Wonderland : la merveilleuse illustration de la fracture sociale à Paris

Le festival Wonderland a ouvert ses portes au cœur du quartier de Lagny, dans le sud du 20ème arrondissement de Paris. Mais outre le fait qu'il ne semble pas coller avec le caractère populaire du quartier, celui-ci s'est invité sans prévenir et sans impliquer les habitants. L’illustration parfaite du gouffre social qui sépare la petite bourgeoisie de gauche et les catégories populaires.

A chacun son Wonderland ? Composition personnelle (à gauche, illustration de Dawn Hudson, "Vintage Alice in Wonderland" - à droite, affiche de l'événement Wonderland - We Love Green) © Alexandre Deloménie A chacun son Wonderland ? Composition personnelle (à gauche, illustration de Dawn Hudson, "Vintage Alice in Wonderland" - à droite, affiche de l'événement Wonderland - We Love Green) © Alexandre Deloménie

« Il paraît qu’il n’y avait qu’un seul candidat pour l’appel à projet de la SNCF… de toute façon, ils ont décidé ça dans leur coin, en petit comité, c’est sûr ». Cet amer constat, c’est Benoît[1], résident de l’un des immeubles jouxtant la petite ceinture dans le sud du 20ème arrondissement de Paris, qui le livre. Attablé autour d’une bière dans l’un des bars du quartier avec d’autres habitants de sa résidence, il fait le point sur le « sujet Wonderland », présent sur toutes les bouches depuis la fin du mois de mai.

« Du coup, on a quoi comme recours possible ? » lance l’une des participantes de la réunion. « Pas grand-chose » répond en soupirant Pierre, un autre riverain dont les fenêtres donnent directement sur les anciennes voies ferrées. « On va mettre des détecteurs de bruit sur nos balcons, et jouer la carte de la nuisance sonore avec constat d’huissier ; mais honnêtement, le temps que la procédure arrive à terme, Wonderland sera terminé. »

 

Le festival Wonderland, c’est l’événement estival de la Porte de Vincennes qui cristallise toutes les tensions. Tiers-lieu éphémère de 6000 m² en plein air monté sur un terrain de la SNCF Immobilier, le festival a ouvert ses portes le 9 juin dernier, et durera jusqu’à début octobre. Le programme promet concerts immersifs, conférences-débats, projection de courts métrages, mais aussi skate-park, cours de yoga, terrain de basket et de pétanque, le tout évidemment accompagné des indispensables débits de boissons et terrasses en plein air.

Une bonne occasion de respirer et de se divertir après un an de pandémie pour les uns, nuisance insupportable pendant des mois pour les autres, le festival ne fait pas que des heureux, c’est le moins que l’on puisse dire.

 

Mais au-delà des inévitables débats sur les nuisances inhérentes à ce type d’événements en milieu urbain, c’est bien une question politique qui s’invite dans le conflit : comment un festival d’une telle ampleur a pu s’installer en pleine zone résidentielle populaire, en l’absence totale d’implication, ou même d’une simple consultation des habitants du quartier, dans un arrondissement historiquement à gauche dont la mairie revendique en toute circonstances les bienfaits de la démocratie participative ?

Récit d’un événement estival parisien, symbole de la fracture sociale, écologique et démocratique qui déchire aujourd’hui la capitale... et la gauche française.

 

Festival surprise…

C’est par le vacarme des travaux d’aménagement, au bruit matinal des pelleteuses, visseuses et autres marteaux piqueurs que les habitants ont assisté, médusés, à l’aménagement de « la dalle », cet espace en friche longeant la petite ceinture dans l’extrême sud du 20ème. Un espace dont le calme et la végétation chaotique étaient jusqu’alors particulièrement appréciés des riverains. Nous sommes à la fin du mois de mai.

 

Demarrage des travaux sur la dalle de la SNCF Immo fin mai © Association Riverains Petite Ceinture Plaine-Lagny-Charonne Demarrage des travaux sur la dalle de la SNCF Immo fin mai © Association Riverains Petite Ceinture Plaine-Lagny-Charonne

Passé le premier moment de stupéfaction, des habitants interpellent par mail le maire du 20ème arrondissement, Éric Pliez, nouvellement élu sur la liste « Paris en commun » (Majorité PS-PCF-EELV). Plateforme logistique de distribution de colis ? Aménagement d’un entrepôt ? Les habitants des immeubles du Cours de Vincennes, du Boulevard Davout, des rues de Lagny ou des Grands Champs exigent des réponses. Il faut dire que certains d’entre eux ont toujours en tête le souvenir cuisant de l’installation à cet endroit par la SCNF d’un dépôt bus « temporaire », bruyant et polluant, qui s’était finalement maintenu de 2009 à 2014.

La réponse du maire, par mail, va mettre le feu aux poudres. Il y explique qu’effectivement, la société We Love Green, qui organise des festivals électro partout en France, a gagné un peu plus tôt cette année un appel d’offre de la SCNF Immo. Ceux-ci ont donc lancé des travaux d’aménagement pour organiser un événement festif et culturel temporaire : Wonderland. Celui-ci ouvrira ses portes le 9 juin et durera tout l’été, pour finalement se clôturer le 3 octobre, juste après la Nuit Blanche 2021.

Selon l’élu, la mairie du 20ème n’est pas impliquée dans l’aménagement de ce tiers-lieu, mais assure que « les organisateurs [leur] ont fait part de leur souhait de rencontrer très rapidement les voisins ». Une provocation pour les riverains : nous sommes alors 26 mai, soit à peine deux semaines avant l’ouverture du festival, dont ils n’ont toujours ni le programme, ni les horaires.

Le coup est particulièrement dur à encaisser pour les habitants des HLM du boulevard Davout. Plusieurs immeubles de Paris Habitat ne sont effectivement qu’à quelques mètres de la dalle. Et c’est donc devant leurs fenêtres que se montent, dès 7 heures du matin, les bâtiments éphémères du festival, dans un bruit de chantier assourdissant.

Quelques panneaux d’informations aux couleurs de l’événement essaiment alors un peu partout dans le quartier, indiquant notamment qu’une réunion publique d’échange avec les habitants du quartier est prévue le 3 juin. Mais pour les riverains, la ficelle prétendument inclusive est un peu grosse, et arrive surtout trop tard : le tiers-lieu est supposé ouvrir ses portes 7 jours plus tard, et les habitants se sentent mis devant le fait accompli.

« Ce n’était pas une réunion publique, c’était un pugilat verbal, raconte Pierre, qui a assisté à la scène. Les gens criaient sur les organisateurs, qui semblaient tomber des nues ; ils croyaient sincèrement que ce festival serait bien accueilli par les résidents, après 1 an de pandémie. » Selon plusieurs témoins, la colère de certains habitants est en effet dantesque, et la réunion n’avance pas. Les tensions sont vives, face un responsable de la SNCF Immo un peu décontenancé qui se mure progressivement dans le silence et une porte-parole du festival qui insiste sur le fait que « cet événement culturel sera très bénéfique pour le quartier ». La réunion se conclut sans dénouement particulier pour les habitants, qui décident de ne pas en rester là. Ils se constituent en association de riverains[2], lancent une pétition sur le site change.org pour transformer la « dalle » en espace vert permanent[3], et se mettent à consulter des avocats.

Ils promettent de continuer la protestation par voie légale. Mais pour eux, il n’y a plus rien à attendre de la mairie du 20ème : sur l’affiche officielle de Wonderland dévoilée le 8 juin, soit la veille de l’ouverture, le logo de celle-ci est dorénavant bien visible comme partenaire de l’événement.

Affiche officielle de Wonderland révélée le 8 juin, avec la logo de la Mairie du 20ème © Wonderland - We Love Green Affiche officielle de Wonderland révélée le 8 juin, avec la logo de la Mairie du 20ème © Wonderland - We Love Green

Bienvenue à « Boboland »

C’est donc dans cette ambiance de quartier électrique que le festival ouvre ses portes le 9 juin. Dès les premiers jours du festival, on comprend plus ou moins que le programme sera révélé au fur et à mesure des semaines, principalement via les réseaux sociaux[4].

Sur le site web wonderland.paris, les dates de l’événement y sont laconiques, avec un simple « juin à septembre 2021 ». Quant au slogan du festival, il résume bien le flou qui règne autour de l’événement : « goûter, bouger, s'engager, ressentir, 6 000 m2 de tiers-lieu en plein air à Paris pour s'oxygéner le corps et l'esprit ».

Mais malgré cette communication pour le moins moderne, il faut admettre que l’ouverture du festival est une réussite de par son affluence. Plusieurs médias prisés des jeunes urbains avaient relayé l’information les jours précédant l’ouverture, comme le Bonbon, Sortir à Paris ou Time-out, sans aborder la question du voisinage. « Mon petit 20ème », un média local en ligne, a également couvert l’événement, mais en donnant aussi la parole à certains habitants excédés[5].

 

Wonderland a donc rapidement trouvé son public. Mais, et on le constate de manière frappante dès l’entrée du tiers-lieu en observant l’interminable file d’attente, ce n’est pas n’importe quel public : trentenaires ou quadragénaires dynamiques, vraisemblablement CSP+, habillés de petits polos ou tee-shirt colorés avec short ou jean pour les messieurs, robes d’été à fleurs ou à motif pour les dames, trottinette, casque et protections pour que les enfants profitent en toute sécurité du skate-park.

 Au menu des différentes buvettes, montées dans des conteneurs de récupération et customisés aux couleurs du festival, on trouve bières et vins naturels (avec consigne pour les gobelets), eau gazeuse aromatisée et alcoolisée « Spiked Snow Melt » en canette (de la neige fondue venue tout droit des Rocheuses, selon le marketing de la marque),  pizza et plats exotiques servis dans des boites ou des assiettes en carton.

L'allée du festival © Wonderland - We Love Green L'allée du festival © Wonderland - We Love Green

Les terrasses des buvettes du festival. © Wonderland - We Love Green Les terrasses des buvettes du festival. © Wonderland - We Love Green

Assise à l’une des tables en libre accès, une jeune femme s’agace un peu devant le manque de diversité du public et la ligne prétendument « écolo » du festival. « En fait, ils ont réutilisé comme bâtiments les conteneurs qui ont servi à acheminer tout ce qu’ils vendent » ironise-t-elle. ». « Ce n’est pas Wonderland, à ce stade, c’est Boboland ». Comme pour saluer le trait d’humour, une ovation s’élève du chapiteau principal du festival, tout au bout de la dalle. Nous sommes le 12 juin, et le meeting de campagne pour les régionales d’Europe Ecologie les Verts et du mouvement Génération-s, avec Julien Bayou et Benoît Hamon en invités de marque, vient de commencer.

 

L'Agora accueillant le meeting d'EELV, le long de la petite ceinture © Alexandre Deloménie L'Agora accueillant le meeting d'EELV, le long de la petite ceinture © Alexandre Deloménie

 Tout ce beau monde passe ainsi, il faut bien l’admettre, un agréable samedi après-midi ensoleillé. La grille séparant les festivaliers de la petite ceinture leur permet d’apprécier le calme et l’ambiance si particulière de l’ancienne voie ferrée en friche, justement prisée des flâneurs du quartier qui en connaissent les entrées secrètes pour une petite excursion illégale grisante.

 A Wonderland, les enfants courent en riant, tout le monde sourit, l’ambiance est bonne. La pinte de bière, à partir de 7 euros, est rafraichissante. La pizza, entre 11 et 13 euros, pas mauvaise.

Sans les panneaux disposés ça et là incitant le public à maintenir le volume sonore au minimum pour des questions de bon voisinage, on en oublierait presque que les fenêtres des logements sociaux du boulevard Davout ne sont qu’à quelques mètres des terrasses de bois.

Mais les riverains, eux, n’ont pas l’intention de se faire oublier. Pour eux, pas question de laisser le festival se dérouler sans exprimer leur mécontentement.

 

Un des panneaux pour inviter les festivaliers à faire moins de bruit © Alexandre Deloménie Un des panneaux pour inviter les festivaliers à faire moins de bruit © Alexandre Deloménie

Les résidences et habitations donnant directement sur le festival. © Alexandre Deloménie Les résidences et habitations donnant directement sur le festival. © Alexandre Deloménie

Petite bourgeoisie et mépris de classe

 A certaines heures, des bruits de casseroles et de bouteilles en verre frappées s’élèvent des immeubles, faisant enfin lever les yeux des festivaliers vers les dizaines de fenêtres parfaitement visibles depuis les terrasses. Par ce relatif vacarme, les riverains tiennent à rappeler que ce festival ne se déroule pas au milieu d’un bois ou d’un champs, mais d’une zone résidentielle.

Face au mécontentement de ces habitants de HLM, au beau milieu d’un quartier populaire que la gentrification commence à grignoter, les réactions goguenardes, voire méprisantes, fusent alors chez les festivaliers.

 « Regarde la vielle, elle est trop drôle à s’agiter » pointe une jeune femme en ricanant. « On est samedi après-midi, et ils n’ont rien de mieux à faire… » juge un deuxième festivalier. Enfin, les inénarrables « si on veut du calme, on n’habite pas Paris, on part vivre à la campagne », « Paris est une fête ! » et autre « Ils se fatigueront avant nous ! » viennent compléter le concert de réactions des clients de « Boboland ».

 

On assiste ainsi, quelque peu mal à l’aise, à la parfaite illustration de ce que François Bégaudeau a théorisé sous le terme de « petite bourgeoisie cool » dans son ouvrage « Histoire de ta bêtise », paru en 2019. Et c’est vrai qu’en regardant l’évènement et son public à travers ce prisme, le festival Wonderland apparaît comme une caricature complète de cette « petite bourgeoisie cool ».

 Cette petite bourgeoisie, c’est celle qui, écolo, urbaine, plus ou moins de gauche mais aux revenus confortables, a fait des études et se sent du « bon » côté de l’histoire. D’ailleurs, contrairement à sa grande sœur, cette petite bourgeoisie se réclame volontiers progressiste, ouverte et diverse. Connectée et active sur les réseaux sociaux, résolument pour la démocratie et la paix dans le monde, elle lutte également contre le réchauffement climatique à travers des petits gestes du quotidien.

Elle achète bio, recycle ses emballages et a investi dans un vélo électrique en profitant des aides de la Ville ou de la Région. Elle milite pour un grand plan européen « parce que c’est le bon échelon de décision». Elle a le cœur à gauche, puisqu’elle vote EELV, PCF, PS ou parfois LREM en se persuadant qu’il reste une « jambe gauche » à cette formation, en se désolant d’ailleurs de l’abstention ou du vote « populiste » des classes populaires… qu’elle ne fréquente jamais, au demeurant.

 

Et plus on regarde ce festival, plus la fracture apparaît. De la communication sur les réseaux sociaux, à son public CSP+, en passant ses tarifs, ses conférences proposées, ses invités politiques, et parachevé par son absence totale d’inclusion des habitants du quartier qu’il investit bruyamment et sans préavis, tout dans cet événement transpire le mépris de classe. Un mépris très certainement inconscient, certes. Mais un mépris quand même.

Car ces festivaliers goguenards, qui ne s’interrogent pas une seconde sur la nuisance qu’ils imposent unilatéralement à ces habitants, oublient bien vite que tout le monde ne peut pas se payer une pinte à 7 euros, avec ou sans consigne. Ils oublient que tout le monde n’a pas les moyens « d’aller vivre à la campagne si la ville les gène », comme l’ont documenté de nombreux rapports sur la mobilité sociale. Tous « ouverts et inclusifs » qu’ils soient, ils oublient également que tout le monde n’a pas forcément envie de « profiter de son samedi après-midi » à la manière des jeunes cadres parisiens, et qu’apprécier le calme de son foyer, surtout quand on a un certain âge, ou un travail éprouvant physiquement, peut être une occupation tout à fait légitime de son week-end.

 Jusque dans leur physique, la fracture entre la population des festivaliers et les habitants du quartier est évidente. Les premiers ont les visages apaisés, peu ou pas de rides, ou alors, celles du bonheur. Des visages de personnes peu soucieuses de leur conditions matérielles d’existence, qui pratiquent une activité sportive, officient dans un bureau plutôt que sur des chantiers ou des usines, et mangent leurs 5 fruits et légumes par jour, probablement bio et de saison.

 

En face, dans une diversité de propriétaires et de locataires de logements sociaux, des « gueules »[6] parfois usées, souvent soucieuses. Celles de ceux qui comptent chaque euro en essayant d’éviter de prendre un crédit à la consommation. Les mines de ceux qui ont peur que leurs enfants tournent mal, ou ne trouvent jamais de travail. Les yeux fatigués de retraités ayant travaillé toute leur vie à moins de deux fois le SMIC, d’ouvriers du bâtiment ou de femmes de ménages qui se lèvent aux aurores, des yeux parfois usés par la cigarette et la bière qu’ils boivent au troquet du coin, dont ils ne connaissent ni la provenance ni le nombre de calories.

Ces habitants, s’ils ne se manifestaient pas au bruit des casseroles, les festivaliers ne les verraient de toute façon jamais. L’accès à Wonderland se fait par le Cours de Vincennes, directement accessible en tram ou en métro. Le public peut y accéder sans avoir à passer par le Boulevard Davout où se trouvent les affiches des voisins en colère, et où des jeunes en survêtement zizaguent entre les tables des bars à chicha et les vendeurs de cigarettes à la sauvette, sur des vélib’ « empruntés ». Dans le quartier, la pizza est entre 5 et 10 €, boisson comprise, et le prix de la pinte de bière commence à 3,50 €.  

Les petits bourgeois, eux, venus probablement de tout Paris en transport ou en vélo font la queue, docilement, le long du Cours de Vincennes, et entrent dans Wonderland sans jamais voir l’autre file d’attente, bien moins ordonnée, bien moins bien habillée, et disons-le, bien moins blanche, qui s’étale chaque jour une rue plus loin, devant l’antenne locale de la Caisse primaire d’assurance maladie. Pour atteindre le festival, le public emprunte d’ailleurs une rampe d’accès qui enjambe la rue de Lagny dans laquelle se trouve la CPAM. Les bobo-écolo-urbains-CPS+ marchent littéralement au-dessus des classes populaires, sans jamais les voir. Illustration parfaite du caractère hors-sol et insouciant de Wonderland.

 

CPAM de la rue de Lagny, enjambée par la rampe d'accès à Wonderland (dont on peut voir l'entrée en haut à droite) © Alexandre Deloménie CPAM de la rue de Lagny, enjambée par la rampe d'accès à Wonderland (dont on peut voir l'entrée en haut à droite) © Alexandre Deloménie

Pour Pierre, ce festival est la parfaite illustration de ce qu’il pense de cette gauche « bourgeoise » qu’il exècre. « Ce festival supposément ouvert et écolo, c’est l’hypocrisie la plus totale. Les Hamon, Bayou, Hidalgo et tous les autres, ils se font les héros de la démocratie participative, de l’écologie, de la transparence et du vivre ensemble. Mais on voit bien avec ce projet que c’est surtout quand ça les arrange ! »

Les riverains égrainent les contradictions : Wonderland, c’est la démocratie, mais sans consulter les citoyens et en les mettant devant le fait accompli. C’est l’écologie, mais en bétonnant une friche dont les habitants demandent depuis des années à ce qu’on la transforme en espace vert. C’est le vivre ensemble, mais en imposant pendant 4 mois un événement bruyant ne correspondant ni aux moyens, ni à l’ambiance, et ni aux attentes de la population locale. C’est la transparence, mais celle d’un événement dont on ne connait ni le programme, ni les horaires, ni les conditions d’attribution du projet.

Dernier exemple en date, preuve que ni les organisateurs, ni la mairie n’ont pris la mesure de l’animosité qui sépare désormais les riverains des festivaliers, l’annonce de la retransmission des matchs de l’Euro 2021 dans « la meilleure fun zone de Paris » -en partenariat avec Kombini-, a fini de convaincre les habitants les plus tolérants d’harceler la police à la moindre incartade sonore. « Les soirs de matchs, c’est 1000 personnes qui hurlent sous nos fenêtres. C’est tout simplement le calvaire » résume une riveraine.

 

Conclusion… temporaire ?

Le 22 juin, après 2 semaines d’ouverture, les organisateurs organisent finalement une deuxième réunion publique, en présence du maire du 20ème. Comme la première, celle-ci tourne rapidement à l’invective. Mais il faut dire que face à la communication déplorable de Wonderland, on ne peut que comprendre la colère des riverains.

Dès les premières minutes, le ton est donné : les organisateurs ont fait suffisamment d’efforts en n’ouvrant « que » jusqu’à 23 heures, en fermant l’espace sportif à 20h, et en atténuant la lumière des spots initialement dirigés vers les fenêtres des riverains. Ils ont également ajouté des panneaux informatifs invitant les festivaliers à sortir dans le calme, et des rideaux « antibruit » autour de l’agora. Pour les responsables de Wonderland, le sujet des nuisances semble donc clos. Une grossière erreur de jugement, mais ils peuvent compter sur un soutien de poids : Eric Pliez, le maire du 20ème lui-même.

Dès les premières huées et noms d’oiseaux venant de l’assistance, l’élu intervient immédiatement en faveur de Wonderland et fustige les habitants : « Je vous préviens, ça ne se passera pas comme ça ! tonne-t-il au micro. Les responsables de Wonderland prennent le temps de tenir cette réunion publique, merci de les laisser parler et de garder les échanges polis ». « Je ne dors pas depuis 2 semaines, je parlerai comme je veux ! » rétorque une voix dans l’assemblée.

 

Réunion publique du 22 juin 2021 dans l'Agora de Wonderland © Alexandre Deloménie Réunion publique du 22 juin 2021 dans l'Agora de Wonderland © Alexandre Deloménie

S’en suit une présentation ubuesque de la part de Wonderland, dont on peine à comprendre l’objectif en termes de communication. Chacune des interventions de sa responsable Marie Sabot, directrice associée et co-fondatrice de We Love Green[7], alterneront entre déni des nuisances, justification légales et demande de reconnaissance. Celles-ci sont immédiatement reçue avec colère et indignation de la part des habitants (voir encadré en fin d'article). Mais au-delà des nuisances de ce festival 2021 qu’ils savent désormais inévitable, l’inquiétude des riverains est surtout de voir ce type d’événement « culturel » se reproduire chaque année.

« Ça, je vous garantis que ça ne se reproduira pas », assure le responsable de la SNCF Immo présent sur place. « Nous sommes actuellement en discussion avec la SNCF pour que la mairie rachète cet espace, renchérit le maire du 20ème. Mais vous savez que cela prend du temps, et que l’objectif est de proposer une grande coulée verte sur toute la petite ceinture. »

Un habitant prend alors la parole : « Vous savez Mr le Maire, quand j’ai acheté mon logement il y a 36 ans, l’agent immobilier m’a assuré que je faisais une affaire en or, puisque j’aurai bientôt une promenade plantée sous mes fenêtres. 36 ans plus tard, j’attends toujours ! ». Réponse lunaire du maire : « Oui, enfin, vue l’augmentation du prix du m², vous avez tout de même fait une belle plus-value. Il y a des gens ici qui sont locataires, qui n’ont pas votre situation ». Nouvelle huée dans l’assemblée.

 

En guise de clôture, le maire assure que dans ce grand plan de coulée verte, les riverains pourront proposer des aménagements « s’ils s’intègrent bien dans le projet général ». Pour exemple de bonne collaboration sur un tiers-lieu de la petite ceinture du 20ème intégrant les initiatives citoyennes, Eric Pliez n’hésite pas à citer la Flèche d’Or, ou le bâtiment de la rue Florian. Des exemples osés, lorsque l’on sait que la première a été le théâtre d’un bras de fer de 3 ans avec les autorités, avec occupation illégale et confrontation avec les CRS, et que dans le deuxième cas, l’avis consultatif des habitants n’a pas été suivi par la SNCF Immo, qui a préféré choisir le projet de l’association Aurore plutôt que celui des Amis du 20ème, un collectif local de riverains. L’annonce est d’ailleurs accueillie froidement : l’arrondissement compte déjà un certain nombre d’associations locales et de jardins partagés pour ne pas avoir à justifier de « bien s’intégrer dans le projet général ».

 A l’issue de la réunion, la confiance est définitivement rompue entre les habitants du quartier et la mairie du 20ème. Ils l’assurent, ils suivront de très près la suite donnée à cette « dalle » et à ce projet de petite ceinture.  « De toute façon, s’ils remettent ça l’année prochaine, moi, je vends et je me casse » conclut Pierre. Les locataires des HLM du Boulevard Davout, eux, n’auront pas ce luxe.

 

 Alexandre Deloménie


Une communication… de première classe

En cette réunion publique du 22 juin 2021, face aux habitants excédés par 2 semaines de festival, c’est le tout premier point que Marie Sabot, co-fondatrice et directrice associée de We Love Green, souhaitait aborder. « La préfecture nous autorise à ouvrir de 8h à 2h du matin, nous faisons donc déjà des efforts en fermant à 23h, je vous prie de bien vouloir garder ça en tête ».

 Une introduction sous la forme d’une menace à peine voilée, qui va permettre à la porte-parole d’enchaîner quelques minutes plus tard sur… les nouveaux horaires de fermeture : 23h30 en semaine, et 00h30 les weekend, sachant ceux-ci pourront évoluer « selon les semaines et l’affluence ». Avec un aplomb surréaliste, elle précise toutefois que l’horaire de 00h30 doit s’entendre comme une fermeture au public, mais qu’elle compte sur la compréhension des habitants sur le fait que « comme pour tout bar ou restaurant, les équipes doivent rester sur place 30 minutes, voire une heure de plus pour ranger le matériel, et éventuellement se restaurer. »

 Imperturbable devant le tollé général suscité par l’annonce, elle poursuit : le camion récupérateur des déchets passera tous les jours entre 6h et 7h. Le festival restera fermé les lundi et mardi… sauf quand le tiers-lieu sera privatisé pour des séminaires d’entreprise. Quant aux plaintes des habitants concernant les nuisances sonores lors des retransmissions des matchs de football de l’Euro, leurs relevés sont formels : ils ne dépassent pas les seuils autorisés en « niveaux de son amplifiés ». Après les cris de contestations de l’assistance, les organisateurs confessent que c’est une mesure faite en sortie de sono. « Mais c’est le public qui hurle qui fait le plus de bruit » expliquent les habitants, furieux de cette entourloupe technique. « Oui, mais bon, on ne peut pas empêcher le public de crier non plus ! » se défend la responsable. « Non mais on peut peut-être éviter de mettre un chauffeur de salle qui leur demande de « faire du bruit » », répond un habitant. « Ce n’est pas vrai, on ne chauffe pas le public » conteste la responsable. Nouvelles huées dans l’assemblée.

 Le va et vient entre déclarations hors-sol de la responsable et colères verbales des riverains va durer plus d’une heure. La première passera le plus clair de son temps à contester la version des riverains. « Vous nous aviez dit que les terrain de basket et le skate park seraient fermés à 20h, mais on voit que des enfants et des adolescents continuent de jouer bien après cette heure ! » tonnent certains habitants. A nouveau, la réponse de la responsable fuse : « Ce n’est pas vrai ». « Si c’est vrai ! s’énervent les habitants. On a les fenêtres qui donnent directement dessus, on sait ce qu’on voit et ce qu’on entend quand même ».

 Quand elle ne passe pas son temps à contester le témoignage des riverains, la porte-parole de Wonderland égraine soit les justifications légales -« on a toutes les autorisations de la mairie et de la préfecture »-, soit les injonctions à faire preuve de reconnaissance -« je peux vous assurer que des entreprises prêtes à se risquer à ce genre d’événement culturel en période de pandémie, il n’y en a pas beaucoup ! »-. Ne sachant plus quoi inventer pour démontrer une prétendue intégration dans le quartier, Wonderland en vient à jouer maladroitement la carte de l’emploi : 6 postes d’entretien recrutés « dans le 20ème ou la proche banlieue ». Réaction ironiques des habitants : « oui, le 20ème, la proche banlieue, tout ça c’est pareil, hein, on ne va pas chipoter », et « des emplois qualifiées et en CDI à ce qu’on voit ! ».

 On pourrait multiplier ainsi les exemples, tant les échanges sont rocambolesques. Quant au maire du 20ème, Eric Pliez, que ce soit dans le langage verbal ou non verbal (posture bras croisés, tout comme les responsables de Wonderland), il s’aligne tout simplement sur cette communication catastrophique. « On a l’impression d’être un quartier abandonné par la mairie du 20ème » s’émeut une habitante. Réponse du maire « Ce n’est pas vrai, nous faisons plein de chose pour ce quartier » avant de lister robotiquement les aménagements de l’équipe municipale précédente, qu’il lit doctement sur son téléphone portable. Même déni du ressenti des habitants, même communication paternaliste et infantilisante, même processus de justification. Que ce soit du côté de Wonderland ou de la mairie PS-PCF-EELV, les habitants de ce quartier populaire font face à l’exact même mur : celui du mépris de classe.

A gauche, Marie Sabot, directrice associée de We Love Green, à droite, Eric Pliez, maire du 20ème arrondissement de Paris A gauche, Marie Sabot, directrice associée de We Love Green, à droite, Eric Pliez, maire du 20ème arrondissement de Paris

 


[1] Les prénoms des riverains ont été changés.

[2] L’Association Riverains Petite Ceinture Plaine-Lagny-Charonne.

[3] Que chacun peut signer ici : https://www.change.org/p/riverains-et-commer%C3%A7ants-affectation-en-espace-vert-du-terrain-sncf-proche-du-square-de-la-gare-de-charonne

[4] Le site web dédié https://wonderland.paris, qui a été alimenté en contenu depuis, n’était à l’origine qu’une page fixe renvoyant vers les pages Instagram, Facebook et Tiktok de l’événement.

[5] A retrouver ici : https://monpetit20e.com/festival-wonderland-un-beau-concept-trop-proche-des-habitants/

[6] Pour reprendre la qualification de Bégaudeau.

[7] Marie Sabot jouit d’une certaine renommée dans le monde des festivaliers puisqu’elle intervient régulièrement dans la presse. Elle avait ainsi bénéficié en 2017 d’un portrait particulièrement encenseur dans la rubrique « Femme à part » du Monde (https://www.lemonde.fr/femmes-a-part/article/2017/06/07/marie-sabot-we-love-green-ce-n-est-ni-du-vernis-ni-du-green-washing_5139808_5102575.html). En septembre 2020, BpiFrance lui avait également consacré un portrait dans sa rubrique « CV d’entrepreneur », et lui avait réservé une intervention lors de son événement « le Bang de Bpifrance Inno Génération » en octobre 2020 (https://www.bpifrance.fr/A-la-une/Actualites/Marie-Sabot-We-Love-Green-itineraire-d-une-melomane-engagee-50616).

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