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Billet de blog 7 avr. 2022

À toi, camarade, qui voteras Jadot ou Roussel le 10 avril par « conviction »

Avec toute la bienveillance, la camaraderie et le respect que je te porte en tant que sympathisant « de gauche », mon ami, non tu ne votes pas « Jadot » ou « Roussel » par conviction. Tu votes par aversion pour Mélenchon. Et c'est très différent...

Alexandre Deloménie
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

À toi, camarade, qui voteras Jadot ou Roussel le 10 avril par « conviction », j’adresse ces quelques mots qui, bien qu’ayant peu de chance de te convaincre de changer d’avis d’ici dimanche, égratigneront peut-être tes certitudes sur les justifications que tu te donnes pour ne pas glisser un bulletin au nom de Jean-Luc Mélenchon dans l’urne, au lieu de ton champion. Car avec toute la bienveillance, la camaraderie et le respect que je te porte en tant que sympathisant « de gauche », il me semble important de t’alerter sur la fausse route idéologique vers laquelle t’entraîne ton processus de justification.

Non, mon ami, tu ne votes pas « Jadot » ou « Roussel » par conviction. Quand des programmes politiques se rejoignent à ce point, à plus de 90 % entre ceux de l’Union Populaire et d’Europe Ecologie les Verts, tu ne distribues plus ta voix en fonction de tes convictions politiques. Car celles-ci sont déjà représentées dans des lignes suffisamment grandes pour que tu t’y retrouves dans tes convictions.

Dans un scrutin uninominal à 2 tours, système électoral dont tout le monde à gauche sait qu’il est vicié à la racine, et face à une extrême droite au sommet de sa popularité, tu votes soit par stratégie, soit par préservation — parfois inconsciente — de tes intérêts. Et en l’occurrence, pour cette élection, si tu votes pour « Jadot » ou « Roussel », c’est avant tout parce que tu ne peux pas, en ton âme et conscience, voter Mélenchon.

Je vais donc le dire autrement, pour que ce soit le plus clair possible : si le candidat qui portait l’alternative à Mélenchon à gauche était une chèvre, tu vanterais la lucidité d’esprit et la vision d’ensemble de ce fier animal. Le vote Jadot, le vote Roussel, tu le sais, mon cher ami, c’est avant tout un vote de rejet de Jean-Luc Mélenchon. Et c’est très différent d’un vote de conviction.

Ton vote est donc un vote de rejet personnel. Mais je vais même aller plus loin, camarade. Ton vote est un vote de classe.

Car la raison pour laquelle tu ne veux pas voter pour Mélenchon n’a rien à voir avec les convictions politiques dont tu te pares, ou le fruit d’un raisonnement logique qui t’amènerait malgré toi à voter pour un autre, par « élimination », car ce dernier, au moins, n’aurait pas franchi le Rubicon, ici une « ligne rouge » sur les médias, la police, l'international ou la justice, là celle d’une « vérité scientifique », sur le nucléaire, la vaccination ou l’agriculture. Enfin, la raison pour laquelle tu ne peux pas voter Mélenchon n’est pas non plus liée à son caractère supposément autoritaire.

Non, mon ami. Car quand bien même celles-ci seraient effectivement réelles, ces raisons ne suffisent pas, et très loin de là, à justifier de ne pas voter pour Mélenchon dans les circonstances actuelles.

La raison de ton rejet, bien qu’elle se nourrisse de ces raisons secondaires, est en fait bien plus simple, bien plus viscérale, et de ce fait malheureusement, bien plus difficile à outrepasser pour toi que toutes les raisons mentionnées ci-dessus. Camarade, la raison pour laquelle tu ne veux pas voter pour Mélenchon est bien plus humaine et terrible : c’est parce qu’il te fait peur.

Pour être plus précis, Mélenchon te fait te sentir dans un état de dissonance, de gêne, de colère et de crainte mêlée, une forme de repoussoir cognitif, qui déclenche chez toi un état d’aversion tel qu’il t’es mentalement impossible de le surmonter. Baigné depuis longtemps dans la culture politique de salon, on t’a averti dès ton plus jeune âge de te méfier des joueurs de flûte politique, qui t’amènent doucement, mais sûrement, vers la caution d’un système autoritaire et violent sous couvert de défense « du peuple », et tous ces signaux sont en alerte quand le nom de Mélenchon résonne. Le populisme te fait peur. La rhétorique directe, radicale, sans concession de la France insoumise t’effraie. L’absolutisme de certains de ses militants te terrifie. L’idée même de glisser un bulletin avec son nom dans la sacralité solennelle d’une urne électorale te fait frémir d’angoisse et de dégout. À chaque fois que tu vois son visage, que tu entends sa voix, que tu lis son nom dans un article, surgissent immédiatement dans ton esprit les 4 ou 5 expériences effrayantes qui, à tes yeux, le disqualifient sur le champ du camp des votes raisonnables potentiels.

Peu importe à tes yeux les explications, souvent longues et parfois alambiquées de ses soutiens sur des sujets essentiels pour toi. Peu importe les contributions des dizaines de militants, de représentants d’associations, de délégués syndicaux à son programme. Peu importe les tribunes de centaines, voire de milliers d’universitaires, d’intellectuels, ou d’artistes qui appellent à voter pour lui sans pour autant lui accorder un blanc sein. Peu importe la dynamique électorale, peu importe que le programme soit le plus salué et valorisé par les ONG de défense du climat, de sauvegarde de l’hôpital, pour une fiscalité plus juste, ou pour une agriculture plus saine. Peu importe l’engagement pour une 6e République qui le priverait mécaniquement du pouvoir présidentiel, peu importe le parlement de l’Union populaire, peu importe le vote des jeunes, peu importe la contribution de personnes aussi éminentes que François Ruffin (pour lequel, bien évidemment, tu aurais voté), peu importe ! Peu importe ! … peu importe…

Rien ne te fera bouger de cette ligne. Rien ne te rassurera. Tu ne voteras pas Mélenchon. Tu ne voteras pas pour quelqu’un qui te fait peur. Point final.

Et tu sais quoi, mon ami ? Je te comprends.

Je te comprends, car c’est normal que tu aies peur. Tu es, comme nous tous, dans un tunnel de réalité sociologique, dont les murs sont d’infranchissables limites du « raisonnable ». Ces limites « raisonnable », en politique, ont pour toi une signification. Elles s’appellent « démocratie », « paix », « non-violence », ou encore « liberté ». Sur les murs de ton tunnel, les mots « populisme », « complotisme », « dérive idéologique », « complaisance avec les dictatures » ne sont pas simplement écrits. Ils sont gravés profondément, avec un gigantesque panneau « DANGER : NE PAS S’AVENTURER », apparaissant en lettres rouges dès qu’un méandre y menant semble s’y profiler entre deux alcôves.

Ton tunnel, je ne le connais que trop bien, parce que je le partage. Comme moi, tu écoutes France Inter, tu lis Le Monde, Libération ou Médiapart. Tu suis parfois le JT de 20h de France 2, ou les flashs de France Info. Comme moi, tu mets un point d’honneur à ne pas t’abstenir, car voter est un devoir civique. Comme moi, tu vois avec effarement le monde se déliter, tant politiquement, socialement que climatiquement, et comme moi, tu te demandes inlassablement « que faire ? ». Comme moi, tu es réduit à l’impuissance par une sorte de désemparement face à la bêtise humaine, face à l’avidité de pouvoir et d’argent des puissants qui nous emporteront avec eux dans leur tombe planétaire, face au cynisme et aux dérives complotistes, sectaires et xénophobes de certains de nos concitoyens. Tu as peur. Tu aimerais que les gens comprennent enfin, qu’ils cessent de se battre pour des futilités, qu’ils combattent leurs instincts et réalisent enfin que nous formons, toutes et tous et avec la nature, un écosystème fragile qu’il nous faut à tout prix préserver. Mais plus que tout, tu souhaites de tout ton cœur que cette transition se fasse sans heurt, sans confrontation physique, sans révolution sanglante… bref, sans violence.

En un mot comme en cent, mon ami, comme moi, tu es un bourgeois. Un petit bourgeois, probablement, mais un bourgeois quand même. Sache qu'il n'y a pas une once de mépris dans le constat et les mots que j'utilise : je me définis moi-même ainsi. Or, quand le bourgeois a peur, quand il est désespéré face à une situation de dilemme qui lui échappe comme c’est le cas aujourd’hui, il se réfugie irrémédiablement dans un univers cognitif que ses conditions matérielles et culturelles d’existence lui permettent d’atteindre. Un confort mental qui va le protéger à coup sûr de la dissonance cognitive insupportable que représente l’éventualité de voter pour un individu qui l’effraie : la justification d’un acte répréhensible du fait d’un intérêt ou d’un principe supérieur.

Et comme tout bourgeois inconscient du luxe que t’offrent tes conditions d’existence, tu ne fais pas exception à la règle. Oui, ton vote entraînera mécaniquement des conséquences désastreuses pour une grande part de la population, celle-là même que tu souhaites de tout ton cœur défendre : les précaires, les migrants, les discriminés, les laissés-pour-compte. Mais à tes yeux de bourgeois, c’est un mal pour un bien. Malheureusement pour eux, il y a des lignes qu’il ne faut pas franchir, quelles que soient les circonstances. Mieux vaut sauver ta conscience que de prendre le risque de voter pour l’effrayant Mr Mélenchon.

Je ne vais pas te faire la morale, camarade. Je sais que tu connais déjà les conséquences dramatiques qu’entraînera mécaniquement ton vote.

Mais je t’alerte ici sur le fait que ton esprit ne pouvant pas se résoudre à participer consciemment à cette morbide entreprise, il lui faut te trouver un intérêt supérieur qui justifiera à tes yeux de ne pas changer ton vote. Une astuce mentale pour pouvoir, comme en cas de 2e tour face à l’extrême droite, aller l’esprit serein et les mains propres, acter de ton vote la destruction méticuleuse de notre société, pour ne pas dire de notre planète. Et heureusement pour toi, les médias que tu suis se chargent depuis de nombreuses années déjà, de soulager ta conscience de petit bourgeois. Dans un biais de confirmation perpétuel, doctement distillé par les algorithmes des réseaux sociaux, les courses au buzz des chaînes audiovisuelles et les coups d’éclat des chroniqueurs de salon, chaque geste, chaque sortie, chaque mot « déraisonnable » de Mélenchon a été méticuleusement sélectionné et retenu par ton cerveau pour te confirmer en permanence la pertinence de ton choix « rationnel » : celui de ne pas, de ne jamais, lui accorder ton vote en conscience, peu importe les convictions politiques qu’il porte. Et malgré toute l’estime que tu portes à ton esprit d’analyse politique si fin, force est de constaté que ce travail de sape a fonctionné. Mélenchon pourrait être d’accord avec tes convictions à 99,99 %, que tu continuerais doctement à répéter, inlassablement, « Poutine, démocratie, union de la gauche, complotisme, populisme, coup de colère, autoritaire, etc. »

Tu en veux la preuve ? La voici, et tu me diras si j’ai tort.

Je prends le pari que pour toi, cher ami, le pire des scénarios, cognitivement parlant, n’est pas un deuxième tour Macron-Le Pen, ou même un Mélenchon-Le Pen. Car dans ces deux cas, ton noble sacrifice pour lutter contre la menace fasciste te permettra, toute vertu et moralité préservées, d’aller voter en te bouchant le nez indistinctement pour l’un ou l’autre des adversaires de la bête. Tu redeviendras, dans un soulagement mental salvateur, le chevalier blanc du vote barrage, défenseur de la démocratie. En cas de duel Macron-Le Pen, tu pourras même te délecter de culpabiliser à ton tour les indécis ou les abstentionnistes, vierge que tu seras de tout reproche, grâce à ta pirouette de principe « le barrage, c’est au deuxième tour, pas au premier ». Principe que tu auras toi-même édicté, dans le seul but de te constituer par anticipation, et à nouveau en bon bourgeois, une porte de sortie morale et digne de ton esprit si supérieur.  

Non, avoue-le : le pire des scénarios pour ta santé mentale est celui d’un deuxième tour Mélenchon-Macron. Car c’est celui-là qui te mettra dans un dilemme politico-émotionnel tel qu’aucune des solutions ne te paraîtront ni attrayantes, ni rassurantes. Et c’est là, mon ami, que suant à grosses gouttes et le cœur au bord des lèvres, tu iras voter, comme un vulgaire prolo, pour le candidat qui te repoussera le moins, sans le confort mental de te dire que tu surmontes courageusement ton dégout pour une cause bien plus noble, comme la lutte du bien contre le mal, ou la défense de la paix dans le monde.

Et pour te dire à quel point ton vote est bourgeois, pour te dire à quel point la peur que t’inspire Mélenchon est maladive, irrationnelle et profondément ancrée : tu hésiteras.

Entre un programme proche à 95 % du tien, porteur d’espoir et de changement, et un programme réactionnaire, ultralibéral et autoritaire, éloigné à 95 % du tien… tu hésiteras encore. Tu chercheras désespérément une solution mentale à un problème qui en a pourtant une évidente : tu ne votes pas, malgré tes dénégations, par conviction. Tu votes selon ce que t’indique ton tunnel de réalité inconscient, ou autrement dit, ta classe sociale. Et en cas de 2d tour Mélenchon-Macron, ta classe sociale de petit bourgeois biberonné à la « démocratie libérale » et aux médias mainstream te hurlera, à nouveau, de ne pas voter pour Mélenchon, car il représente un danger pour la démocratie.

Ton aversion pour Mélenchon sera-t-elle plus importante que celle que tu portes à Macron ? Pourras-tu outrepasser ce conditionnement anti-Mélenchon et voter, cette fois-ci, pour tes convictions ? Tu ne veux pas répondre à cette question. Tu ne veux pas savoir. Tu feras donc tout pour que cela n’arrive pas. Tu préfères, et c’est bien normal, conserver une image de toi bien propre, vierge de toute caution morale ou intellectuelle pour un personnage qui te révulse. Ta conscience rassurée vaut bien qu’on joue le deuxième round de 2017, où tu avais probablement voté Hamon, ou Macron en pariant sur sa jambe gauche. 5 ans après, ça sera Jadot, ou Roussel. Ou Dieu nous en préserve, Hidalgo. Mais peu importe. L’important, c’est que ça ne soit pas Mélenchon.

La vérité, camarade, c’est que c’est ta peur de bourgeois qui guide ta main. Pas tes convictions politiques réelles. Car sinon, tu ferais comme moi, qui ai conscience de ma condition sociale supérieure et qui tente, autant que possible, de lutter contre les idées consonantes qui tentent de tapisser mon tunnel. Tu acterais d’un socle programmatique, et tu soutiendrais stratégiquement le candidat le mieux placé, ravalant ta fierté, et militant sans relâche pour que celui-ci applique véritablement son programme. Et ça, ça serait un vote de conviction politique. Mais tu ne le feras pas. Et je n’exigerai pas de toi que tu le fasses. Je sais à quel point c’est dur de lutter contre cette peur. Je sais à quel point c’est inconfortable et pénible de voter à l’encontre de son tunnel sociologique.

Je sais bien que tant que tu disposeras, tant politiquement que matériellement, du luxe cognitif d’une alternative « raisonnable » à ce vote Mélenchon qui t'apparaît comme contre-nature, tu la saisiras, quoiqu’il arrive, et peu importe les conséquences réelles qui en découleront. Mais n’aie pas d’illusion sur la trajectoire idéologique vers laquelle ce raisonnement t’emmène. Tu n’en sortiras jamais. Aujourd’hui, c’est Mélenchon. Demain, ce sera un autre. Car l’aversion que tu ressens envers lui, je te le garantis, n’est pas liée à sa personne, mais à sa représentation médiatique, ou autrement dit, à ce qu’il représente pour l’ordre en place, ordre dans lequel tu as ta place bien confortable. Cette aversion que tu ressens et que tu penses spécifique à Mélenchon, les bourgeois américains la ressentent envers Bernie Sanders, les bourgeois britanniques la ressentent envers Jeremy Corbyn, et la liste continue et continuera indéfiniment. La lutte politique pour l’égalité et la démocratie fait toujours peur au bourgeois, que ce soit par ses méthodes, par ses porte-paroles ou du fait de sa finalité idéologique. C’est ainsi. Et cette peur, cette aversion viscérale, c’est justement ce qui fait de ton vote, malgré toi, malgré toute ta bonne volonté, malgré tout ton engagement politique résolument à gauche et écologique, un vote de classe. Un vote bourgeois.

Car ce choix que tu fais, vois-tu, tu n’en payeras matériellement pas les conséquences. Tu es cadre ou profession libérale, retraité, CSP+, bref, sans être riche, tu es relativement aisé. Si Jupiter l’emporte, ce n’est donc pas toi qui trimeras, au chômage, en livraison ou au turbin jusqu’à 65 ans, voire qui en mourra avant de voir la couleur d’une pension de retraite. Soutenu par tes parents, par un travail rémunérateur, par de longues études et par un solide bagage relationnel et culturel, ce n’est pas toi qui te verras infliger les humiliantes 15 à 20 heures de TIG pour avoir l’aumône d’un malheureux RSA. Gagnant suffisamment ta vie pour mettre tes enfants en école privée, tes chers chérubins n’auront pas à subir la casse de l’école publique. Vivant dans une banlieue ou un quartier urbain en pleine gentrification, ce n’est pas toi qui payeras la dégradation des logements sociaux. Probablement propriétaire, tu bénéficieras d’ailleurs de la belle plus-value consécutive au surachat immobilier de la classe des ultrariches multipropriétaires qui fait bondir les prix du m² dans toutes les grandes villes que tu habites. Peu importe que l’agriculture biologique ne se développe pas suffisamment pour nourrir toute la population : toi, tu as suffisamment d’argent pour t’en nourrir quotidiennement.

Je pourrais continuer ainsi les exemples à perte de vue, que ce soit sur les discriminations, l’accès à la formation, les violences policières, la culture, les soins, l’héritage, l’autonomie, la vieillesse, le travail, et tant d’autres sujets encore, mais je ne le ferai pas. Tu as bien compris mon propos : tu ne subiras pas, ou peu, les conséquences de ton vote « par conviction ». Ce sont les autres, ce qui ne sont pas de notre classe sociale, pas de notre religion, pas de notre origine, qui en paieront les conséquences.   

La noblesse de ton geste, de ce point de vue, apparaît donc bien peu glorieuse.

Malgré toutes les conséquences directes que ton vote aura sur des millions de personnes en grandes difficultés, ton esprit de bourgeois trouvera toujours une justification pour ne pas voter pour les personnes qui luttent radicalement. Par une ligne rouge, un principe, une grande envolée sur l’Europe de la paix, le futur de l’humanité, la démocratie menacée ou tout autre enjeu si grand, si juste, si supérieur aux basses considérations, qu’il te dépasse, qu’il nous dépasse tous.

Mais nous savons, toi et moi, que cette justification est un leurre. Que celle-ci n’existe que pour te dédouaner moralement d’une quelconque responsabilité, même mineure, même secondaire, dans la boucherie sociale et politique qui va irrémédiablement découler de ton choix. Parce que tu sais que ce quinquennat sera une boucherie. Dans un sens ou dans l’autre. Et que mathématiquement, en ne votant pas Mélenchon, tu participes, que tu le veuilles ou non, que tu l’admettes ou non, à la faire advenir.

Nous n’avons plus l’excuse de l’ignorance de ce que Macron va faire pendant 5 ans. Cette fois-ci, nous aurons vraiment le choix entre la peste et le choléra, choix que tu auras participé, bien malgré toi, je te le concède volontiers, à mettre en place.

Et si je semble si dur avec toi, mon ami, c’est parce que je sais qu’au moment fatidique, tu exigeras que tout le monde fasse barrage à la peste, en faisant semblant d’ignorer que tu es immunisé au choléra, alors le reste du monde ne l’est pas.

Alors voilà.

« Ne pas choisir, c’est encore choisir » disait Sartre. Je sais que ça te fait mal de te retrouver dans cette situation, mais il va falloir que tu « non-choisisses ».

Tu peux encore lutter contre ta peur et ton aversion bourgeoise, et faire la différence pour cette élection. Pas pour toi, mais pour tous les gens qui en ont besoin. Personne n’exige de toi que tu y ailles avec tambour et trompette. Tu peux même mentir à tes proches sur tes intentions, prendre un antihistaminique le jour du vote et serrer les dents dans l’isoloir, si cela te rend la chose plus facile. Tu peux même me faire porter la responsabilité morale en cas de dérive totalitaire le moment venu. Je la prendrai.

Tu peux également balayer ces mots, essayer de te mentir une fois de plus sur les vraies raisons sociologiques et médiatiques qui te poussent à ne pas voter Mélenchon, tenter de renvoyer le problème aux législatives, aux Européennes parce que c’est « le bon échelon », voire dans 5 ans à la prochaine présidentielle. Tu pourras ainsi tenter d’assurer les 5 % de ton champion afin d’obtenir piteusement le remboursement de ses frais de campagnes. Cela ne changera rien au monde, mais cela te rassurera probablement dans ta bonne conscience, c’est peut-être cela que tu souhaites, au fond de toi.

Tu peux enfin assumer que ce n’est pas le programme qui motive ton vote, mais ton idéologie, ta vision du monde et ta sociologie bourgeoise. Auquel cas, je t’invite à aller voter Macron dès maintenant, et d’arrêter de te prétendre progressiste, écologiste, ou de gauche.

Mais je t’en prie, camarade bourgeois de gauche comme moi, quoi que tu décides, cesse une bonne fois pour toutes de nous expliquer que tu vas voter Jadot, Roussel, ou Hidalgo « par conviction ».

Soit tu te mens à toi-même, soit tu nous mens à nous. Et dans les deux cas, cela devient gênant.

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