Alexandra Buisseret
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Billet de blog 2 oct. 2021

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L’Ire en camaïeu

« Depuis plusieurs jours, la plage était déserte... » Voici l’incipit proposé par les Éditions Nouvelles aux autrices et auteurs dans le cadre de la publication du premier tome « Nouvelles choisies ». Ma nouvelle, « L’Ire en camaïeu », en fait partie. Je vous la partage, avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

Alexandra Buisseret
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Depuis plusieurs jours, la plage était déserte. Les autorités avaient fermé ce bout de plage idyllique, cette crique tant prisée par les vacanciers. Elles craignaient que les courants ne déversent leur lot d’immondices, comme les qualifiaient certains.

Jusqu’alors, pour lui, toutes les plages s’étaient toujours ressemblé. Il avait promis de l’y emmener un jour. Il y a bien longtemps. De cartes postales en livres feuilletés à la bibliothèque, ils avaient rêvé, tous les deux, d’arpenter les côtes pour rejoindre une allée pleine de sable et s’offrir les cris azuréens. Le soleil avait percé l’horizon pour s’engouffrer dans l’obscurité. Assis dans le sable, on aurait pu croire au romantique ; la tête tombant de sa nuque, on aurait pu croire au poète traînant ses guêtres attendant que la lune ne lui souffle des vers à l’oreille.

Le flux lui rappelait tout ce qu’on lui avait donné. Le reflux lui dégueulait tout ce qu’il venait de perdre. 

La plage n’avait de vivant que la respiration de la mer. Le ressac rejetait de ses entrailles toutes les vies espérées. Au bord de l’écume nocturne, il avait le cœur opprimé face à l’immensité du vide. Les goélands jaseurs se mêlèrent à ses doigts qui massacraient le sable par poignées.

Chaque soir, depuis quatre jours, alors que la ville s’éteignait, il escaladait les barrières et descendait la roche à la lumière de la lune. Chaque soir, depuis quatre jours, il dépliait méthodiquement la page du journal qu’il avait volé ; elle était de plus en plus froissée, l’encre s’étalait sur le papier, à force de la serrer, à force de réprimer toute la rancœur et le chagrin qui l’emprisonnaient face au camaïeu méditerranéen. Sa sueur et ses larmes éparpillaient ses empreintes en esquisse tachée.

Pour eux deux, il n’y avait jamais eu de demi-mesure. Entre eux, cela avait été l’amour fou et exclusif.

Chaque soir, depuis quatre jours, sur cette plage, il avait les yeux un peu plus bouffis que la veille. Et il dépliait le journal, comparait l’image avec la réalité. Pour être au plus près d’elle. Pour respirer son dernier souffle et ses guenilles trempées. Il restait forcément un petit peu d’elle dans cette érosion crépusculaire. Il s’asseyait sur la parcelle de plage qui l’avait accueillie, comme une loque funeste.

Les bombes là-bas avaient été remplacées par les boums du cœur, l’exaltation du départ, l’horizon salvateur. « Ne t’inquiète pas, tout ira mieux pour nous, bientôt, bientôt. » Il n’y avait rien eu de chevaleresque ni de courageux à partir comme ça. Cela avait été une question de survie. La mort aux trousses, il avait fallu affronter bien d’autres détresses ; bien plus terribles ; l’indifférence et l’abandon.

Ce n’était pas tant de la tempête marine qu’il avait eu peur, mais de l’hydre qui les avait menés en mer. Les monstres marins n’étaient pas ceux que l’on croyait. Les légendes ne valaient plus rien à ses yeux.

Chaque jour, on tirait sur les oiseaux, on pêchait les baleines, on arrachait les fleurs, on distillait du poison, et l’on noyait des humains. Et pourtant fut un temps où sa vie en valait mille, où sa vie en sauvait mille. De médecin, chez lui, il n’était ici qu’un mendiant qui n’a plus rien ; un migrant qui ne vaut plus rien.

Cette une était son seul lien avec elle qui lui restait. La marée n’était plus que l’infinité marquant le temps qui l’éloignait inexorablement d’elle. Bientôt, ce bout de papier s’effriterait pour disparaître sous ses doigts, dans ses poches lourdes, et voler dans la brise qui promet un nouveau jour.

Il avait reconnu sa petite fille dans le journal. Sa petite poupée, que les flots avaient consumée.

Il en voulait à ces gens, à ce peuple, de relayer aux yeux du monde son enfant comme un jouet de ce que la vie fait de pire. Mais c’était à lui-même qu’il en voulait le plus. Il ruminait sans cesse cette nuit où tout avait basculé, cette tempête où tous les bras du monde n’auraient pas suffi à la retenir. 

« T’es qui ? »

La voix de la petite fille le sortit de sa nuit mouvementée. Le corps recroquevillé et les mains coincées entre ses cuisses, il avait du sable dans la bouche. Le jour s’était levé sans qu’il s’en aperçût.

Il était temps pour lui de disparaître, de filer ailleurs, où l’on ne verrait pas son cœur en brèche. L’odeur de café inonderait les terrasses, les maillots s’effilocheraient contre le ressac de cette plage, tout juste rouverte par les autorités. Les courants avaient tourné. La joie pouvait revenir, personne ne verrait les corps s’échouer loin ; bien loin de notre insouciance.

Illustration 1
© Éditions Nouvelles

Nouvelles choisies, Volume 1

Ouvrage collectif, Éditions Nouvelles, juin 2020

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