Alexandra Caratini
Aide à domicile
Abonné·e de Mediapart

1 Billets

0 Édition

Billet de blog 1 avr. 2020

Je suis aide à domicile, celle qu’on appelle « la bonne » - je suis celle qu’on oublie

Je suis aide à domicile, celle qu’on appelle « la bonne » ou la « femme de ménage ». Je suis celle qui, à force d’écouter, de consoler, de rassurer, d’aider les autres, oublie de le faire pour elle-même. Demain, je serai debout car j’ai une conscience professionnelle qui m’empêche de céder à la panique malgré l'absence de protection, malgré le contact avec des personnes sensibles. Je suis celle qu’on oublie, et aujourd’hui encore plus.

Alexandra Caratini
Aide à domicile
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Je suis aide à domicile, celle qu’on appelle « la bonne » ou la « femme de ménage ».

Celle qu’on « prend » pour s’occuper d’un proche âgé ou dépendant ou juste pour entretenir un logement.

Mais si, vous voyez qui je suis, souvent vous dites que je suis « stupide » ou « sans diplômes » alors que finalement vous n'en savez rien, puis personne ne s'est demandé si je n'avais pas juste préféré faire un métier plus humain.

Je suis celle qui a un rôle essentiel dans le maintien à domicile des personnes (concrètement, si mamie Simone, dont vous n’avez pas le temps de vous occuper et qui vous coûterait trop cher en maison de retraite, peut rester chez elle et garder un minimum d'autonomie, c’est grâce à moi).

Je suis celle qui nettoie les urines et vaisselles de vos proches. Celle qui fait à manger à Papy parce que vous travaillez.
Celle qui repasse le linge.
Je suis celle qui se démonte le dos à faire les courses de votre voisin qui est trop vieux, ou le transfert du lit au fauteuil pour qu'il puisse déjeuner.

Celle qui lave le dentier de votre pépé ; 

Celle qui change, couche, console, dit bonne nuit le soir, bonjour le matin à vos / à nos anciens.

Je suis celle que vous regardez de travers quand elle se gare sur une place handicapé avant de vous rendre compte que la personne qu’elle accompagne au magasin l'est, et dispose d'une carte de stationnement, vous savez, celle que vous vous n’avez pas, quand vous vous garez sur cette place bleue parce qu’elle est plus proche et que « c’est bon, c’est pour 5 minutes ».

Je suis celle que vous klaxonnez quand elle vous fait signe de ralentir au passage piéton parce que déjà vous êtes obligés de vous y arrêter quand un piéton est dessus (si, je vous assure, c’est dans le code de la route) et surtout parce qu’à son bras est accrochée une mamie qui pourrait être votre mère, votre grand-mère et j’en passe. 

Je suis celle qui vous paraît bizarre parce qu’elle mange dans sa voiture ou dehors entre deux sols à balayer (même que parfois j’y fais des siestes parce que garder vos gamins, laver votre parquet, porter vos courses, courir pour arriver à l’heure à l’école, sortir vos poubelles, c’est fatigant). 

Je suis celle qu’on oublie....

Vous oubliez...

Que je suis celle qui mange les biscuits tout secs de votre vieille tante que vous ne venez pas manger parce que « tu comprends en ce moment c’est compliqué mais promis je t’appelle ». 
Que je suis celle qui parfois pleure à la mort d’une personne chez qui je ne « faisais QUE de l'entretien, de l'accompagnement ou de l'aide à la personne tout simplement ».
Que je suis celle qui leur permet de vivre dans un endroit décent. 
Que je suis celle qui ne compte pas les minutes supplémentaires pour rendre service parcequ’elle sait qu’elle travaille avec des humains qui ne sont pas que des noms sur son planning. 
Que je suis celle qui à force d’écouter de consoler, de rassurer, d’aider les autres, oublie de le faire pour elle-même. 
Que je suis celle qui les emmène en voiture voir les paysages de leur enfance.
Que je suis celle qui les écoute parler avec tendresse de leurs époux(ses), patients avant eux. 
Que je suis celle qui regarde les photos de mariage de toute la famille avec votre arrière-grand-mère.

La liste serait tellement longue... je sais, c’est dur à croire parce que pour beaucoup, Auxiliaire de vie = aide ménagère. Vous ne voyez pas que c’est au final qu’une petite partie du métier.

Je suis celle qu’on oublie, et aujourd’hui encore plus...

Je suis celle qui demain va devoir aller travailler avec des personnes sensibles qu’elle peut contaminer ou qui peuvent la contaminer parce qu’elle est oubliée par l’Etat.
Comme les assistantes maternelles, les infirmières libérales, les auxiliaires de vie à domicile et sûrement d'autres. Vous nous demandez d’aller prendre soin des autres mais qui prend soin de nous ? On doit affronter un virus qui est si dangereux qu’on ferme des écoles mais qui ne doit pas être si dangereux que ça pour aller voter (ou dévaliser le rayon litières pour chats) ?

On doit y aller armées de notre sourire pour pas inquiéter les gens qui sont déjà morts de trouille parce qu’ils ont écouté la télé tout le weekend. 

Ha oui, nous avons nos gants quand même, et un flacon de gel, qui soyons honnêtes, risque plus de nous refiler un cancer plutôt que de nous protéger de ce virus !

Parce que oui, je suis tellement oubliée que mon salaire l’est lui aussi. 

Je suis celle qui a peur pour les gens dont elle s’occupe, pour son salaire, pour sa santé et celle de ses proches.

Parce que pendant que vous vous restez chez vous, nous on doit continuer à prendre soins des autres oubliés de la société et de l'état.
vous savez vos proches âgés, dépendants, en situation de handicap que même vous, vous oubliez, parce qu’ils sont trop vieux, trop loin, trop encombrants.

Je suis aide à domicile, et mon boulot c’est de prendre soin des autres, et un jour de vous.

Demain, je serai debout car j’ai une conscience professionnelle qui m’empêche de céder à la panique, je serai debout et je cueillerai des jonquilles dans le jardin d’un « petit vieux » pour le voir sourire.

Je ferai cuire du riz (puisque vous avez pris toutes les pâtes) pour une mamie.

J’accompagnerai cette dame à mon bras qui me remerciera 1000 fois. 

Je dis respect à tout ceux qui mettent de côté leurs peurs, leurs familles, leurs temps pour soigner, aider, s’occuper des malades.

Une aide à domicile.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Aurélien Rousseau, l’autre caution de gauche de Matignon
Le nouveau directeur de cabinet d’Élisabeth Borne, Aurélien Rousseau, a été directement choisi par Emmanuel Macron. Sa réputation d’homme de dialogue, attentif aux inégalités, lui vaut de nombreux soutiens dans le monde politique. D’autres pointent sa responsabilité dans les fermetures de lits d’hôpitaux en Île-de-France ou dans le scandale du plomb sur le chantier de Notre-Dame.
par Ilyes Ramdani
Journal
Législatives : pour les femmes, ce n’est pas encore gagné
Plus respectueux des règles de parité que dans le passé, les partis politiques ne sont toujours pas à l’abri d’un biais de genre, surtout quand il s’agit de réellement partager le pouvoir. Nouvelle démonstration à l’occasion des élections législatives, qui auront lieu les 12 et 19 juin 2022.
par Mathilde Goanec
Journal
Climat : militer dans l’urgence
Une quinzaine de départements français sont touchés par la sécheresse, dix ont déjà dépassé le seuil d’alerte. On en parle avec Simon Mittelberger, climatologue à Météo-France, Cécile Marchand d’Alternatiba et Les Amis de la Terre, et Julien Le Guet, du collectif Bassines non merci.
par À l’air libre
Journal
Orange : la journée des coups fourrés
Redoutant une assemblée générale plus problématique que prévu, la direction du groupe a fait pression sur l’actionnariat salarié pour qu’il revienne sur son refus de changement de statuts, afin de faire front commun pour imposer la présidence de Jacques Aschenbroich. Au mépris de toutes les règles de gouvernance et avec l’appui, comme chez Engie, de la CFDT.
par Martine Orange

La sélection du Club

Billet de blog
par Fred Sochard
Billet de blog
De l'art de dire n'importe quoi en politique
Le problème le plus saisissant de notre démocratie, c’est que beaucoup de gens votent pour autre chose que leurs idées parce que tout est devenu tellement confus, tout n’est tellement plus qu’une question d’image et de communication, qu’il est bien difficile, de savoir vraiment pour quoi on vote. Il serait peut-être temps que ça change.
par Jonathan Cornillon
Billet de blog
Qu’est-ce qu’un premier ministre ?
Notre pays a donc désormais un premier ministre – ou, plutôt, une première ministre. La nomination d’E. Borne aux fonctions de premier ministre par E. Macron nous incite à une réflexion sur le rôle du premier ministre dans notre pays
par Bernard Lamizet
Billet de blog
Qui est vraiment Élisabeth Borne ?
Depuis sa nomination, Élisabeth Borne est célébrée par de nombreux commentateurs comme étant enfin le virage à gauche tant attendu d'Emmanuel Macron. Qu'elle se dise de gauche, on ne peut lui retirer, mais en la matière, les actes comptent plus que les mots. Mais son bilan dit tout le contraire de ce qu'on entend en ce moment sur les plateaux.
par François Malaussena