Molière et François Morel m’ont fait pleurer

En novembre 2012, François Morel et ses camarades de scène jouaient Le Bourgeois gentilhomme de Molière au théâtre Odyssud de Blagnac, près de Toulouse. Et j’ai pleuré – à chaudes larmes même.

En novembre 2012, François Morel et ses camarades de scène jouaient Le Bourgeois gentilhomme de Molière au théâtre Odyssud de Blagnac, près de Toulouse. Et j’ai pleuré – à chaudes larmes même.

Mon compagnon et moi avions un abonnement annuel et allions voir un spectacle de temps à autre depuis notre arrivée à Toulouse en 2010 ; c’est une collègue qui m’avait parlé de la salle. Je n’étais allée au théâtre jusque là que lors de sorties organisées par les établissements scolaires ou universitaires où j’avais étudié. J’ai grandi en lointaine banlieue et les théâtres étaient loin, et puis je crois bien que mes parents étaient heureux quand une sortie scolaire était organisée parce qu’eux-mêmes n’auraient pas su où nous emmener et n’auraient pas pu payer les billets d’entrée de toute façon. Sans venir d’un milieu vraiment pauvre comme celui décrit par Edouard Louis – chez nous, on a toujours pu manger chaque jour – on peut dire que mes parents tiraient le diable par la queue et que ma mère a passé bien des nuits sans dormir à cause de leur découvert à la banque.

Le théâtre donc, c’était les lectures d’école, parfois les lectures plaisir, mais très rarement « le spectacle vivant ». Ou alors si, avec le comité d’entreprise de ma mère qui vendait à tarifs parfois très réduits des billets. J’ai vu, avec émerveillement, West Side Story sur scène. J’ai ri à en avoir mal aux côtes devant La Puce à l’oreille : elle avait acheté deux billets pour mon père et moi parce qu’on aime bien Jean-Paul Belmondo. J’ai vu avec elle Notre Dame de Paris, et j’ai aimé, j’ai trouvé ça beau. C’étaient des spectacles populaires en fait, et je l’ai compris bien plus tard quand j’ai commencé à écouter des radios un peu plus bourgeoises que les radio musicales de mon adolescence. C’était un peu kitsch, un peu trop accessible. Mais ça changeait de la télé, et de toute façon, je suis bon public pour les choses accessibles.

C’est donc à l’âge adulte, quand j’ai volé de mes propres ailes, que je me suis « abonnée » pour la première fois à un théâtre – je m’étais déjà abonnée à un magazine et jusque-là, je ne savais pas qu’on pouvait aussi s’abonner à un théâtre. J’aime beaucoup la salle d’Odyssud. Je crois que c’est une salle qui me correspond bien : ils ont une programmation éclectique, programment des spectacles époustouflants. J’attends comme tout le monde avec impatience la réouverture des salles, et j’espère que les 7 Doigts de la main seront bientôt de retour par ici. Les quelques pièces de théâtre qu’on y a vu me correspondent bien. Les mises en scènes ne sont peut-être pas les plus modernes, mais en fait, j’aime autant. C’est quelque chose que j’ai compris je crois, avec le temps, et si je me penchais un peu sur de la sociologie des arts, je trouverais sans doute quelque chose sur le fait que pour les petites classes moyennes comme celle dont je viens, les mises en scènes iconoclastes sont une manière de mettre hors d’atteinte des pièces classiques. Vous êtes bonne élève, studieuse, on vous parle de Molière ou de Corneille et Racine dans leur époque, et vous les imaginez de leur époque ; et puis quand vous avez l’impression de les connaître, d’avoir accédé à une forme de culture, vous vous rendez compte que ça ne convient pas. Qu’il faut déconstruire alors que vous venez tout juste, et à grand peine, de construire ; comme si tout le travail de construction ne valait rien, que vous restiez un minable, un bouseux qui ne comprend rien au grand art. Comme si à mesure que vous travaillez pour accéder à l’art, on vous repoussait le but pour vous faire comprendre que décidément, non, vous n’y comprenez rien et que vous n’y comprendrez jamais rien puisque l’art n’est pas nécessairement beau. (Et sans doute est-ce vrai, les philosophes spécialistes d’esthétique savent en parler).

Enfin toujours est-il que je suis donc allée avec mon compagnon, en novembre 2012, à Odyssud pour voir Le Bourgeois gentilhomme interprété par François Morel. Sur la forme, c’était exactement ce que j’aime : en costume d’époque, avec des musiciens baroques pour jouer le intermèdes de Lully pendant la pièce. Et puis avec François Morel, que j’aime déjà beaucoup et qui est déjà capable de me faire pleurer sans trop se forcer dans ses chroniques du vendredi, comme dans cet hommage à son papa : https://www.youtube.com/watch?v=hQYcMc_4bM0. Mais là, je ne pensais pas pleurer. Après tout, normalement, il est plutôt humoriste, et puis Molière, c’est drôle, non ? Je ne m’attendais pas à vivre ce spectacle comme un tel coup dans le ventre. Alors que, depuis longtemps, je m’intéresse un peu aux représentations satiriques et/ou caricaturales, et que je connais leur potentiel dévastateur, mais je ne m’attendais pas à le prendre aussi personnellement.

Mes parents n’ont pas fait d’études, pour des raisons différentes mais également tragiques, ils ont tous deux commencer à gagner leur vie à 16 ans. Ce sont des gens intelligents, qui aiment les belles choses ; mon père dessine, peint, chante ; ma mère aurait aimé étudier les sciences, et l’aurait sans doute fait brillamment, si sa vie avait été différente. Mais la vie est comme elle est, et nous n’étions pas et ne sommes pas malheureux. Ils ont travaillé dur, acheté leur petite maison en lointaine banlieue et sans rouler sur l’or, nous n’avons manqué de rien. Comme tous les enfants, je pensais que c’était la vie normale, celle d’un peu tout le monde. Bien sûr la copine dont le papy était chauffeur de taxi et qui roulait en Merc..ès, et qui portait de jolies robes à smocks pendant que ma mère écumait les braderies et bourses aux vêtements pour nous habiller avait l’air plus riche, mais somme toute, nous vivions à peu de chose près la même vie.

Bonne élève littéraire, mes profs de lycée m’ont recommandé de faire une prépa après le bac, ce que j’ai fait. Et ensuite, je suis entrée, par équivalence de première année, à « la Sorbonne ». Porte de Clignancourt d’abord, puis dans le quartier latin à partir de la 3e année, et jusqu’à la fin de mon doctorat. Si j’ai pleuré devant Le Bourgeois gentilhomme, c’est pour ça, je crois. D’année en année, j’ai découvert et appris à respecter les codes. Rétrospectivement, et maintenant enseignante-chercheuse moi-même, je comprends pourquoi cette question de codes s’est accentuée d’année en année : tout simplement parce que la sociologie des étudiants change avec le temps et que plus on avance, et plus on côtoie de personnes issues de milieux sociaux un peu supérieurs, plus parisiens aussi, qui connaissent des codes de sociabilité qui m’échappent. Bonne élève, j’avais la culture de mon milieu : quand je citais MCSolaar en dissert de philo en Terminale « science sans conscience n’est que science de l’inconscience », je ne savais pas qu’il citait lui-même Rabelais et la « ruine de l’âme ». Alors en prépa, puis à la fac, j’ai lu, lu, lu, lu, et écouté les radios publiques pour essayer d’apprendre, apprendre, apprendre. Avec ce sentiment urgent d’avoir tant de choses à rattraper.

Evidemment, ça s’est encore accentué l’année de l’agrégation, où certains enseignants s’appliquaient à enseigner leurs cours dans une langue un peu plus absconse que nécessaire – manière de repousser ceux qui ne maîtrisaient pas ces codes ? De leur faire sentir – déjà – qu’ils n’étaient finalement que des bourgeois aspirant à devenir gentilhommes ? Je crois que oui, je crois que je l’ai ressenti. On peut en rire, mais pour préparer l’agrégation, je m’étais mis en tête que regarder les débats parlementaires me permettrait de progresser, de développer mon vocabulaire soutenu et mon « maintien ». Après l’agrégation est venue la thèse : j’avais gravi tous les échelons de la bonne élève et j’ai commencé à enseigner – à la Sorbonne (souvent au centre de la Porte de Clignancourt, mais aussi parfois dans la maison-mère du quartier latin). Et là, en arrivant, toute tremblante en me demandant si je saurais faire pour ces jeunes ce que mes profs avaient fait pour moi, je regardais la coupole de la chapelle en m’émerveillant de la chance que j’avais, de faire ces études, et de pouvoir maintenant faire mon doctorat financé par une allocation de recherche et un monitorat (puis en tant qu’ATER). Avec les étudiants, j’étais impressionnée, mais ça allait. Après tout, j’avais déjà bien l’habitude de bosser, donc j’ai préparé et donné mes cours, avec l’aide des collègues (enfin de mes ancien.ne.s profs !).

Mais la thèse a aussi été l’occasion de découvrir la sociabilité du monde de la recherche : les rencontres lors de séminaires, de colloques, et dans les moments interstitiels. Les pauses café, les repas, les apéritifs après les séances… Dans ma famille, on ne boit pas – du tout. Alors que dans le monde universitaire, je me demande s’il ne faut pas avoir suivi quelques cours d’œnologie en tronc commun ! Et même sans parler en spécialiste : tenir un verre, le boire au bon rythme, c’est tout un art. Commencer une thèse en histoire intellectuelle (britannique en ce qui me concerne, mais dans toutes les sciences sociales, je pense), c’est aussi s’inviter sur un terrain qui n’est pas neuf. Tant d’historiens brillants sont venus avant, il y a tant à savoir avant de pouvoir oser écrire une ligne, qu’en regardant en arrière, je me dis qu’il est heureux que je ne m’en sois pas rendu compte avant. Enfin comme pour l’agreg, le pari a été de prendre des notes, toutes les notes que je pouvais, et de rechercher ensuite les informations, pour ne pas poser de questions qui auraient semblé naïves – dans des assemblées pourtant vraiment bienveillantes. Mais j’avais peur de montrer que je ne savais pas, peur peut-être qu’on pense que je n’étais pas à ma place. Il est toujours difficile de démêler le ressenti, la projection de la réalité. Sans doute les conférenciers auraient-ils répondu à mes questions sans souligner les lacunes qu’elles révélaient encore dans ma connaissance de la période dans laquelle je me spécialisais.

Etape après étape toutefois, j’ai apprivoisé les codes. Et j’ai appris jour après jour, avec bonheur, avec émerveillement. Parfois avec un émerveillement naïf que j’utilise maintenant pour essayer d’accrocher mes étudiants : « mais si, voyons, vous vous rendez compte ?! Des proto-communistes puritains en Angleterre au XVIIe siècle, mais c’est une période extraordinaire pour l’histoire intellectuelle ! »

Et c’est justement cet émerveillement, ce bonheur d’apprendre, qui m’est revenu si violemment devant le Bourgois gentilhomme : « ah la belle chose que de savoir quelque chose ! » Je me suis soudain sentie comme lui. Moi, pas très élégante, pas très bien fagotée, qui en savais tellement moins que d’autres de mon âge quand j’ai commencé mes études… J’ai eu l’impression que Molière écrivait sur moi, qui aspirais à savoir des choses qui ne m’étaient pas destinées. Et j’ai pleuré, longtemps, pendant la pièce, le soir encore en rentrant. J’aime mon métier, je crois que je le fais bien, je m’émerveille encore chaque jour d’en savoir un peu plus que la veille. Mais parfois, Madame Jourdain rôde et me demande si je suis à ma place.

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