Alexandra Dols
Autrice et réalisatrice
Abonné·e de Mediapart

2 Billets

0 Édition

Billet de blog 25 oct. 2021

ORAY, Portrait beau et complexe d’un homme musulman pratiquant.

Autant dire une exception culturelle au cinéma en France aujourd'hui. Sortie en salle le 27 octobre 2021.

Alexandra Dols
Autrice et réalisatrice
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

« Au début du film, le héros dit que parfois, nous devons choisir entre l’enfer et le paradis. Je pense que l’être humain est trop complexe pour pouvoir choisir entre deux côtés ; nous devons apprendre à combiner plusieurs identités différentes. C’est la chose la plus importante que je voulais dire. » Tels sont les mots du réalisateur turco-allemand de confession musulmane Mehmet Akif Buyutukalay, auteur du film de de fiction Oray, lauréat du prix du meilleur premier long-métrage à la Berlinale et du Grand prix du Festival d'Angers en 2019.
Oray, le personnage principal, interprété par Zejhun Demirov, récompensé par le Götz George Young Talent Award, est un Turco-Allemand qui se décrit comme un « Rrom macédonien d’origine ottomane ».
Figure dans ce film d’un tiraillement philosophique, ses principes, valeurs et convictions religieuses, ici musulmanes, se télescopent avec ses pulsions, son désir et son amour pour sa femme. Oray, généreux, charismatique, mais aussi puéril et impulsif, prononce dans un accès de colère la formule du divorce instantané (ou « talâq ») et qui, selon l'imam auquel se réfère Oray, mène à la répudiation de sa femme. Burcu. En prononçant la formule « talâq, talâq, talâq » de la sorte – en colère et sur un répondeur téléphonique –, il doit, comme le recommande son imam, s’éloigner d’elle pendant une période déterminée, voire divorcer.

Oray, le film © urban distribution
Oray, une masculinité au-delà des clichés habituels

Oray n’est pas un personnage féministe. Et j'aurais presque envie de dire tant mieux : tous les personnages d’hommes musulmans (réellement musulmans ou perçus comme tels) ne doivent pas être proféministes ou homosexuels pour prétendre être représentés au cinéma autrement que comme des hommes violents, des ennemis d’Etat, des terroristes potentiels, des suspects permanents.
Bien sûr, la multiplication de nouvelles représentations de masculinités, alliées dans la lutte contre les patriarcats est souhaitable. Mais elles ne doivent pas être les seules représentations acceptables, adoubées et diffusées par l’industrie cinématographique lorsqu’il s’agit de figures d’hommes racisés et/ou musulmans pratiquants.
Rainer Werner Fassbinder, un cinéaste allemand précieux aux yeux de Mehmet Akif Buyutukalay, défendait selon Michael Töteberg « une conception selon laquelle l’idéalisation n’est qu’une autre forme de diffamation et que, de ce fait, on n’a pas le droit de passer sous silence les défauts et modèles de comportements négatifs d’une minorité, mais qu’il faut au contraire les décrire de telles façons qu’on puisse reconnaitre en eux les conséquences de la situation sociale ». (1) Les masculinités musulmanes sont la cible de stéréotypes racistes et déshumanisants. La figure de l’homme musulman est peut-être, en cette France de 2021, celle qui génère le moins d’empathie et d’identification chez les spectateurs.trices. Or le cinéma a précisément ce pouvoir de faire surgir des perspectives sur le monde qui ne sont pas les nôtres, de les faire s’entre-connaitre.
La femme d’Oray, Burcu, interprétée par Deniz Orta, est un personnage finalement périphérique mais consistant et structuré. Elle sait précisément ce qu’elle veut et ce qu’elle ne veut pas comme mode de vie. Son système de valeur est clair, à l’inverse de celui de son mari.

Un cas de conscience

C’est un personnage d’homme musulman complexe qui est déployé ici ; pris dans les affres de son cœur en dispute avec sa conscience, un conflit de loyauté ultime entre les attentes de Dieu, celles de sa femme, celles de son imam et celles de sa communauté. Un homme pris dans une multi-précarité à sa sortie de prison, qui se débat pour se construire une stabilité matérielle, psychique et spirituelle.
Une des forces du film est de porter à l’écran un profond dilemme : lorsque notre désir, notre amour est contrarié par nos lois intimes, nos convictions, que faire? Peut-on négocier et si oui comment ?
Précisément ici, lorsqu’il s’agit de questions liées au mariage et au divorce, au sort des femmes et aux questions intimes, quel est le message coranique et que relève-t-il de la coutume et des usages ? Alors « que les médias et l’Etat attendent le moindre faux pas des fidèles de la mosquée pour leur tomber dessus » comme l’évoque l’imam dans le film, quel effet cela a-t-il sur la marge de manœuvre des musulman.es d’Allemagne (et de France ?) pour discuter, interroger le message coranique en toute quiétude ?

Oray, photo 1 © urban distribution

Une exception culturelle au cinéma en France

Le réalisateur Mehmet Akif Buyutukalay convoque les inspirations et héritages des frères Dardenne, de Rainer Werner Fassbinder ou encore du cinéma roumain, pour développer une approche naturaliste et très réaliste. Il met en scène la force que représente pour les différentes générations d’immigré.es, ces allemand.es racisé.es, l’organisation communautaire.
Qu’elle soit religieuse, diasporique ou encore fraternelle, entre hommes/frères, c’est un levier de solidarité pour évoluer et construire sa situation dans leur société européenne d’accueil, qui n’en a souvent que le nom mais non point l’hospitalité. Oray n'est pas pour autant un film de dénonciation de la société allemande ; il se concentre sur la réalité et les conflits qui traversent le monde intérieur d’Oray et son cercle proche. Une exception culturelle au cinéma en France.

Oray, de Mehmet Akif Büyükatalay
Allemagne, 1h37
Avec Zejhun Demirov, Deniz Orta, Cem Göktas
Sortie en salles le 27 octobre - Urban Distribution

Infos des soirées ciné-débat sur le site
(1) Dans l’avant-propos de « L’anarchie de l’imagination. Entretiens et interviews », L’Arche, 2005.

Article initialement publié sur le site SafirNews.
*****
Alexandra Dols est auteure et réalisatrice de documentaires parmi lesquels Moudjahidate, des engagements de femmes dans la guerre de libération de l'Algérie (2007), et Derrière les fronts, résistance et résilience en Palestine (2017). Elle travaille pour la distribution du film Oray en France.

Articles précédents :

"10 raisons pour lesquelles « Derrière les fronts » va faire du bien à votre féminisme !"
"Homeland : contrer la propagande, réinjecter du réel dans la fiction."
"Autodéfense filmique face aux fictions d’État. Le cas de « Fauda » sur Netflix"

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — France
Le ministre, l’oligarque et le juge de trop
Avocat, Éric Dupond-Moretti s’en est pris avec virulence à un juge qui faisait trembler Monaco par ses enquêtes. Ministre, il a lancé une enquête disciplinaire contre lui. Mediapart révèle les dessous de cette histoire hors norme et met au jour un nouveau lien entre le garde des Sceaux et un oligarque russe au cœur du scandale. 
par Fabrice Arfi et Antton Rouget
Journal — Extrême droite
Hauts fonctionnaires, cadres sup’ et déçus de la droite : enquête sur les premiers cercles d’Éric Zemmour
Alors qu’Éric Zemmour a promis samedi 22 janvier, à Cannes, de réaliser « l’union des droites », Mediapart a eu accès à la liste interne des 1 000 « VIP » du lancement de sa campagne, en décembre. S’y dessine la sociologie des sympathisants choyés par son parti, Reconquête! : une France issue de la grande bourgeoisie, CSP+ et masculine. Deuxième volet de notre enquête.
par Sébastien Bourdon et Marine Turchi
Journal — Outre-mer
Cette France noire qui vote Le Pen
Le vote en faveur de l’extrême droite progresse de façon continue dans l’outre-mer français depuis 20 ans : le Rassemblement national (RN) de Marine Le Pen est le parti qui y a recueilli le plus de voix au premier tour en 2017. Voici pourquoi cela pourrait continuer.
par Julien Sartre
Journal
Les défections vers Zemmour ébranlent la campagne de Marine Le Pen
Le départ de Gilbert Collard, après ceux de Jérôme Rivière ou de Damien Rieu, fragilise le parti de Marine Le Pen. Malgré les annonces de prochains nouveaux ralliements, le RN veut croire que l’hémorragie s’arrêtera là.
par Lucie Delaporte

La sélection du Club

Billet de blog
Toulouse : un désert médical est né en décembre au cœur de la ville rose !
[Rediffusion] Questions au gouvernement, mardi 11 décembre, Assemblée nationale, Paris. Fermeture du service de médecine interne à l’hôpital Joseph-Ducuing de Toulouse… Plus de médecine sans dépassement d’honoraires au cœur de la ville rose. Toulouse privée de 40 lits pouvant servir pour les patients Covid (vaccinés ou pas…)  Plus de soins cancer, VIH etc !
par Sebastien Nadot
Billet de blog
Monsieur le président, aujourd’hui je suis en guerre !
Monsieur le président, je vous fais une lettre que vous ne lirez sûrement jamais, puisque vous et moi ne sommes pas nés du même côté de l’humanité. Si ma blouse est blanche, ma colère est noire et ma déception a la couleur des gouttes de givre sur les carreaux, celle des larmes au bord des yeux. Les larmes, combien en ai-je épongé ? Combien en ai-je contenu ? Et combien en ai-je versé ? Lettre d'une infirmière en burn-out.
par MAURICETTE FALISE
Billet de blog
Pour que jamais nous ne trions des êtres humains aux portes des hôpitaux
Nelly Staderini, sage-femme, et Karelle Ménine ont écrit cet billet à deux mains afin de souligner l'immense danger qu'il y aurait à ouvrir la porte à une sélection des malades du Covid-19 au seuil des établissements hospitaliers et lieux d'urgence.
par karelmenin
Billet de blog
Les urgences et l'hôpital en burn-out !
On connaît par cœur ce thème souvent à l'ordre du jour de l'actualité, qui plus est en ce moment (une sombre histoire de pandémie). Mais vous ne voyez que le devant de la scène, du moins, ce qu'on veut bien vous montrer. Je vais donc vous exposer l'envers du décor, vous décrire ce que sont vraiment les urgences d’aujourd’hui ! Et il y a fort à parier que si l'ensemble des Français connaissaient ses effets secondaires, il en refuseraient le traitement, au sens propre comme au figuré !
par NorAd4é