensuite parce que, comme dans tout discours élitiste aux relents d'ancien régime, les bourgeois en prennent pour leur grade. Ils seraient cette « élite » libérale, égoïste et irresponsable qui profite de la situation. Un discours bien évidemment caricatural et grossier. La bourgeoisie et la révolution industrielle ont été nécessaires au développement humain, Marx en fait d’ailleurs l’apologie dans le Capital. Les gouvernements mondiaux sont également indirectement montrés du doigt. Pourtant il s’agit bien plus de la globalisation de l'économie et surtout des finances (le capitalisme à la place de l’Etat) qui créé un désordre financier, économique et spéculatif que personne ne semble plus pouvoir contrôler. Dans cette nouvelle phase, apparaissent de nouveaux « maîtres du monde ». Ce phénomène a été très bien analysé par Ricardo Petrella, Jacques Decornoy, Frédéric Clairmont et John Cavanagh.

 

Ce capitalisme qui s’appuie sur un néolibéralisme sauvage n’est pourtant pas dénoncé dans l’étude, laquelle préfère viser « l’élite » et les Etats formant un gouvernement global dans sa prédication catastrophiste. Les solutions proposées par Nafez Ahmed dans ses ouvrages ne sont guère plus constructives : outre quelques vieilles recettes reprises à la gauche de façon non-étoffée et à peine survolée (révolution écologique, plus de démocratie participative des travailleurs…), est prôné un « naturalisme » (respect de « l’ordre naturel ») qui cache un ultra-conservatisme réel. Un auteur qui s’offusque de la pauvreté mais qui ne pipe mot lorsqu’il s’agit de mettre en avant les mouvements sociaux engagés par les femmes dans son pays d’origine, le Bengladesh, lesquelles sont les plus touchées par la pauvreté et les plus sujettes à la violence sociale et ce, dans un pays extrêmement conservateur et patriarcal. On retrouve en fait toute la caricature en boîte de l’idéologie d’extrême-droite, laquelle culpabilise les masses et fustige une certaine élite bourgeoise qui respecte d'une certaine manière le jeu démocratique, tout aussi imparfait et perfectible qu’il soit. Nafeez a également brillé pour ses multiples essais sur la conspiration autour du 11 septembre organisée par le gouvernement américain pour mener une politique néocoloniale (comme si les américains avaient attendu le 11 septembre pour mettre en place leur hégémonie impérialiste profitant aux multinationales…).

 

Mais le plus beau, et là on comprend toute la supercherie de la chose, ce dernier a été nommé « expert mondial pour les affaires internationales » de l’International Society for Individual Liberty, une organisation libertarienne (droite radicale américaine copinant avec les régimes autoritaires et composée de fondamentalistes chrétiens) qui prône, outre un rôle très limité de l’Etat, le laisser-faire économique ! Cette organisation créée en 1969 a réuni nombreux néolibéraux comme Milton Friedman qui, rappelons-le, a préféré Pinochet au socialisme d’Allende (faussement assimilé à du totalitarisme). L’organisation propose des programmes annuels dans le monde, y compris dans des pays conservateurs et autoritaires dans lesquels les masses n'ont pas de moyen de pression ni de contrôle sur « l’élite ». La rédaction du Guardian ne peut ignorer ces aspects liés à Nafeez Ahmed dont l'oeuvre n'est qu’un vulgaire pastiche des travaux menés par les courants alternatifs de gauche depuis des années. En diffusant et relayant toutes les prédications et élucubrations libertariennes, il semblerait que ce journal navigue dans des eaux troubles. La NASA aurait d’ailleurs relativisé son soutien à l’élaboration de cette étude, ce qui n’est pas dit dans l’article... du journalisme sérieux! Le lecteur pourra néanmoins être rassuré : si les Maya, mésopotamiens et romains ont disparu, leurs descendants sont toujours là aujourd'hui. En outre, si les ressources naturelles finissent par s’épuiser, les hommes eux, ne manquent pas de ressources !

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