Je suis aide à domicile, celle qu’on appelle «la bonne» - je suis celle qu’on oublie

Je suis aide à domicile, celle qu’on appelle « la bonne » ou la « femme de ménage ». Je suis celle qui, à force d’écouter, de consoler, de rassurer, d’aider les autres, oublie de le faire pour elle-même. Demain, je serai debout car j’ai une conscience professionnelle qui m’empêche de céder à la panique malgré l'absence de protection, malgré le contact avec des personnes sensibles. Je suis celle qu’on oublie, et aujourd’hui encore plus.

Je suis aide à domicile, celle qu’on appelle « la bonne » ou la « femme de ménage ».

Celle qu’on « prend » pour s’occuper d’un proche âgé ou dépendant ou juste pour entretenir un logement.

Mais si, vous voyez qui je suis, souvent vous dites que je suis « stupide » ou « sans diplômes » alors que finalement vous n'en savez rien, puis personne ne s'est demandé si je n'avais pas juste préféré faire un métier plus humain.

Je suis celle qui a un rôle essentiel dans le maintien à domicile des personnes (concrètement, si mamie Simone, dont vous n’avez pas le temps de vous occuper et qui vous coûterait trop cher en maison de retraite, peut rester chez elle et garder un minimum d'autonomie, c’est grâce à moi).

Je suis celle qui nettoie les urines et vaisselles de vos proches. Celle qui fait à manger à Papy parce que vous travaillez.
Celle qui repasse le linge.
Je suis celle qui se démonte le dos à faire les courses de votre voisin qui est trop vieux, ou le transfert du lit au fauteuil pour qu'il puisse déjeuner.

Celle qui lave le dentier de votre pépé ; 

Celle qui change, couche, console, dit bonne nuit le soir, bonjour le matin à vos / à nos anciens.

Je suis celle que vous regardez de travers quand elle se gare sur une place handicapé avant de vous rendre compte que la personne qu’elle accompagne au magasin l'est, et dispose d'une carte de stationnement, vous savez, celle que vous vous n’avez pas, quand vous vous garez sur cette place bleue parce qu’elle est plus proche et que « c’est bon, c’est pour 5 minutes ».

Je suis celle que vous klaxonnez quand elle vous fait signe de ralentir au passage piéton parce que déjà vous êtes obligés de vous y arrêter quand un piéton est dessus (si, je vous assure, c’est dans le code de la route) et surtout parce qu’à son bras est accrochée une mamie qui pourrait être votre mère, votre grand-mère et j’en passe. 

Je suis celle qui vous paraît bizarre parce qu’elle mange dans sa voiture ou dehors entre deux sols à balayer (même que parfois j’y fais des siestes parce que garder vos gamins, laver votre parquet, porter vos courses, courir pour arriver à l’heure à l’école, sortir vos poubelles, c’est fatigant). 

Je suis celle qu’on oublie....

Vous oubliez...

Que je suis celle qui mange les biscuits tout secs de votre vieille tante que vous ne venez pas manger parce que « tu comprends en ce moment c’est compliqué mais promis je t’appelle ». 
Que je suis celle qui parfois pleure à la mort d’une personne chez qui je ne « faisais QUE de l'entretien, de l'accompagnement ou de l'aide à la personne tout simplement ».
Que je suis celle qui leur permet de vivre dans un endroit décent. 
Que je suis celle qui ne compte pas les minutes supplémentaires pour rendre service parcequ’elle sait qu’elle travaille avec des humains qui ne sont pas que des noms sur son planning. 
Que je suis celle qui à force d’écouter de consoler, de rassurer, d’aider les autres, oublie de le faire pour elle-même. 
Que je suis celle qui les emmène en voiture voir les paysages de leur enfance.
Que je suis celle qui les écoute parler avec tendresse de leurs époux(ses), patients avant eux. 
Que je suis celle qui regarde les photos de mariage de toute la famille avec votre arrière-grand-mère.

La liste serait tellement longue... je sais, c’est dur à croire parce que pour beaucoup, Auxiliaire de vie = aide ménagère. Vous ne voyez pas que c’est au final qu’une petite partie du métier.

Je suis celle qu’on oublie, et aujourd’hui encore plus...

Je suis celle qui demain va devoir aller travailler avec des personnes sensibles qu’elle peut contaminer ou qui peuvent la contaminer parce qu’elle est oubliée par l’Etat.
Comme les assistantes maternelles, les infirmières libérales, les auxiliaires de vie à domicile et sûrement d'autres. Vous nous demandez d’aller prendre soin des autres mais qui prend soin de nous ? On doit affronter un virus qui est si dangereux qu’on ferme des écoles mais qui ne doit pas être si dangereux que ça pour aller voter (ou dévaliser le rayon litières pour chats) ?

On doit y aller armées de notre sourire pour pas inquiéter les gens qui sont déjà morts de trouille parce qu’ils ont écouté la télé tout le weekend. 

Ha oui, nous avons nos gants quand même, et un flacon de gel, qui soyons honnêtes, risque plus de nous refiler un cancer plutôt que de nous protéger de ce virus !

Parce que oui, je suis tellement oubliée que mon salaire l’est lui aussi. 

Je suis celle qui a peur pour les gens dont elle s’occupe, pour son salaire, pour sa santé et celle de ses proches.

Parce que pendant que vous vous restez chez vous, nous on doit continuer à prendre soins des autres oubliés de la société et de l'état.
vous savez vos proches âgés, dépendants, en situation de handicap que même vous, vous oubliez, parce qu’ils sont trop vieux, trop loin, trop encombrants.

Je suis aide à domicile, et mon boulot c’est de prendre soin des autres, et un jour de vous.

Demain, je serai debout car j’ai une conscience professionnelle qui m’empêche de céder à la panique, je serai debout et je cueillerai des jonquilles dans le jardin d’un « petit vieux » pour le voir sourire.

Je ferai cuire du riz (puisque vous avez pris toutes les pâtes) pour une mamie.

J’accompagnerai cette dame à mon bras qui me remerciera 1000 fois. 

Je dis respect à tout ceux qui mettent de côté leurs peurs, leurs familles, leurs temps pour soigner, aider, s’occuper des malades.

 

Une aide à domicile.

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